Des points brillants renvoient la lumière d’un bilboquet

Début d’un roman jamais publié ; j’en ai d’ailleurs plein mes placards ! Celui-ci date de 1982, après un voyage que nous avions organisé au Canada et aux États-Unis pour attacher quelques grands distributeurs à Cetelem. On ne parlait à l’époque que de nationalisations des banques : Cetelem y avait échappé parce que le critère retenu était le montant de l’épargne collectée et que nous avions heureusement pris du retard dans cette diversification, alors à la mode ; notre grand concurrent Sofinco, lui, était passé à la casserole. Comme les intervenants programmés pour le voyage semblaient tous décalés par rapport aux bons conservatismes à la française, une rumeur s’empara des participants : Cetelem remerciait Mitterrand de ne pas avoir été nationalisé en faisant passer la bonne parole socialisante auprès du monde de la distribution ! Sic… C’était le thème du roman, autant dire pas grand chose, mais de jolis souvenirs en perspective et de belles amitiés.

 

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L’écran montre l'article, un kit bibliothèque montable en une demi-heure, une voix d'homme le décrit avec force détails. Un numéro de téléphone s'incruste. La voix poursuit : « On cote à cent vingt dollars mais, pour les cents premiers appels, on laisse à moins ; vous voulez savoir : téléphonez à Jean-Léon huit deux un trois sept cinq deux ». Une chaîne de télévision commerciale, un hôtel anonyme et frileux, l'accent québécois pourtant me touche. Un noroît de Charentes me gagnerait, m'envelopperait... À côté de moi dans l'avion, j’avais le responsable Europe d'une société canadienne de traitement de texte, il compulsait des budgets, passait d'une page à l'autre, revenait sur la précédente, marmonnait des potentiels, des comparatifs, des estimations de concurrence... Ressemblant à ses dossiers, le plus petit commun du bien présenté, manager bouclé non au sens du cheveu fou mais à celui des bornes qu'il porte en lui, il me paraissait impossible à portraiter autrement qu'en vague figure de transit, facteur du quotidien rendu anonyme par les objets qui le typent, l'attaché-case évidemment, organisé en trésor exténué, la calculette, l'agenda plein cuir personnalisé, le stylo dernière vague publicitaire et surtout deux polars californiens, « ça maintient le training en anglais, c'est bon pour le quick reading ». Sur sa carte de visite, le nom aurait pu être berrichon, poitevin, tourangeau, charentais même, il était comme démis de ses nuances d'infinie province par une très américaine middle initial.


- Moi, l'accent québécois je n'aime pas du tout, ça fait péquenot, me dit-il.


- Il s'agit peut-être d'une mauvaise disposition psychologique.


Manifestement étonné, le regard soudain dédaigneux, il retourna à ses dossiers. Je replongeai dans mon livre, le Jour du jugement de Salvatore Satta. L'auteur est mort il y a sept ans. Il était sarde et prof de droit. On retrouva dans ses papiers, au milieu de notes de jurisprudence et de longs articles de doctrine, un manuscrit splendide sur la vie à Nuoro au début du siècle. La sous-préfecture en galerie de types, le plus beau des voyages... On se pend à un arbre du cimetière parce que l'exil a mangé le magot. Sans héritage et derrière les volets clos, le retour au pays signe la pire des paraboles. Honte crue des regards en détour...


L'écran affiche des linoléums de vinyle puis des carrelages d'asphalte caoutchouté. En reflet, j'y vois ma propre image. Serait-ce l'effet du jet lag, je n'en suis pas sûr... À l'aéroport, un curieux jouet d'ingénieur nous sortit de l'appareil. Il se pliait, se dépliait, se saucissonnait, se surélevait, s'abaissait dans tous les sens comme un meccano hybride de créa. Il était surmonté de bitoniaux géants portant lanternes rouges. Une petite dame très rangement rive droite laissant apercevoir une natte armoriée de quelques pierres dans un mouvement de soie étudié, remarqua surtout la couleur des sièges, la même que celle de son foulard :


- Les Américains sont des rustres, répéta-t-elle au moins trois fois, il y a des tons faits pour le naturel, pas pour du skaï.


- Vous oubliez le kitsch, lui répondit une autre, plus jeune et nettement canapé rive gauche. Il faut du paroxysme dans le banal. Avec ces cheminées au-dessus de la cabine, on a l'impression d'entrer au crématoire.


Je les regardai, la première cousine avec de la haute fonction publique, le mari de la seconde qui pourrait être son père possède plusieurs magasins Global et un fauteuil au consistoire de Metz. Fatigué surtout de cette peur de rater quelque chose, de ne rien remarquer, de ne rien ressentir, je décidai de tenir le journal de cet incentive charter. La raison du voyage ? Il paraît qu'au dehors le monde bouge...

 

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Du carton-pâte grossièrement truellé laisse percer par endroits des schistes en plastique bleuté, le moindre borborygme de la chambre à côté me parvient comme sonorisé, amplifié, porté par le manque et d'imaginaire et d'attachement. Je savais les motels miteux (ma haute culture de gare), celui-ci calligraphie tout ce que j'ai pu dérober aux fictions d'Amérique. Au plafond, des points brillants renvoient la lumière d'un bilboquet : la boule à tango compte encore des supporters autre part que dans les arrière-granges ! C'est l'heure du loup, je ne sais si je me remets mal du dîner ou si joue encore le décalage...


« Au dernier recensement, Victoriaville a trente-huit mille cent soixante-quatorze habitants », nous précise le maire de la ville. « Et sa distance est idéale entre une mégapole, Montréal à cent kilomètres mais au moins deux heures à cause du trafic, et un chef-lieu pour le sentiment, Québec à moins d’une heure », poursuit-il d’un ton de prospectus publicitaire… Sa spécialité : le bois des forêts voisines (meubles surtout, c’est pour cela que le groupe vient se recueillir ici, mais aussi cercueils, jouets, huisseries, charpentes...) en même temps qu'un esprit baba-cool à tout crin. On y lutte contre le gadget, l'inutile, le malsain. Près du tiers des habitants travaillent en coopératives, chacun se faisant le « patenteur » de l'autre, autrement dit son bricoleur à lui réparer son « char », lui garder ses enfants, lui faire venir ses salades sans engrais ou lui donner des cours de danse... À ma table, le responsable de la coopérative funéraire est barbu. Follement barbu. Son regard est celui des saints chez Giotto. Il porte une salopette de jean avec une grande poche délavée sur le devant dans laquelle il enfourne outils et chimères. Son registre évidemment va de l'Évangile à la révolution culturelle.

 

Face aux enterrements nickelés à deux mille cinq cents dollars, il propose à ses adhérents un service de dignité comportant également embaumement et exposition, mais sans débauche de fleurs. Des chants qu'il accompagne à la guitare remplacent la hi fi molle des sous-aéroports, un pick-up aménagé fait office de Cadillac... Le tout pour sept cents dollars payables en pré-abonnement.


Le croque-mort est sympa. Échappé des grattouillis d'après 68, il fait immanquablement songer aux utopies alternatives. Je m'imagine notaire arrondi discutant avec un phalanstérien qui me citerait Cabet, Fournier, mais aussi Bouddha, Dolcino, Marcuse ou Vaneigem, tous auteurs que j'aurais bien pris soin d'ignorer car n'étant pas référencés à la bibliothèque municipale de Jonzac, ils n'existent pas. « Nous nageons dans l'illusion », aurais-je résumé en rentrant au copain viticulteur qui m'aurait fait goûter son dernier mélange de cognac. Un extra-old...


Une partie de nous-mêmes se fixe à Victoriaville. Me le fait penser l'agressivité du débat qui suit le dîner : un curé, barbudo lui, homme de mural plus que de fresque, apologiste et dialecticien des coopératives, s'échine contre le patron du plus gros supermarché de la région. Le spectacle est bien monté, bien rodé, c'est ce que Victoriaville offre de mieux à ses invités. Jusque dans le physique des acteurs, jusque dans l'enchaînement de leurs répliques... L'un est sec, l'autre rouge, l'un fait de grands gestes avec les bras, l'autre se tient le ventre comme un enfant consigné, l'un prophétise, l'autre s'affirme capitaliste, mais honteux de ne pas faire confiance aux syndicats. Sic. Élu épicier de l'année par une revue managériale sans peur ni reproche, on attendrait de lui un discours de combat. Il s'empatouille dans une morale en discount.


- C'est vrai, je roule en Continental dernier modèle, mais avec les primes de participation, mes deux cents employés pourront s'offrir un jour autre chose qu'une japonaise d'occasion.


C'est naïf, c'est drôle, c'est américain en diable, et pourtant ça dérange.


- Il nous prend pour des cons, me susurre Poirier des convertibles du même nom, genre galon sans fantaisie sur ressorts grinçants, messe de onze heures dans sa paroisse et banque privée à Genève.


- C'est un faux-cul, renchérit Leriche dont le visage rougeoie de notes de frais.


Échaudés par Mitterrand, nos commerçants n'ont plus le choix qu'entre un patron de gauche et un prêtre ouvrier ! Le Québec est un enfer.

 

- Je sens que ça bouillonne dans ma tête, intervient Zosime Brodelheim, le patron des Global de Lorraine qu'on avait caché chez les maristes pendant la guerre.


- Laissez-moi encore dire une petite secousse, insiste le curé. On parle français mais j'ai l'impression qu'on a besoin de traducteurs. Je n'ai pas honte de mon sacerdoce, la coop en fait partie. Un sacerdoce, les maristes ont dû vous le dire, c'est se coltailler avec le péché. Au fait, ça se dit comme ça, se coltailler ?


Mouvements autour des tables, ce serait plutôt se coltiner.


- Si, si, en Charentes on dit se coltailler.

 

Parce que c'est le soir, Henri Deléchelle, l'homme du Global de Royan, a sorti son smoking blanc.


Le curé continue :


- Pour se coltailler avec le péché, il faut le trouver. C'est fini le péché-pipi, on n'en est plus au temps de Duplessis. Le péché ici, c'est la surconsommation. 8% de la population mondiale, c'est ce que nous représentons avec les US, 60% de la production mondiale, c'est ce que nous consommons...


L'énervement est à son comble. Après le rendez-vous manqué avec l'épicier, le curé visionnaire ressemble à un Iroquois. Est-ce l'heure de l'attaque ? Les paroisses se calfeutrent. L'Amérique terre de prophètes... Serait-ce que le monde bouge ? On en perçoit comme le jingle !

 

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Victoriaville ! Pourquoi donc ce nom de capitale pour cette sous-préfecture gagnée par les mythes d’après mai ? Pourquoi ce nom d’Angleterre au plein cœur du Québec ? L’impératrice des Indes possédait une réputation de kleptomane. Aucun bibelot ne résistait à sa tentation. Et le lendemain matin, le chef du protocole renvoyait le bibelot aux hôtes de la veille. Ainsi le veut la légende ! Victoriaville serait-elle une kleptomane d’idéologies transformées en bibelots et notre groupe un car de touristes en vadrouille dans une foire à la brocante ?


Un bandeau en vitrine du magasin de linge annonce la promo du jour : « Grand écoulement de blanc à la verge ! » Tout le monde rit… À côté, la petite boulangère d'Avignon note chaque soir la météo pour alimenter les stats de chalandise de sa chaîne de franchise : temps incertain, écrit-elle le plus souvent.


- Avec l'air conditionné du centre commercial, je ne vois jamais le temps qu'il fait, j'invente.


Plus loin, « la mise en marché de produits dispendieux permet aux clientes de magasiner avec plaisir dans les dépanneurs ». Il faut que ce soit un épicier du Québec à nous montrer le chemin des mots. C'est vrai, acquiescent les commerçants du groupe, « le merchandising du non-food fait le succès du convenience store... » Justement, devant le rayon des sapins de Noël déjà décorés de paillettes, Deléchelle dit à un important du voyage :


- Les Canadiens, ils attendent la neige. Chez eux, c'est biologique…


Puis, hochant la tête d'un air pénétré, il raconte son ski de l'année dernière, Edmonton, moins quarante-cinq, le chalet était tenu par des Suisses ; « propre, propre », souligne-t-il avec les doigts en onction.


Fatigue aidant, le groupe se modèle avec calme, on parle camions, taxis jaunes, eau javellisée, été indien, cousins du Québec même depuis qu'on les a quittés, on s'échange des adresses, on magasine à Bloomingdale's. New York fait moins peur qu'il y a dix ans. Il y a ceux qui sont déjà venus, les bizuths les écoutent, la ville est briquée maintenant... Le dynamisme américain ! Surgit un métro graffité de couleurs, un frisson de désordre agite le bus, l'idée d'art en expression collective passe mal au travers de vitres fumées...


Deléchelle est l'homme qui monte au sein des Global, non que son seul magasin de Royan lui assure de l'aura, mais il presse la chaîne à la diversification, le fameux cinquième rayon des petits clous... Pour cela peut-être, il vient d'être élu président de la chambre de commerce de Rochefort. « En Charentes, I am the king ! » Plutôt pas mal, l'air souple, sportif, le visage jamais tiré mais la bouche toujours ouverte, un peu comme un chiot qui redécouvrirait sans cesse son jardin parce qu'il en aurait tout oublié la nuit précédente, Deléchelle est de ce genre beau gosse, petit, naïf, tango mâtiné de brun qui pare les rambardes de Méditerranée d'une casquette de marin et d'un regard à la Loti. Typical french lover, il mélange le faux lustre et le gogo, une façon sans doute de cacher sa fragilité. Partout où nous passons, il demande où sont les dames. Il le dit d’ailleurs plutôt en saintongeais : « Mais elles sont où, les gadinces ? » Nous l'appelons Sex-symbol.


Coiffé son compère, berrichon et vaguement journaliste au gros ventre, connaît tout des adresses et des bouteillons. Nous l'appelons l'abbé Fricotin. Tout vient de lui, le resto très twenties, le disco à yuppies, le claque à frenchies aussi, une sorte de massage thaïlandais du saint évangile...


- On n'en est pas là à Royan !


Sex-symbol s'étonne du service-client : le choix, « moi, j'aime les gros lolos », la carte de crédit, le coffre de sécurité pour le portefeuille, le distributeur automatique de capotes... Le lendemain, dans l'autobus, je l'entends se confesser à l'abbé Fricotin :

 

- J'ai eu un blocage, comme si je ne bandais que d'une. Une minute après, plus rien... Il n'y a qu'avec ma femme que ça dure, mais j'ai toujours peur de lui rapporter quelque chose.


- En général, ce sont les singes qui montrent leur zizi pour défendre leur territoire.


- Moi, c'est le contraire, je ne le sors qu'en voyage.


Alice Star est notre interprète. Née à Pithiviers, elle rencontre son mari, « un gars de l'Ohio, costaud comme une cabane de rondins », dans un bal de la garnison d'Orléans. « L'intendance US c'était la caverne d'Ali-Baba ; maintenant, je suis sûre qu’on comparerait le PX à un supermarché ; mais à l’époque… » Elle suit son bûcheron partout dans ses ambassades au Vénézuéla, en Irak, au Vietnam, puis elle crée son agence de traduction. Les cheveux bleus de l'entregent, l'humour d'outre-parfum, elle est la veuve américaine type, connaissant l'anecdote et courant les cocktails, « c'est ma pub à moi ». Entre deux groupes, elle poursuit son analyse et clame fort qu'elle n'en finira jamais... Elle aussi possède son pays, comme quoi la philosophie du monde-est-petit répond à la vérité première du voyage, comme quoi aussi le village devient plus facile quand on s'en éloigne.

 

Philippe Herbreteau, notre commercial de charme, mi-partie langueur et goguette, qu’on vient de nommer responsable des études parce qu’il lui arrive de loucher et qu’il est un pot-pourri d'élevage de moutons, de citations latines, d’accent des Pyrénées, de copains socialistes et de tuyaux d'arrière-boutique, s'aperçoit que son néo-Pithiviers est à peu près le même que celui de la Star.


En trente ans, selon qui on est, on n'a guère le temps de changer. Est-ce une force, une faiblesse ? Vu d'ici, cela paraît tout simplement étrange. Rouge et gargouillant dès le matin, pour faire sport l'ami Philippe se déguise en chasseur et quand vient l'heure des habits, il se décore d'un papillon bien lustré. « Avec une cravate, on ne devinerait plus que je ressemble à un bourdon, tu sais l'inutile des champs, celui qui est tellement gourmand que certaines fleurs pour se défendre lui tapent sur la tête avec leur étamine... » De Pithiviers, il possède un sauf-conduit sous forme de lettre de change manuscrite établie par son agence du Crédit agricole à destination de leur représentation à Chicago. Plus un pot de miel, « uniquement si le directeur est sympa »... On pourrait crier au snobisme, chez lui c'est tout simplement inconscient.

 

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