Conférence à l'abbaye (2011)

La-Vergine-AddolorataConférence donnée à Saintes, une première fois devant le Rotary, une seconde devant le public de l'Abbaye aux Dames. Au Rotary, questions sur l'actualité des relations ville / abbaye, à l'abbaye questions sur l'histoire des relations évêché / abbaye.... L'image illustrant ce texte est le visage de la Virgine addolorata,  détail de la fameuse Déposition peinte par Pontormo en 1526 pour une des chapelles de Santa Felicità, à Florence.

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RELATIONS DE LA VILLE DE SAINTES
ET DE L'ABBAYE AUX DAMES

Je vous propose de commencer cette causerie par deux petits voyages hors de Saintes : le premier à Florence, le second à Zurich.
Florence d'aujourd'hui est traversée par l'Arno. Tout le monde connaît le Ponte vecchio... Il donne l'impression d'une sorte d'éternité du même ensemble urbain. Mais Florence ancienne était tout à fait différente : d'un côté du vieux pont romain, il y avait la ville naissante, rive droite ; de l'autre côté, il y avait la puissante abbaye bénédictine de femmes, Santa Felicita, plus ancienne que la ville, car Florence est une « ville nouvelle » qui dépendait autrefois de l'évêque de Fiesole. L'évêque de Florence était nommé par le pape, tout comme l'abbesse de Santa Felicita. L'un et l'autre dépendaient directement de Rome, mais l'abbaye était nettement plus riche que le jeune évêché. Et entre eux, la rivalité était extrême. Au point qu'au Xe siècle le pape décida qu'à chaque nomination d'évêque un grand lit serait dressé dans la cathédrale de Florence et que le nouvel évêque en habit de cérémonie viendrait s'y allonger devant le peuple en attendant que l'abbesse l'y rejoigne, elle aussi en habit de cérémonie. En sens inverse, quand une nouvelle abbesse était nommée, on installait le grand lit dans l'abbatiale Santa Felicita, et cette fois c'était l'évêque qui traversait l'Arno pour venir s'y allonger auprès de l'abbesse. Ensuite l'évêque passait un anneau à l'abbesse, puis l'abbesse un anneau à l'évêque. Inutile de vous dire que ces « épousailles » connues sous le nom de « gli sponzali fiorentini » étaient fort courues et que plus le temps avançait, plus elles faisaient l'objet de rires et de moqueries, comme au carnaval. Au point qu'au XIIe siècle, le pape décida de supprimer la cérémonie... Deux siècles plus tard, Florence étant devenue une des capitales du monde, la ville s'étendit, on construisit le Ponte vecchio et Santa Felicita se vit amputée de ses domaines, détruite et reconstruite en beaucoup plus petit...
Zürich maintenant : une rivière, la Limmat, un pont romain exactement comme à Florence. Rive droite, l'évêché siège à la cathédrale (Grossmünster), il avait été richement doté par Charlemagne, notamment grâce aux reliques des deux saints patrons de Zürich, et dépend de l'archevêque de Constance. Mais en 843, le petit-fils de Charlemagne, Louis le Germanique, furieux de voir l'empire lui échapper, fonde une abbaye aux Dames (Fraumünster) de l'autre côté du pont, à 200 mètres ; il y fait nommer sa fille comme abbesse par le pape et retire les reliques de la cathédrale pour les donner à l'abbaye. Cette concurrence dégénère souvent en disputes de prérogatives. L'évêque dépendant de Constance, l'abbesse dépendant de Rome, et cette dernière plus riche que l'évêque... Cela dure jusqu'au XVIe siècle, jusqu'à ce qu'en 1519 Zwingli soit nommé au Grossmünster. Il se révolte contre Rome, adhère à la Réforme et supprime tous les pèlerinages et processions, créant un véritable État protestant, à la façon plus tard de Calvin à Genève. Ce sera la fin du Fraumünster...
Tout ceci pour introduire la situation à Saintes, en ayant toujours à l'esprit deux points : la rivalité entre une abbaye de femmes richement dotée et un évêché plus pauvre se rencontre ailleurs qu'à Saintes ; et elle s'exerce toujours sur fond de querelles politiques.
Lorsque l'abbaye aux Dames est fondée en 1047, elle l'est avec un faste inouï et en présence de multiples personnalités, trois archevêques, plusieurs évêques, huit abbés de haute volée et la plus belle assemblée qui soit de la noblesse régionale. Elle devient de fait l'une des abbayes de femmes les plus importantes de France, la plus éminente du domaine aquitain. Ce mélange d'autorité religieuse et de pouvoir politique est clair dès sa consécration. Ses deux fondateurs, Geoffroy-Martel, comte d'Anjou, et sa femme Agnès de Bourgogne, veuve du comte-duc d'Aquitaine, y manifestent avec éclat leur emprise récente sur la Saintonge tandis qu'ils font dépendre l'abbaye directement du pape alors que l'évêque de Saintes, nettement moins doté que l'abbesse, et dont la cathédrale se situe de l'autre côté de la Charente, rive gauche, dépend de l'archevêque de Bordeaux.
D'où des querelles de préséance sans fin. « Madame de Saintes » tient à ses prérogatives qui la rattachent directement à Rome, « Monsieur de Saintes » le supporte mal ! On ne parie pas Monsieur et Madame de saintes comme on le fait à Florence, mais chaque année le carnaval est à la fois cocasse et éloquent : il est de tradition qu'un enfant se déguise en prélat fantoche et traverse la ville pour porter des épingles à l'abbesse en personne ; elle lui remet alors une paire de gants rouges qu'il s'empresse de porter à l'évêque ! Plus sérieux et surtout plus important, le protocole officiel obligeait les visiteurs de marque à venir s'incliner devant l'abbesse avant même d'aller saluer l'évêque. De même, ce dernier se devait de lui réserver son premier hommage, aussitôt après sa nomination.
Cette querelle historique exprime mieux que toute autre considération la relation ambiguë que Saintes entretient avec son abbaye : d'un côté, une ville attachée à son ancien capitole et nichée sur la rive gauche du fleuve, la seule à son sens qui soit noble et surtout digne des traditions léguées par l'histoire ; de l'autre, une abbaye dominant une rive droite populeuse et populaire, mais au temporel nettement plus riche que celui de l'évêché (35000 livres contre 15000 livres)... Sans oublier le fait que pendant deux siècles, Saintes est un des enjeux majeurs du conflit entre Capétiens et Plantagenêts, la ville et son évêché prenant plutôt le parti anglo-aquitain alors que l'abbaye se tourne plus volontiers vers le royaume français. Cette opposition prend toute sa valeur de 1286 à 1337 lorsque la Charente marque la frontière entre les deux domaines en guerre incessante ; l'abbaye est française tandis que la ville est anglo-aquitaine, ce qui avive encore les conflits.
Faubourg des Dames, Quartier Saint-Pallais, Rive droite, les noms changent qui définissent les abords de l'abbaye mais peu ou prou ils restent les mêmes en termes d'identité par rapport à la ville. De l'ancien district des forges gallo-romaines au secteur des ateliers du chemin de fer, l'image évolue peu. Elle est celle de quartiers pauvres, à l'écart, délaissés, et en cela méprisés plus ou moins ouvertement par la rive gauche. Avec ce paradoxe toutefois que parmi les grandes célébrations de l'année liturgique saintaise, celles de l'abbaye aux Dames sont les plus chic, celles où les notables aiment se montrer tandis que les processions de la rive gauche, notamment celles de Saint-Eutrope, sont socialement beaucoup plus ordinaires.

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Lors de la Révolution, l'Abbaye aux Dames n'échappe évidemment pas à la question des biens nationaux. Comme partout ailleurs, ses dépendances sont vendues. Mais dans cette histoire des relations entre Saintes et son abbaye, l'important réside dans l'appropriation systématique par la ville de ce que possède l'abbaye. Sans le moindre ménagement, le joyau de la rive droite devient la proie des appétits effrénés de la rive gauche. Comme si tout devait disparaître, jusqu'aux bâtiments eux-mêmes. En mars 1791, l'abbatiale est fermée. En mai 1792, les neuf cloches de l'abbaye sont descendues pour être fondues ; en août, alors que les autres églises conventuelles réouvrent progressivement, la municipalité de Saintes demande le maintien de la fermeture de l'abbatiale ; en septembre, tandis que la dernière abbesse meurt dans sa cellule, le monastère est vidé de ses moniales ; en novembre, l'ensemble des meubles de l'abbaye est mis aux enchères et part à des prix particulièrement intéressants dont profitent principalement les notables de la rive gauche. Début 1793, l'autel de l'abbatiale est démonté pour devenir celui de Saint-Eutrope tandis que les stalles se retrouvent à l'évêché et les orgues à la cathédrale. En 1794, l'escalier du choeur est dépecé, ses planches servant à consolider les latrines de l'hôpital. L'année suivante, le même hôpital récupère quelques fenêtres dans l'ancien dortoir du monastère. Plus tard, en 1810, les colonnes de marbre du grand baldaquin abritant l'autel sont enlevées pour être finalement dressées à la cathédrale... Un véritable pillage dont on ne peut ignorer la double finalité : celle, générale, du désir d'en finir avec les biens monastiques, et celle, purement saintaise, d'une revanche de la ville envers son abbaye considérée comme un nid d'orgueil.
Si Saintes semble prête à tout liquider de son monastère, Paris se montre très intéressé à récupérer des locaux vides, ce qui bien évidemment tempère des envies qui auraient pu aboutir à terme à transformer l'abbaye en carrière de pierres comme ce fut le cas ailleurs. Dès l'été 1793, les bâtiments conventuels deviennent un hôpital de l'arrière destiné à soigner les nombreux blessés de la guerre de Vendée puis l'hôpital déménage, remplacé par une prison.
En 1798, le ministère de la Guerre devient l'affectataire des lieux pour y créer une caserne. Celle-ci y demeurera jusqu'en 1945. Cette situation nouvelle entraîne deux conséquences majeures. La première concerne l'état de délabrement des bâtiments : ceux-ci vont être réparés, certes plus ou moins bien selon les normes actuelles, mais l'essentiel réside dans le fait qu'il s'agit des prémices du sauvetage de l'abbaye. La seconde lui est étroitement liée : la présence d'une caserne importante - quatorze cents hommes au plus haut moment - possède bien des avantages économiques pour la ville et surtout constitue une perspective réelle pour son élargissement vers la rive droite.
Une première période va de 1798 à 1839 ; elle est celle de l'installation complète de l'armée qui restructure l'abbaye à ses besoins et récupère tous les bâtiments qu'elle peut lui agréger. Elle achète des prés alentour pour en faire un champ de manoeuvre et un manège à ciel ouvert, elle transforme enfin l'abbatiale en écurie. Mais celle-ci se révèle trop petite, trop humide et trop coûteuse à aménager.
En conséquence, l'armée fait part en 1839 de son intention de l'abattre pour la remplacer par un simple hangar, plus pratique. La mairie de Saintes n'y voit pas d'inconvénient à condition de pouvoir récupérer le portail et le haut du clocher afin de les reconstruire à l'église Saint-Vivien, rive gauche évidemment ! C'est compter sans un mouvement d'opinion purement saintais qui se dessine autour de trois érudits : Nicolas Moreau, un professeur d'histoire naturelle devenu le bibliothécaire de la ville, l'abbé Auguste Lacurie tout juste nommé aumônier du collège et surtout Alexandre Chaudruc de Crazannes, créateur et conservateur du musée lapidaire de Saintes et inspecteur des Monuments historiques du département depuis plus de vingt ans. Il crée alors une Société d'archéologie et réussit à faire venir à Saintes en 1840 le jeune inspecteur général des Monuments historiques, Prosper Mérimée. L'histoire locale retient surtout de sa tournée qu'il fit démonter puis reconstruire l'arc gallo-romain sur la rive droite. En fait, vu d'aujourd'hui, son résultat le plus probant, ainsi d'ailleurs que le plus difficile à obtenir à cause du poids de l'armée reste sans conteste le classement de l'abbatiale sur la première liste des Monuments historiques. Si pendant toutes ces discussions est évoquée sa réouverture au culte, fortement défendue par l'abbé Lacurie, elle est loin de faire l'unanimité. Finalement, seuls les aspects patrimoniaux et archéologiques s'avèrent déterminants.
Déçue, l'armée, annule son projet d'un grand quartier de cavalerie, laissant toutefois l'église en son état de « petite écurie » pour abriter les chevaux des officiers fantassins et recevoir de temps à autres un escadron de hussards. Elle aussi déçue, la mairie tarde à mobiliser des budgets de restauration, si bien que les parements de l'abbatiale s'effondrent à trois reprises entre 1842 et 1848. Vaille que vaille, la situation n'évolue guère, malgré des promesses répétées de l'État à dégager une aide à la restauration de l'église...

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Celle-ci demeure un objet de contestation permanente entre la mairie et l'armée, aucun des deux protagonistes ne souhaitant s'engager dans des travaux de fond sans une claire définition des responsabilités de chacun : l'armée certes est propriétaire des lieux, mais la ville doit en contrepartie assurer leur entretien ! Toutefois, à plusieurs reprises, l'armée et la mairie font front commun à l'encontre des pressions de l'évêché de La Rochelle qui souhaite rendre l'abbatiale au culte : ce serait engager de trop lourdes dépenses alors que l'église Saint-Pallais suffit largement au nombre réduit de fidèles du faubourg.
En 1874, malgré l'opposition du préfet et de la direction des Beaux-Arts, la caserne s'enrichit d'un dortoir situé dans l'abbatiale : son sol est rehaussé d'un bon mètre, les écuries remplacées par un magasin d'habillement et un parquet est installé juste en-dessous du niveau des chapiteaux pour créer un étage destiné à recevoir une chambrée qu'on éclaire en perçant des baies supplémentaires dans les murs. Ces travaux ont pour effet de fragiliser le clocher que le Génie suggère alors de raser afin d'assurer la sécurité des troupes. Grâce aux démarches de l'abbé Ludovic Julien-Laferrière, un de mes arrière-grands-oncles, président de la Commission des arts et monuments historiques, un accord est passé pour que l'armée prenne en charge la consolidation du clocher sous le contrôle de Juste Lisch, l'architecte des Monuments historiques, ancien élève de Viollet-le-Duc. C'est la première vraie restauration de l'abbatiale, plutôt bien réalisée sans rien de l'imagination auquel Lisch se laissait parfois aller ; elle a lieu en 1879, ni la mairie ni l'évêché n'y ont participé...
Les années qui suivent voient se développer une sensibilisation à la richesse patrimoniale que représente l'abbatiale. En 1882, un moulage de son portail réalisé par le sculpteur saintais, Camille Arnold, entre au nouveau musée des Monuments historiques à Paris. En 1894 et en 1912, l'armée autorise des visites de groupes pour les congressistes de la Société française d'archéologie tandis qu'en 1897 de nouveaux travaux financés à la fois par la Guerre et les Beaux-Arts rendent au clocher son aspect initial.
Après ces années qui montrent un réel assouplissement des positions de chacun, en particulier de l'armée, il faut attendre la fin de la Grande Guerre pour que la situation évolue radicalement. Une fois les hommages solennels rendus aux nombreux morts du 6e régiment d'infanterie, la ville comprend que son rêve est éteint d'un grand quartier de cavalerie. La caserne, qui avant 1914 abritait près de quatorze cents hommes, n'en compte bientôt plus qu'une bonne centaine.
Prenant appui sur cette diminution des effectifs et sur le renouveau religieux corrélatif aux morts des tranchées, de nouveau revient la demande de l'évêché de réaffecter l'abbatiale au culte. Mais cette fois, le maire de Saintes soutient le projet : Fernand Chapsal, un radical bon teint, très ouvert au monde mais en rien pratiquant, devient maire en 1919 ; tout de suite, il adhère à l'idée, non pas pour des raisons religieuses, mais avec le projet de restaurer l'édifice afin d'embellir sa ville et d'y attirer des touristes. En 1924, l'armée cède donc officiellement la propriété de l'abbatiale à la ville. Dès lors, tout s'accélère : on construit derrière l'abside un mur l'isolant de la caserne, on dégage l'église du plancher et des poutres qui le soutenaient, on la débarrasse de la terre qui surélève son sol, on comble les fenêtres que l'armée avait ouvertes et on commence à réparer les parements de l'appareil extérieur.
Pour la première fois, le renouveau de l'abbaye fait l'unanimité à Saintes. Les uns pour des raisons purement religieuses, les autres pour le prestige de la ville. En 1927, à l'initiative de la comtesse de Bremond d'Ars, se crée un comité destiné à lever des fonds que complèteront les Beaux-Arts : soirées de gala à Paris et à Royan, nombreux articles dans la presse nationale... La collecte se révèle un succès. S'engage alors une restauration complète de l'abbatiale, concernant son gros-oeuvre, notamment charpente et couverture de la nef. On hésite un moment à reconstruire les coupoles puis on y renonce, faute de budgets. L'église abbatiale, telle qu'elle est aujourd'hui, date de ce grand moment de réhabilitation. Le 22 décembre 1940, le chanoine Pitard y célèbre une première messe et le 15 mars 1942, l'évêque de La Rochelle, Louis Liagre, bénit la nouvelle église de la rive droite, incluant sa petite voisine Saint-Pallais dans une seule et même paroisse.
Le 24 juin 1944, Saintes est bombardée par les alliés. Deux objectifs principaux : les ateliers du chemin de fer et le poste de DCA allemande situé sous le toit de la grande aile de 1882, dite caserne Taillebourg. Si l'abbaye elle-même n'est que légèrement endommagée, plus de deux cents maisons et immeubles de la rive droite sont détruits et leurs occupants à la rue. Une seule urgence, les reloger. On répare ce qui est facilement réparable, on construit à la va-vite plusieurs baraquements de bois, tandis que l'immeuble Taillebourg, sérieusement touché au point d'être coupé en deux, se voit réaffecté entre diverses administrations. Surtout, on réserve les bâtiments conventuels au logement des familles sans abri qui essaient d'aménager l'inconfort des lieux avec les moyens du bord, en perçant les murs du XVIIe siècle pour l'écoulement des eaux et les conduits de cheminée. Cette situation dure quelques années avant que l'abbaye se vide de ses occupants, à mesure que d'autres logements deviennent disponibles avec la multiplication des baraquements d'urgence, la construction d'immeubles sociaux (débuts de Bellevue et de Saint-Sorlin), puis l'aménagement d'appartements dans l'immeuble Taillebourg reconstruit en son centre.
En 1948, consciente de l'importance des budgets nécessaires à la survie des bâtiments conventuels et soucieuse d'éviter leur destruction que certains réclament à grands cris, la municipalité conduite par André Maudet réussit à les faire inscrire sous le nom d'« ancienne abbaye des Dames » à l'inventaire supplémentaire des Monuments historiques. Deux ans plus tard, à l'initiative de Jean Sorillet, médecin mélomane et conseiller municipal, est ouverte une école de musique que la ville installe au rez-de-chaussée du bâtiment conventuel (salle capitulaire et ancien réfectoire transformé depuis en auditorium). C'est en hommage à cette action que le conservatoire de Saintes porte le nom de Jean Sorillet. Il s'agit là du tout début d'une nouvelle destinée pour l'abbaye. Mais personne n'en a conscience et cela ne suffit nullement à la protéger de la ruine qui la menace. Devant ses étages squattés par des sans-abris de plus en plus clochardisés, sa cour transformée en vaste dépotoir et ses bâtiments devenus dangereux à cause de leur délabrement, la municipalité prend des mesures de salubrité en murant les étages alors que certains de ses membres continuent de demander qu'on rase l'ensemble pour reconstruire à sa place un immeuble de logements sociaux. Ce serait tellement plus simple et moins coûteux...
En réaction à cette menace sans cesse renaissante, Jean Sorillet et Alain Pacquier créent en 1971 l'Association pour le sauvetage de l'Abbaye aux Dames. Comme aux temps de la comtesse de Bremond d'Ars, mais avec plus de difficultés car sauver un édifice du XVIIesiècle est évidemment moins enthousiasmant et surtout plus coûteux que de rouvrir une église romane. Qui plus est, le projet de le sauver grâce à la musique paraît fumeux à beaucoup, notamment au sein du conseil municipal.
C'est compter sans Alain Pacquier. Jeune journaliste à Sud-Ouest, fils de cheminot ayant souffert du mépris que les beaux hôtels de la rive gauche continuaient de réserver aux petites maisons de la rive droite, mélomane convaincu et un brin utopiste, il se sert de la tribune médiatique que lui offre son journal pour remuer les esprits. Son idée est simple, donc considérée comme folle : la création d'un festival contribuera à sauver définitivement l'abbaye en affirmant sa vocation musicale que commence à lui dessiner le conservatoire.
C'est ainsi qu'il organise en 1972 le premier festival de musique de Saintes. En Allemagne, aux Pays-Bas, en Angleterre, la musique baroque est en plein renouveau, notamment avec l'utilisation d'instruments d'époque. La France est en retard et continue de jouer Bach à la façon d'une machine à coudre ! L'intuition, la merveilleuse intuition d'Alain Pacquier est de faire de son festival le promoteur essentiel de ce renouveau baroque en France.
Dans le même élan, l'îlot de l'abbaye commence à se voir rénové. Personne ne croit vraiment aux utopies développées par ce « galopin iconoclaste » qu'est Alain Pacquier qui veut faire de l'abbaye le centre identitaire de Saintes, mais subconsciemment l'idée fait son chemin qu'on peut faire semblant d'y croire en privilégiant l'embellissement patrimonial que cela suppose. Religion peut-être, monument historique bien sûr, pensait-on au XIXe siècle. Musique peut-être, patrimoine touristique bien sûr, pense-t-on cent vingt ans plus tard...
Charpente, couverture, combles du bâtiment sont ainsi rénovés de 1972 à 1976 ; murs, carrelages et parquets le sont entre 1976 et 1980 ; ravalement des façades, aménagement des salles du rez-de-chaussée, réhabilitation de l'escalier monumental et création de chambres dans les anciennes cellules terminent ce vaste chantier. Le 9 octobre 1988, François Mitterrand inaugure la nouvelle abbaye dont la musique est devenue le ciment. Le conservatoire occupe dorénavant les étages supérieurs du bâtiment conventuel tandis que le festival fait vibrer l'abbaye de ses succès.

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En 2000, la version Herreweghe de la Passion selon saint Mathieu, répétée et donnée à Saintes quinze jours auparavant, est retenue pour célébrer à Leipzig le 250e anniversaire de la mort de Bach : il s'agit du plus bel hommage que le monde musical mondial puisse rendre à ce renouveau de l'abbaye aux Dames.
En 1997, Philippe Herreweghe a l'idée de créer une école de haut niveau destinée à enseigner l'art et la technique d'exécution sur instruments anciens à des jeunes musiciens, tous sortis de conservatoires nationaux. Ainsi naît le Jeune Orchestre atlantique. À raison d'un cycle de deux années, l'une pour le répertoire classique, disons Mozart, l'autre pour le répertoire romantique, disons Beethoven, des stages de formation initient et habituent les musiciens à la vie en orchestre et aux instruments d'époque, en leur permettant d'intégrer la vie professionnelle avec une corde de plus à leur arc. Grâce à la collection d'instruments anciens progressivement constituée à l'abbaye, chaque année des dizaines d'étudiants venant du monde entier fréquentent Saintes et y donnent des concerts de fin de stage à la façon de travaux pratiques en grandeur réelle, devant un vrai public.
L'air de rien, cette activité contribue fortement à la vitalité de l'Abbaye aux Dames : les étudiants qui y logent la considèrent comme le plus intime des campus universitaires, les diplômes qui y sont dispensés prennent de plus en plus d'autorité grâce aux partenariats noués avec les plus grands conservatoires européens, en attendant qu'ils deviennent de véritables unités de valeur de masters universitaires. Quant au public saintais, il apprécie l'enthousiasme des concerts de « son » orchestre et se montre fier que « son » abbaye devienne avec le temps le point de départ de tournées portant haut l'image de « sa » ville.
À plusieurs reprises dans son histoire, l'Abbaye aux Dames a failli disparaître. Pour faits de guerre, par incendies répétés, par démantèlement ou négligence administrative... Chaque fois un sursaut l'a sauvée. De la part de quelques-unes de ses abbesses, de la part d'érudits saintais qui ont vu en elle le monument essentiel de la ville, de la part de mélomanes un peu fous inspirés par l'acoustique de l'abbatiale et la chaleur conviviale que sa cour prend certains soirs de festival... Face à cette étonnante conjonction d'une ville et d'une abbaye, on ne peut qu'être à la fois fier et modeste. Donc conscient de l'héritage et résolu à le défendre et à l'enrichir. C'est ce en quoi l'association Abbaye aux Dames que je préside se dévoue corps et âmes.