L'Académie de Saintonge

« La Saintonge est l'endroit où, mieux qu'ailleurs, je fixe mes souvenirs et mes songes. » La phrase est de Pierre-Henri Simon. Il la prononça en clôture de son dernier discours à l'Académie de Saintonge. Quelques semaines avant sa mort... Elle me convient parfaitement : il suffit que je prenne le train, descende à Poitiers puis loue une voiture chez Avis, le reste du chemin n'est que souvenirs et songes. Et parmi ces souvenirs, ceux nés de l'Académie de Saintonge ne sont pas les moindres.

 

 J'ai publié mon premier livre en 1974, à compte d'auteur : la mode était alors aux premiers développements du mailing. Un congrès annuel se tenait même à Montreux où j'avais introduit une de mes présentations en racontant comment on assure le succès d'un ouvrage régional grâce à la segmentation des clientèles. Sic ! Quelques mois après, je recevais une lettre de l'Académie de Saintonge signée du général René Mesnard, son directeur, m'annonçant que j'avais reçu le prix Prince Murat de Chasseloup-Laubat. Du congrès s'amuse, on passait à du signifiant. C'est ainsi que j'ai vécu cette après-midi de septembre dans l'auditorium de l'abbaye aux Dames : le sentiment d'une reconnaissance qui, forcément, me lierait à ce pays encore théorique, au sens où il apportait de la matière à mes mots mais où je me rendais compte que mes mots ne lui renvoyaient guère qu'un bavardage sans consistance, tout juste bon à introduire un topo type à la mode qu'affectionnent les managers anglo-saxons !


C'est sans doute cette intuition qui m'a poussé à publier une étude sur le livre de raison de mon aïeul Mathieu Mayaudon, qui possédait plusieurs métairies en Haute-Saintonge dans lesquelles il pratiquait le croît vif du bétail à mi-recette avec ses métayers et prêtait de l'argent aux lopiniers de son village sous forme de réméré, c'est-à-dire d'un ancêtre du subprime hypothécaire. On imagine à quel point cette publication, restée quasi confidentielle, s'inscrivait dans ce que peut-être je commençais à comprendre de mon parcours : le crédit gagé, aux sources de mon métier, et ce croît vif qui plus tard deviendrait la marque de mon travail éditorial. Dans la foulée, je me mis à produire deux gros volumes sur l'histoire des Paysans charentais. En parfaite correspondance avec ce que souhaitait Jean Glénisson quant à la bonne tenue du palmarès, je reçus en 1983 une seconde lettre de l'Académie de Saintonge m'annonçant un nouveau prix Prince Murat de Chasseloup-Laubat ! Je suis d'ailleurs le seul double lauréat de ce prix et le dois sans doute au fait qu'à cette époque l'Académie de Saintonge ne se souciait guère de sa mémoire...


En 1984, parce qu'elle se préoccupait du vieillissement de ses membres, la compagnie organisa une fournée de cinq nouveaux académiciens. J'en fis partie. Comme nous étions nombreux, on nous demanda des réponses courtes. Je fis la mienne en une minute : mes parrains ayant été Jean Glénisson le Jonzacais et Robert Colle le Royannais, je mentionnai mes allers et retours d'enfant entre Jonzac et Saint-Palais. Là aussi, un axe fécond pour mes souvenirs et mes songes.


Puis un soir d'octobre 1995, lors du petit cocktail qui suivait la séance publique chez Jacqueline de Latour de Geay, Madeleine Chapsal qui avait succédé à Jean Glénisson à la tête de l'Académie, me coinça dans le couloir au moment où je partais et me dit : « Bon, on ne discute plus, je démissionne et vous me succédez. » Il est vrai que depuis plusieurs mois, elle essayait gentiment de me convaincre... J'en pris pour dix années de direction de l'Académie, l'air de rien une charge assez lourde en animation de l'équipe et en préparation du palmarès. Ainsi qu'en respect des symboles car l'Académie de Saintonge est avant tout une institution d'identité. Identité pour la région dont elle porte le nom, mais identité aussi pour chacun de ses membres, à commencer par son directeur qui s'y projette personnellement s'il veut tenir son rôle avec considération pour ce qu'il représente. Jean Glénisson y mettait de l'exigence scientifique, Madeleine Chapsal une sorte d'affectivité militante, quant à moi, j'essayais d'y imprimer une ouverture à tous les courants culturels et de façon plus interne, une forte motivation aux problèmes de gestion de l'association.


Le plus beau jour de ces dix ans reste pour moi celui de la séance publique de 2003 : consacrée au centenaire de la naissance de Pierre-Henri Simon, la troupe du Livre vivant avait monté un spectacle inspiré de ses œuvres. La salle Saintonge était pleine à craquer, au point que de nombreux spectateurs se tenaient debout ou étaient assis sur les marches ; je fis monter sur scène les deux filles présentes de Pierre-Henri Simon, Jacotte Lucet et Brigitte Simon, elles eurent droit à une standing ovation...


J'ai toujours considéré qu'une réussite à un poste, quel qu'il soit, passe aussi par le succès de celui qui vous remplace. En l'occurrence, celle qui me succède. Me souvenant de comment m'avait convaincu Madeleine Chapsal, je fis à peu près la même chose envers Marie-Dominique Montel ! C'était lors d'un petit cocktail chez elle... Elle accepta et sa réussite à la tête de l'Académie de Saintonge, avec une tonalité plus médiatique que celle donnée par ses prédécesseurs, est là pour me rassurer. Chacun peut continuer d'y fixer ses souvenirs et ses songes...

 

 

Quelques liens, notamment de quelques collègues académiciens :