Pierre-Henri Simon et la Saintonge

 

Portrait Pierre Henri-SimonPourquoi me suis-je attaché à faire revivre, au moins localement, l’œuvre romanesque et le souvenir de Pierre-Henri Simon ? Je ne le sais que trop ! Dès mon plus jeune âge, Pierre-Henri Simon faisait partie de mes fantasmes. La grand-mère de mon copain Philippe Michel habitait à côté de la mienne, à Jonzac, au point que leurs jardins se touchaient et que le muret qui les séparait était si peu haut qu’on l’enjambait facilement. Or Philippe Michel était le neveu de Pierre-Henri Simon… Et en analysant les faire-parts des deux familles, comme on aimait à le faire en ce temps-là pour se rassurer dans un monde qui, vu de Jonzac, paraissait vraiment trop grand, on s’apercevait d’étranges parallèles qui faisaient de lui un cousin lointain. En 1957, quand on ne pouvait être que contre la guerre d’Algérie, son Contre la torture en avait fait une sorte de héros pour les deux adolescents que nous étions.

 

Plus tard, beaucoup plus tard, élu à l’Académie de Saintonge qu’il avait dirigé et dont il reste encore le seul membre également académicien français, je me mis à le lire et à découvrir en lui, certes un ton souvent professoral qui aujourd’hui condamne ses textes à l’oubli, mais aussi des portraits de personnages aux nuances psychologiques affinées, notamment dans ses romans charentais. Mon préféré resta longtemps Elsinfor avant que, peut-être, je m’attache surtout comme grand-père, à sa Sagesse du soir. Toujours est-il que Pierre-Henri Simon devint vite un de mes sujets habituels de conférence et qu’entraîné par la connaissance de son œuvre, je me décidai à rééditer ses romans charentais. Est-ce à dire qu’il fut pour moi un modèle ? D’écriture, non. De professeur ou critique littéraire, non plus. Mais d’auteur menant avec passion ses allers et retours entre Paris et Saint-Fort-sur-Gironde, certes, et c’est sans doute l’essentiel…

 

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 (conférence donnée à Jonzac le 13 août 2004 aux Carmes)

 

Il est un personnage curieux dans l’œuvre romanesque de Pierre-Henri Simon, un personnage secondaire et pourtant essentiel car il figure à la fois Pierre-Henri Simon lui-même (dans ses envies, dans ses fantasmes) et son contraire (dans ses méfiances, dans ses rejets) : « Célibataire et grand professeur, sa thèse sur le paysage moral de Fromentin et ses études célèbres sur Saint-Évremond, le prince de Ligne, Joubert et Benjamin Constant l’avaient doucement porté au Collège de France. Dans l’intervalle de ses travaux, il égrenait, dédaignant le théâtre et le roman, les essais brefs et rares où son égoïsme, cynique au fond mais poli de culture et d’art, se sublimait en une morale aimable et raffinée. Fort peu gendelettre, il accomplissait le type classique (…) de l’honnête homme qui lit, voyage, regarde les hommes et les villes, en accordant au goût d’écrire des loisirs sans fièvre et sans cupidité. Il ne recherchait ni le profit ni la gloire : un mélange d’orgueil et de nonchalance lui faisait un style de vie noble. Tissé de souvenirs d’enfance (…), le lien sentimental qui l’attachait à son pays était assez fort pour l’y ramener fréquemment, quoiqu’il n’eût point suffi à l’y fixer ; il y retrouvait, prétendait-il, dans le climat comme dans le mœurs, une atmosphère sédative, nécessaire à son hygiène et favorable à l’apathie lucide que ses ouvrages préconisaient comme la perfection de la sagesse. La société charentaise l’admirait et l’adulait ; elle voyait en lui non seulement son grand homme, mais la sommité de sa conscience et le doctrinaire de ses vertus. Rendu à son milieu natal, il s’épanouissait ; redouté ailleurs pour sa cruauté polie, il s’y montrait condescendant, bienveillant presque, et il ne daignait mordre qu’à Paris. »


Voilà donc le court portrait qu’il donne de Sylvain Mirambeau (comme Mirambeau à quatorze kilomètres de Saint-Fort-sur-Gironde), le grand intellectuel mis en scène dans Elsinfor (Elsinfor, à la sonorité curieuse et si proche de Saint-Fort). Parce que, dans le roman, il évoluera vers une sorte de compréhension esthétique et historique de la Collaboration, on a souvent vu dans son personnage un portrait de Chardonne. C’est possible, bien que Chardonne n’avait rien du professeur. On a aussi dit que Sylvain Mirambeau était un portrait composite figurant la classe intellectuelle des années 1930 dans son ensemble ; c’est plus probable… Mais comme tout personnage se doit d’avoir de la chair, je crois personnellement qu’il la tient en grande partie de son créateur. Comme Pierre-Henri Simon, il est professeur (au Collège de France, ce qui a probablement été un des rêves du titulaire de la chaire de littérature à l’université de Fribourg), il possède les mêmes références intellectuelles que lui (des écrivains de second rang, de la famille des moralistes chrétiens), il vise l’idéal vaguement touche-à-tout de l’honnête homme, il est surtout profondément attaché à son pays charentais… et trouve en lui une sagesse, à la fois sédative et lucide, qui l’épanouit et inspire son univers littéraire. On retrouvera si souvent ces idées dans l’œuvre de Pierre-Henri Simon, cette fois à la première personne, qu’on ne peut éviter le parallèle, même s’il relève de l’attirance-répulsion.


Plus loin dans le roman, à la question de savoir ce qu’il trouve de si attirant dans ce pays charentais pour y revenir, Sylvain Mirambeau répond : « Je reviens à ma province comme à mon vice ; ou du moins comme à ma paresse. Ici, je cesse de me poser des questions ; j’accepte des solutions. Je roule quelque temps dans une ornière droite et douce, et je sais où elle me conduit : au caveau de ma famille, sous les cyprès du cimetière de mon bourg natal. En somme, je reviens m’exercer à mourir confortablement : connaissez-vous rien de plus sage ? »


En Chine, on possède son autel des ancêtres qu’on déplace avec soi n’importe où ; le nôtre est enraciné, ancré dans la terre, ce qui fait qu’on y revient sans cesse. Douillettement ? Certes pas. « Supposez un homme qui appartienne à un certain milieu social (…), solide, où une espèce de bonheur est (…) assuré, et il en échappe par les études, par les voyages, par la virtuosité intellectuelle, par la culture en un mot. Cette sorte d’encéphalite lui fait une seconde nature, aussi précieuse, aussi nécessaire pour lui que la première, mais qui la nie et tend à la supprimer ; (… cet homme-là a) désormais le vertige de sentir trembler le sol sur lequel il marche, la terre des ancêtres. Cet homme devra vivre écartelé, jamais sûr de rien, incapable de se reposer dans ses habitudes sans les critiquer… » Puis Sylvain Mirambeau conclut : Nous autres écrivains « nous faisons nos livres pour nous protéger, pour élever entre les lecteurs et nous une muraille de prose, un brouhaha de voix, quelque chose qui nous dispense de prononcer (…) le mot tout simple où tient à l’aise notre pauvre secret… »

 

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Excusez cette longue introduction, ce brouhaha de voix cher à Sylvain Mirambeau ; vous l’avez compris, le pauvre secret de Pierre-Henri Simon est un mot tout simple : la Saintonge…


Ses filles aiment rappeler un souvenir tout simple : lorsque la famille rejoignait Saint-Fort-sur-Gironde pour les vacances, on convenait de visiter telle ou telle ville sur le trajet ; mais chaque fois l’envie de Pierre-Henri Simon de rejoindre au plus vite la Saintonge, son vice aurait dit Mirambeau, écourtait les visites pour ne pas dire que tous les prétextes devenaient bons pour les sauter !


Dans Ce que je crois, un des textes les plus personnels de Pierre-Henri Simon, il évoque son bureau dans l’appartement de Ville-d’Avray, là où, homme de culture, il « aime à lire, à travailler, à réfléchir et à écouter de la musique ». Trois images en décorent les murs ; les deux premières sont des reproductions de tableaux à la signification très humaniste, l’Érasme de Holbein et le clown triste du Miserere de Rouault. Comme pour lui éviter de sentir la terre des ancêtres trembler sous ses pieds, la troisième est une grande photographie du portail de l’église de Saint-Fort-sur-Gironde. « Le roman rustique est souvent pauvre, mais il conserve de la gravité jusque dans la richesse, et il appelle un recueillement tout différent de la joie lumineuse des églises gothiques ; sa sculpture même tire d’un réalisme fruste un sacré qui ne sourit pas. Ce cintre, dont la voussure est formée par les mors que tiennent dans leurs gueules des têtes de chevaux confrontées en demi-cercle, a une perfection géométrique et une solidité calculée qui sont encore fruit et joie de l’intelligence ; mais, protégeant l’entrée sur une nef où se dérobe un mystère et proposant un lisible symbole moral, il intéresse aussi les secrets de l’homme intérieur. Je n’avais pas choisi de passer sous ce porche, enfant vagissant, pour aller recevoir le baptême, et tout au long de ma vie pour prier, pour conduire mes parents aux rites des funérailles, mes enfants au baptême encore, puis au mariage. Non, je n’ai pas choisi cette détermination de mon destin, mais n’est-elle pas en fin de compte une détermination de ma personne, et ne serait-ce pas me nier que d’y vouloir échapper ? Le pourrais-je simplement ? »


Vous avez noté l’expression « les secrets de l’homme intérieur » : elle renvoie au « pauvre secret » de Sylvain Mirambeau. Les textes sur l’enracinement sont fréquents dans la littérature. Mais rares sont ceux, comme celui-ci, qui s’imprègnent d’un tel déterminisme : « Ne serait-ce pas me nier que d’y vouloir échapper ? » C’est à partir de lui qu’il se définit : « Le risque était petit que je fusse jamais, animal politique, un révolutionnaire ou un anarchiste, homme religieux, un mystique ou un blasphémateur, écrivain, un explorateur du surréel et un perturbateur du langage : j’étais destiné à m’épanouir en m’enracinant. » M’épanouir en m’enracinant, c’est encore du Sylvain Mirambeau…


Plus loin, toujours dans Ce que je crois, il précise son « instinct de plante soignée qui s’enrôle sagement à ses tuteurs » comme sa ligne de conduite essentielle, autrement dit être « toujours bien installé dans les institutions mais regimbant contre elles et taquinant l’ordre établi de l’intérieur ; en somme, respectant les feux rouges et les clous pour avoir meilleur droit, s’il y a lieu, d’engueuler l’agent ». Trait qui n’échappera pas à Jean Guitton lorsqu’il le recevra à l’Académie française : « L’état naturel de votre conscience, c’est l’alerte. Votre visage lui-même (qu’auparavant il venait de définir comme relevant d’une « allure Louis XIII ») est à l’affût (…). Ce qui attire en vous, ce qui séduit, c’est ce conflit que l’on devine entre votre nature, qui est celle du chevalier, et votre mission, qui est mission de protestation, ou plutôt de prophétisme. »


Ce que je crois se révèle en fait une longue réflexion sur le lien qui existe cet équilibre des contraires : cette « heureuse transaction » qui permet de « blâmer le pouvoir sans contester son principe », cette liberté limitée à la « circonscription de soi-même », cette morale de l’héritage sous réserve d’inventaire, tout cela selon Pierre-Henri Simon est profondément charentais. C’est ainsi qu’il le vivait, c’est ainsi qu’il se vivait et qu’il se voyait, c’est ainsi qu’il a modelé son œuvre de critique, de moraliste et de romancier.


Dans un texte inédit récemment retrouvé par ses filles, un texte écrit en 1943 à l’Oflag où il était prisonnier, Pierre-Henri Simon explique le caractère charentais comme étant fait de « diversité (de soi), mais dans la modération », et de « contraste (des tempéraments), mais dans l’harmonie ». Pays de « vieille race, classique et latine, de mesure et non de passion », pays suffisamment marqué par le voisinage de l’océan « pour être tenté par le rêve et par l’aventure, par un certain romantisme qui se modère de lui-même et qui éclate en mélancolie lucide plutôt qu’en lyrisme exalté », un pays de « juste milieu », de « bon sens paysan », de « positivisme non exclusif d’imagination et de spiritualité »… Bien sûr, Pierre-Henri Simon ne souhaite pas rendre la mariée plus belle qu’elle ne l’est, il dit du Charentais qu’il se montre « parfois sommeillant, banal, veule, égoïste », mais il lui sait gré d’être « simple, humain, compréhensif et de belle humeur ».


Pourquoi ce tempérament tempéré ? Par effet de cette géographie particulière des Charentes qui fait d’elles un pays de transition, suggère Pierre-Henri Simon. « Une terre aux limites bien marquées, au climat extrême, au relief accentué porte généralement une race puissamment individuelle et fermée sur sa propre originalité – ainsi par exemple la Bretagne, l’Auvergne, le Pays basque. Il n’en saurait être de même pour une province comme la Saintonge qui est essentiellement ouverte. Pays de composition, de transition et, dans tous les sens du mot, de transaction, elle nourrit un vieux peuple réfléchi, madré, naturellement cultivé si je puis dire, et plus porté au scepticisme et à l’ironie qu’au mysticisme et à l’enthousiasme. » Ce serait un portrait de lui-même, il n’y aurait pas un mot à y ajouter, pas un mot non plus à en soustraire…


Ainsi tempéré et narquois, le pays charentais de Pierre-Henri Simon tient ses nuances de celui de Fromentin, un Fromentin qui aurait intériorisé et surmonté ses amours d’adolescent, ou mieux encore de celui de La Rochefoucauld pour son mélange d’éthique et d’ironie. En revanche, sans jamais les contredire, il ne ressemble guère à ceux des autres grands écrivains charentais : d’Aubigné est trop passionné pour n’en pas devenir suspect de parti pris, Loti trop tourmenté au point de se masquer derrière l’éclat de son style et l’extravagance de son image mondaine, Chardonne enfin trop imbu de lui-même pour ne pas se montrer étrangement prosaïque dès qu’il évoque Barbezieux.


Cette hérédité et cette inclination de Pierre-Henri Simon pour sa région natale me paraissent être la matrice de sa sensibilité et l’inspiration majeure de son œuvre romanesque ; d’une certaine façon aussi, elles sont explicatives du type d’engagement moral qui fonda son action.


Permettez-moi un souvenir personnel qui se rattache à cette part de Pierre-Henri Simon qu’il décrivait comme l’ayant reçue en partage de son clocher et qui consiste à « taquiner l’ordre établi de l’intérieur ». Je devais avoir dix-huit ans et mon copain de Jonzac (nous avions le même âge) était un des neveux de Pierre-Henri Simon. Nous revenions d’une promenade sur la côte saintongeaise de la Gironde, Meschers, Talmont, Mortagne, nous étions en moto, nous étions fatigués, il faisait froid ; après quelques hésitations de politesse, nous nous sommes décidés à rendre visite à celui que déjà on considérait comme un grand écrivain.


Il venait de prendre position Contre la torture en Algérie et c’était surtout cela qui nous intéressait chez lui. Son courage à dénoncer le scandale… Il nous reçut très gentiment, il s’intéressa à notre moto et à la virée que nous avions faite, nous offrit du pineau, nous fit parler de nos études… Il nous écoutait avec tellement d’intérêt, lui dont nous savions qu’il avait droit à la parole parmi les intellectuels consacrés, que nous nous en trouvions valorisés, plus intelligents que jamais nous ne l’avions été.


Du coup, il ne nous parla ni de lui, ni de son œuvre, ni de l’Algérie, seulement de sa vision de l’histoire de France qui s’établirait autour de l’axe Suisse-Océan depuis que César a raconté que c’est à cause de l’attraction du pays santon sur les Helvètes que la guerre des Gaules s’est déclenchée. Comme quoi l’axe Fribourg-Saint-Fort-sur-Gironde était pour lui de toute première importance… Au-delà de l’humour, nous étions subjugués par la seule idée que nous avions rencontré un grand écrivain et qu’il nous avait écoutés, nous les potaches… Je n’irais pas jusqu’à prétendre que je tire mon goût pour la culture charentaise de cette fin d’après-midi à Saint-Fort où, à travers la simplicité de Pierre-Henri Simon, je découvris un des mythes fondateurs de la région, celui d’un axe Centre-Europe-Atlantique dont elle serait l’aboutissement, mais après tout pourquoi pas !


Le soir en rentrant chez ma grand-mère, je lui racontai la visite. Ma grand-mère était un personnage d’un autre temps : veuve de général, très droite éternelle, conservatrice hors d’âge, elle évoquait volontiers sa fausse-couche due à l’émotion ressentie par le J’accuse de Zola. Le Contre la torture de Pierre-Henri Simon ressemblait pour elle au texte de Zola : même condamnation de l’armée et des autorités, même jugement moral face aux dérives du pouvoir.


Elle me dit : « C’est vrai qu’il y a des choses qu’on ne fait pas. C’est vrai aussi qu’il y a des choses qu’on ne dit pas ».


Son reproche à Pierre-Henri Simon était profond mais finalement elle lui pardonnait car elle expliquait son engagement comme étant une caractéristique charentaise. Selon elle, le pays charentais était dominé depuis des siècles par la haute bourgeoisie protestante qui lui donne son brillant cognaçais ; à ses côtés, la petite bourgeoisie catholique ne pourrait faire autrement que d’afficher des positions moralisantes qui quelquefois confinent à la gauche, si elle veut conserver quelque influence. Donc obligée, d’une façon ou d’une autre, de surcompenser sa situation d’infériorité… Pour elle, les mentalités charentaises seraient marquées par la carte des crus de cognac, comme prédéterminée économiquement par la qualité du produit ; en ce sens Pierre-Henri Simon serait le digne représentant d’une région de fins bois, toujours à la traîne par rapport aux riches champagnes du centre !

 

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Elsinfor

Je crois que cette vision très sociologique possède quelque vérité. Elle complète d’ailleurs assez bien celle, plus psychologique, développée par Pierre-Henri Simon. En tout cas, c’est ainsi que ma grand-mère le voyait et expliquait à la fois ses engagement moraux et son roman Elsinfor, considéré à l’époque comme très acerbe concernant les familles du négoce de Cognac !


Il s’agit pourtant, à mon sens, du plus beau et du plus authentique roman qu’on n’ait jamais écrit sur ce qu’on appelle la « civilisation du cognac », une des empreintes majeures du pays charentais, sans doute la part essentielle de sa personnalité.


« Mon pays, Sarah ; je vous présente mon pays. Sans doute le trouvez-vous banal. Il ne séduit pas du premier coup d’œil ; c’est un paysage qui a surtout un sens humain ». Jaënk, le chef de la maison Elsinfor, présente ainsi les Charentes à sa jeune femme, une juive allemande figurant les tentations de l’universel et ses pulsions à perpétuellement devancer l’évolution. Il poursuit, lui détaillant l’art avec lequel on élève le cognac après l’avoir chauffé et mis en fûts, « Sarah l’écoutait avec plus d’attention ; elle était telle que les idées l’intéressaient plus que les faits et, derrière le discours de Jaënk, moitié technique et moitié sentimental, elle voyait se dessiner une philosophie qui l’obligeait à reconnaître les limites de la sienne. Son tempérament et sa culture la portaient à vénérer ce qui plie les choses à une exigence de l’esprit, ce qui naît d’un éclair de l’intelligence et d’un acte immédiat de la volonté : un système, un poème, une révolution.

Aujourd’hui, dans les chais Elsinfor, elle rencontrait une autre face du vrai, la nature biologique des créations humaines, leur enracinement dans un lieu, leur progression lente et capricieuse à travers les lois et les hasards ; elle apercevait des biens qui ne peuvent être qu’autant qu’ils durent, et qui ont besoin, pour durer, de s’appuyer à une prudence et à une fidélité de l’homme. Elle avait toujours su que ces vertus existaient, et qu’elles étaient nécessaires au maintien de la culture, de la civilisation, de la patrie ; mais elle croyait que c’était uniquement des besoins du cœur ; et voilà qu’elle découvrait aussi des vertus de l’esprit, non moins efficaces, non moins honorables que la logique et l’imagination. – Je vois de quoi est faite votre fortune, Elsinfor : vous avez mis le temps en barriques ».


Magie d’un produit qui définit un style de vie et en imprègne jusqu’à l’idée qu’une région possède d’elle-même, puis par son seul ascendant, comme par déteinte d’attachement, s’impose à ses servants. Pierre-Henri Simon se sait charentais et discerne en sa nature de Charentais cette philosophie du temps en barriques, cette nécessité biologique des enracinements et des évolutions lentes au travers du hasard. Il reprendra cette image du cognac, que « de méticuleux alchimistes » ont choyé pendant cinquante ans, pour appuyer sa démonstration de l’importance qu’il y a à donner au respect des héritages culturels. « Un respect sans illusion », insiste-t-il, mais un respect baigné par l’humanisme. C’est dans un texte largement oublié, appelé Pour un garçon de vingt ans et publié en 1966, ce qui lui donne un caractère prémonitoire par rapport à ce qui se passera de mise à la poubelle des traditions deux ans plus tard, en mai 1968.


En fait, Pierre-Henri Simon est un Elsinfor de l’esprit : son héros met le temps en barriques, lui met le temps en écrits. Et de la même façon qu’Elsinfor taquine l’ordre établi des grandes familles du négoce de Cognac en épousant une juive allemande, Pierre-Henri Simon taquine l’ordre établi de sa bourgeoisie en critiquant publiquement ses manquements. Pierre-Henri Simon dans le rôle fantasmé d’Elsinfor ? Ou Elsinfor en substitut de Pierre-Henri Simon ? A-t-on noté la sonorité curieuse de cet Elsinfor pour une famille d’origine suédoise ? Le nom semble venir d’Espagne, mais d’une Espagne qui serait passée par Saint-Fort… Un apprenti analyste ne se laisserait pas prendre à cet « El Saint-Fort » ; au vu de la finesse de Pierre-Henri Simon, au vu de son humour aussi, il est clair qu’il donnait là une des clefs de son roman le plus accompli.

 

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Pelaudé de partout

Il n’y a rien de rassis ni de béat dans cette attitude de critique du monde dans lequel on vit. Il s’agit au contraire d’un besoin permanent de perfectionnement, de bonification pour parler cognac, de retouche d’idéal. Par fidélité au monde tel qu’il devrait être. Pierre-Henri Simon reconnaît l’inconfort de cette position à respecter les syntaxes mais exiger d’elles justice et imagination. Elle aboutit à mécontenter tout le monde et son père et, comme dit Montaigne, à être « pelaudé à toutes mains ». Le mot est quasi saintongeais, il n’en reste que plus présent.


Sa vie durant, une vie d’homme engagé, de moraliste, de conscience intellectuelle, Pierre-Henri Simon fut pelaudé de partout. À deux occasions surtout.


Ses premiers engagements sont marqués par des options frisant l’extrême vers la droite, lorsque par exemple il devient le secrétaire du fameux député de Saintes, Pierre Taittinger, qu’il préside la section étudiante des Jeunesses patriotes et qu’il assure la rédaction de leur revue. « J’arrivais de loin, de mon bourg saintongeais barricadé contre la modernité », plaidera-t-il plus tard ! Heureusement, il se reprend… Jeune professeur à l’Université catholique de Lille, il rencontre en 1932 Emmanuel Mounier et toute l’équipe du Sillon qui, à la suite de Péguy, tente de faire le pont entre christianisme et socialisme. Sa vie va en être réorientée, comme affirmée dans la découverte puis l’approfondissement de sa nature authentique, cachée derrière les barricades d’apparence de ses premières œillères barrésiennes.


« Cela commence par un agaçant bruit de sous… » En 1936, paraît dans la revue Esprit un long article sur « Les Catholiques, la politique et l’argent ». Sa première phrase, toute en provocation malgré son allitération en ton mineur, éclaire l’article entier d’une sorte de condescendance dans la rigueur. On n’en retient que l’insolence. À Lille surtout où le scandale s’avive dans les milieux patronaux et catholiques à cause des cicatrices encore ouvertes des récentes grèves et occupations d’usines. Climat fiévreux, on veut sa peau. Le cardinal Liénart calme enfin le jeu mais, quelques mois plus tard, Pierre-Henri Simon sera muté à l’École des hautes études de Gand…


Après une guerre passée en captivité où le Recours au poème devient son mode de résistance et de survie (il en fera le titre d’une de ses nombreuses publications d’après-guerre), il s’engage à nouveau dans le combat des idées. À sa façon, de l’intérieur et dans le respect absolu de la forme. C’est dire à quel point, presque à chaque moment de sa vie, il s’opposera à son ancien condisciple de Normale Sup’, Jean-Paul Sartre. Itinéraire étrangement parallèle, commencé dans les deux cas au lycée de La Rochelle et poursuivi rue d’Ulm où l’un des souvenirs marquants de Pierre-Henri Simon, le « tala », celui qui va-t-à la messe, concerne une saynète écrite par Sartre dans laquelle il l’avait obligé à « débiter les obscénités les plus extrêmes ».


Est-ce l’écho de cette véritable prise de pouvoir par celui qui allait devenir le grand intellectuel de l’après-guerre, toujours est-il que tout au long de ses écrits, Pierre-Henri Simon voue à Sartre un sentiment de rejet constant. Les notations anti-Sartre sont extrêmement nombreuses dans son œuvre, souvent même faisant preuve d’exagération. Leur fondement toutefois ne varie guère : ce que Pierre-Henri Simon reproche à Sartre, c’est le « grand dégât » de son « non-conformisme agressif, (de son) anarchie stérile, (de son) vertige métaphysique du néant ». Le « tout est permis puisque Dieu est mort » de Sartre ne peut que choquer le chrétien et l’humaniste qu’est Pierre-Henri Simon. Conséquence ? « Je vois dans la famille de Sartre en ces romanciers et ces romancières – n’oublions pas les dames ! – qui pataugent à longueur de pages dans le sordide, la grossièreté du langage, l’érotisme, l’éthylisme, la délectation morose, le balbutiement du rien. » Le jugement est sévère mais ce joli « balbutiement du rien » nous signale que, une fois n’est pas coutume, le critique littéraire inspire le philosophe.


Dans le long combat libertaire qui oppose Camus à la boutique existentialiste, Pierre-Henri Simon se retrouve tout naturellement aux côtés de ce dernier. L’auteur de L’Étranger et de La Peste lui inspire d’ailleurs deux beaux hommages, l’un plus philosophique, L’Homme en procès paru en 1949, l’autre d’analyse littéraire, Présence de Camus, paru en 1962. Avec une année d’écart, ils étaient cinq condisciples à Normale Sup’, Raymond Aron, Paul Nizan, Henri Guillemin, Jean-Paul Sartre et Pierre-Henri Simon. Cinq attitudes intellectuelles : Aron éclaire son temps, Nizan le rejette, Guillemin le stigmatise, Sartre le conteste et Simon le moralise.


Un profond moralisme guide en effet son œuvre. Il s’exprime dans de nombreux ouvrages de philosophie politique et sociale ; « je suis un commis-voyageur en idées générales », avait coutume de dire Pierre-Henri Simon, un sourire moqueur dans les yeux. De 1963 à 1972, Pierre-Henri Simon tient la chronique littéraire du Monde, le si prestigieux « rez-de-chaussée », comme on dit dans le jargon maison, où Hubert Beuve-Méry, son fidèle ami de la revue Esprit, l’avait appelé de l’Université de Fribourg pour succéder à Émile Henriot. Le fauteuil de Daniel-Rops à l’Académie française couronnera brillamment le parcours.


Pourtant, un sentiment diffus d’inconfort accompagne l’existence de Pierre-Henri Simon. En bute aux positions dominantes du groupe sartrien pour son humanisme chrétien et au dédain de l’université pour n’avoir pas sacrifié au rite sacro-saint de la thèse, puis pour avoir mal compris et peu accepté le « tournant linguistique » de la littérature (« nouveau roman, nouvelle critique »), il n’est en rien le suppôt d’un quelconque conservatisme ou d’une quelconque mondanité.


Au contraire. Il poursuit son chemin charentais à taquiner l’ordre établi de l’intérieur. « Je suis un homme de réactions, pas un réactionnaire », avait-il coutume de dire. Et comme la compromission du catholicisme à l’argent, la torture en Algérie le fait réagir. Il publie en 1957 un pamphlet violent mais sans faille, Contre la torture. La polémique s’enfle à devenir bientôt considérable. Pour l’auteur, l’inconfort maximum : une fois même, en réunion publique, on lui crache à la figure ! Comme on le fera quelques mois plus tard à l’encontre de François Mauriac pour sa position contre l’Algérie française. Pierre-Henri Simon sera alors le premier à se lever pour aller lui essuyer le visage. Dans un tel climat de haine, on comprend la charge d’émotion qui marque cette période. À peine épaulé par la gauche qui se méfie de ses origines intellectuelles, Pierre-Henri Simon est honni par la droite qui le considère comme un traître à sa famille naturelle. Il se voit menacé de procès, de destitution même. Comme aux temps de son article dans la revue Esprit… Et comme à cette époque, une haute autorité à l’esprit plus ouvert le protège de la meute : en l’occurrence François Mitterrand, alors garde des sceaux. Il lui rend visite à Saint-Fort, leurs fibres charentaises se reconnaissent…

 

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Chardonne et Loti…

S’il ne devait pourtant demeurer qu’une image de Pierre-Henri Simon, mal-aimé dans sa famille politique parce qu’incompris pour son exigence, les Charentais ne la trouveraient ni dans les chapelles privées de Lille, ni dans les villas discrètes d’Alger, mais tout simplement auprès des libraires de Cognac. Dès sa sortie, Elsinfor fait scandale dans le petit grand monde du vignoble. Un comble : tout à la fois, on y prétend que le portrait du négoce cognaçais est une pâle caricature, en rien ressemblante, et l’une des familles majeures du négoce y reconnaît tellement les siens qu’elle fait le tour des librairies de la région pour demander que le livre soit retiré de la vente !


L’anecdote peut sembler minuscule en regard des injures générées par Contre la torture. Elle ne l’est nullement pour ce qu’elle signifie de non-reconnaissance au pays magnifié de l’enfance. Dans Elsinfor, Pierre-Henri Simon exprime directement sa propre personnalité mêlant son intime besoin de racines à son tout aussi intime besoin de projection à l’universel. Double attirance, double nécessité… Deux personnages figurent le conflit intérieur : Jaënk, le négociant comme fiché en son chai, Sarah, sa femme, juive, allemande, intellectuelle, aussi généreuse que déracinée…
On imagine la résonance psychologique du boycott de Cognac…

 

D’autant que ses effets durent encore dans la conscience collective régionale… Et pourtant, à bien des égards, Elsinfor par son côté rauque, inconfortable, éralé dirait un Charentais, reste le meilleur livre écrit sur cette « civilisation du cognac » qui mélange la poésie lente de la vigne au lustre quelquefois ambigu du négoce.


Si on le compare au Bonheur de Barbezieux qui est une mythification (donc une mystification) de la civilisation du cognac, Elsinfor en est une vision romancée quasi réaliste. L’un est porté aux nues, l’autre honni comme provocateur et médisant. Comme quoi, il est rarement bon de dire le vrai ! Comme quoi aussi, le meilleur roman de Pierre-Henri Simon souffre de l’image mal-aimée de son auteur comme intellectuel. On n’est jamais prophète en son pays si, parce qu’on l’aime profondément et qu’on se recommande de lui, on lui tend le miroir de ses quatre vérités ; telle pourrait être la morale de ce parallèle avec Chardonne.


Un autre parallèle s’impose lorsqu’on évoque l’œuvre littéraire de Pierre-Henri Simon. Une légende voudrait en effet que sa vocation d’écrivain lui soit venue lors de l’inauguration du monument aux morts de Saint-Fort : Pierre Loti descendant de sa calèche en habit d’académicien aurait présidé la cérémonie et l’adolescent Pierre-Henri, regardant par-dessus le mur du jardin, aurait commencé à rêver son œuvre comme une trame aux couleurs de sa région. Trop belle pour n’être pas apocryphe ! Tout y figure, le symbole de la mort qui attache à un lieu, le futur habit vert si peu vraisemblable pour une inauguration de monument aux morts, la dérobée du jardin clos qui semble sortir à la fois d’un des souvenirs de Loti et d’un des romans de Simon, et cette idée toute simple qu’une part de l’âme d’un pays transite nécessairement à travers ses grands écrivains.


Bien sûr, Simon n’est pas Loti. Il n’y a pas, il n’y aura jamais chez lui de cette faconde à paraître masqué et de ce goût suffoqué à transformer le sud en métaphysique de l’illusion. Mais l’âme charentaise est à double face. C’est d’ailleurs ce que Pierre-Henri Simon illustrera en 1958, lors d’un hommage à l’auteur d’Aziyadé organisé par l’Académie de Saintonge dans les jardins de La Roche-Courbon. Son côté Loti pousse l’identité charentaise à jouer l’aventure, allant quelquefois jusqu’au brillant de pacotille et à se pâmer dans l’exotisme ; Pierre-Henri Simon lui façonne plutôt comme habit extérieur la réserve, la pondération, une sorte de paraître en retrait, et comme fondement l’interrogation constante de soi. C’est certes moins médiatique, mais probablement plus authentique.

 

Poursuivons le parallèle. Le second roman de Pierre-Henri Simon le rapproche en effet de Pierre Loti ; il s’agit de Celle qui est née un dimanche, parue en 1952 à La Baconnière, un éditeur de Neufchâtel, en Suisse. C’est l’histoire, très morale, d’une bohémienne avec qui le fils d’un bourgeois de Saint-Fort vivra un grand amour. Recueillie et élevée comme enfant chez les parents du narrateur, elle mène sa vie puis réapparaît quelques années plus tard, en pleine gloire car elle est devenue une danseuse célèbre. Chacun ensuite reprend le cours de son existence, la danseuse devant les feux de la rampe, le narrateur derrière les murs de son jardin saintongeais. Chacun enrichi de ce souvenir unique… Raconté comme cela, le texte perd de son charme et se transforme en feuilleton alors qu’il est un des plus beaux écrits par Pierre-Henri Simon et se situe, selon les mots de Jeanine Belot qui en a fait une analyse exhaustive, entre la Symphonie pastorale de Gide et le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier : une même délicatesse psychologique, un même élan spirituel, un même « roman rêvé »…


Pierre Loti, lui, dans Prime jeunesse parle plus crûment de son dépucelage avec une bohémienne de Saint-Porchaire. Chez lui, tout est sensuel et passager, l’affaire d’un après-midi d’été. Chez Pierre-Henri Simon, tout est intérieur, quasi éternel, la pensée et l’équilibre de toute une existence. Et si la « gitane » de Loti continue de passionner les Charentais (comme le montre une récente bande dessinée qui lui est consacrée), ce n’est pas du tout que son texte soit plus beau que celui de Pierre-Henri Simon, bien au contraire, mais tout simplement parce que l’action se situe à La Roche-Courbon, lieu mythique de l’identité charentaise.


Deux bohémiennes et deux jeunes gens de la petite bourgeoisie locale qui, l’un et l’autre, se tourneront vers la littérature, entreront à l’Académie française et n’auront de cesse dans leurs écrits que de se rattacher à leur pays natal. Loti l’exprime sous forme de lignée, c’est la Maison des aïeules ; Pierre-Henri Simon sous forme de détermination psycho-sociologique, c’est Elsinfor…Voyez comme les deux bohémiennes de notre tradition littéraire éclairent les deux forces de notre personnalité charentaise ! Celle de Loti le fait à la façon d’un objet un peu kitsch devenu à la mode parce que l’est tout ce qui touche au sexe et aux métissages, celle de Pierre-Henri Simon nous émeut plus intimement, dans cet attachement que nous avons tous envers notre village et dans lequel nous reconnaissons une part de nous-mêmes.

 

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La petite académie

Le dernier roman de Pierre-Henri Simon, Sagesse du soir, un écrit quasi testamentaire, est lui aussi révélateur de cette dimension paradoxale qu’il attribue aux Charentais, mi-partie ouverture au monde et censure de soi, d’un humanisme cette fois apaisé. « Lorsque j’écris la Sagesse du soir, mes problèmes viennent s’incarner dans des images et dans des phrases ». Or que dit le roman ? Il est une réflexion sur le monde, la gloire, la création littéraire, la vie, la mort… Trois vieux amis se retrouvent à Talmont où, « sous le glissement oblique de la lumière, la surface de l’estuaire miroitait comme une lame d’argent et l’azur, à l’ouest, prenait des reflets de feu ». Un proviseur à la retraite, un poète amateur employé du cadastre et un grand écrivain au nom si naïvement éclairant de Saint-Fort…


Le proviseur se recueille dans « le silence protégé d’un vieux bourg de province », en l’occurrence Corme-Royal, le poète amateur se « sauve en s’enfonçant dans le rêve » - « En somme, vous vous évadez, amis », leur dit Saint-Fort. « Mon action, à moi, est une réaction ; toute mon œuvre se construit pour résister à ce que je sens comme une déchéance. Je ne voudrais rien écrire qui ne rendît aux hommes les raisons du courage et de l’espoir… Élever dans mon siècle une voix que j’ai voulue pure et juste… »
Et comme un symbole essentiel à son existence, l’église de Talmont sublime la rencontre. « À la pointe du rocher, blessée mais immuable, les vents ne cessent de la frapper ; les jours de tempête, elle est enveloppée d’écume. Elle est vraiment la nef ancrée sur les flots. Je ne connais pas de plus belle image (…) de l’éternel au cœur de l’histoire. »


Pour Saint-Fort, le grand écrivain, comme pour Arthur Émery, le proviseur retraité dont le nom évoque celui de la famille de sa femme, les Émery-Desbrousses dont la mémoire est toujours présente à Saint-Fort, toute réflexion, toute philosophie, toute vie sont enracinées aux lieux de l’enfance. Dédoublement du romancier en ses personnages… Le roman, qui installe peu à peu chez le vieux proviseur une sorte de distance à l’égard de sa propre famille, comme un voile qui permettrait de mieux distinguer ses failles et ses faiblesses, prend fin sur le récit de son enfance, une enfance heurtée, marquée par la mésentente de ses parents, la faillite des affaires de son père puis son retour désabusé au village… Les ressemblances avec l’histoire personnelle de Pierre-Henri Simon sont telles qu’on ne peut éviter le parallèle entre cette fin de roman et la fin de l’œuvre littéraire tout entière. « La Sagesse du soir est le livre où j’ai mis le plus de moi-même… Les dernières pages (…) ont été écrites après l’infarctus que j’ai eu en août 1970. Cette approche plus aiguë de la mort a contribué à donner à mes analyses sur le problème du bonheur une plus grande perspicacité. »


Le romancier charentais peut mourir, il s’est libéré de son enfance. De cette enfance qu’il considérait comme « enveloppée d’ombres » à cause des « drames de famille, (des) crises morales (et des) embarras d’argent ». « Alors des images se levèrent qui n’évoquaient que les pensées nobles, splendeur de la nature, ingéniosité et audace de l’homme, angoisses et aspirations de l’âme : l’arbre dans la forêt, la poutre sous le toit, le mât sur la barque, la croix sur le monde ».


Ce sont les derniers mots de l’écrivain Pierre-Henri Simon, les derniers mots de son cycle romanesque où le lien à sa région est si fort et fait si souvent problème. Éloignement, abandon, retour, toujours un déchirement… Faut-il rire du vieil oncle de la Sagesse du soir qui, parti pour un tour d’Europe à la façon d’un courtier en eau-de-vie, s’arrête à Austerlitz, incapable d’aller plus loin parce que seul Corme-Royal assure une vie possible. Faut-il plaindre le crapaud Aristide qui trouve sa nourriture dans le potager et hiberne sous les fagots de l’appentis ? Protégé par les murs du jardin, il ignore les grandes ivresses des bords de l’Arnoult. « Qui lui disait que cet animal était né pour l’aventure, et non pour la coutume ? Il serait peut-être mangé par une couleuvre ; il se ferait écraser en traversant la route ; ou tout simplement, il inventerait un chemin pour revenir dans cette clôture où il vivait à l’aise… »


Le pays charentais comme refuge psychologique, la parabole est jolie. Elle résume assez bien la vie et l’œuvre de Pierre-Henri Simon qui par besoin de dépassement faillit se faire avaler ou écraser, et par désir de communauté sut réinventer, réincarner, les chemins qui menaient à son enfance. L’un de ceux-ci passait incontestablement par l’Académie de Saintonge dont il fut membre fondateur en 1957 et directeur à partir de 1966. Il partagea très vite sa présidence avec Odette Comandon, la « Jhavasse des Chérentes ». Leurs tempéraments étaient si opposés, elle comme patoisante et femme de scène, lui comme intellectuel engagé, on aurait pu croire à une mésentente. Pas du tout ! Odette faisait sourire, Pierre-Henri faisait réfléchir, Odette amusait la galerie, Pierre-Henri la rassurait… Et je peux vous dire qu’en tant que lointain successeur de l’une et de l’autre, ce fut une des plus belles époques que connut l’Académie de Saintonge. Malgré les obligations multiples qui lui venaient de son rez-de-chaussée au Monde et de son fauteuil quai Conti (depuis 1968), jamais Pierre-Henri Simon ne se désintéressa de l’Académie de Saintonge, jamais il ne manqua ces dimanches radieux de fin d’été où Saintes perpétue l’attachement aux racines : « Ma petite académie, c’est la partie sensible de moi-même », avait-il coutume de dire.


Ainsi conclut-il la dernière séance publique de l’Académie de Saintonge à laquelle il assista. C’était le dimanche 27 août 1972, à l’abbaye aux Dames. Soudain, victime d’un malaise cardiaque, semblable en plus léger à ceux qu’il avait connus quelques mois auparavant, il s’éclipse et retourne à Saint-Fort. Le lendemain, il envoie un mot d’excuses à Robert Rivaud, le secrétaire perpétuel de l’Académie de Saintonge : « Je m’excuse pour mon départ en fuite, hier soir. C’était la première fois, depuis ma maladie, que je parlais une heure de suite en public, et j’étais fatigué. » Ce fut sa dernière lettre à sa « petite académie ». Moins d’un mois après, le 20 septembre 1972, son cœur ne supportait pas une intervention chirurgicale pourtant banale.


François Mauriac, rappelant l’épisode des crachats, a dit de Pierre-Henri Simon qu’il était son « frère » en bourgeoisie catholique, en sensibilité régionale et en devoir d’examen critique de la société ; Robert Kanters, son grand concurrent, critique au Figaro littéraire, a admiré sa Sagesse du soir parce qu’elle est « la force de faire décemment, sans tituber et sans secours (…) les quelques derniers pas » ; Jean-Pie Lapierre, dans le Dictionnaire des intellectuels français a écrit qu’il était « un intellectuel dégagé plutôt qu’engagé, convaincu sans être inféodé, fidèles à ses origines (…) tout en gardant ses distances, (ce qui lui fit) prendre des positions en rupture avec l’ordre établi quand celui-ci révoltait ses fidélités » ; et on peut ajouter qu’il reste le dernier grand intellectuel catholique que la France ait connu ; Jean Guitton, le recevant sous la Coupole, l’a décrit comme étant de la « race des prophètes » ; André Roussin, son successeur à l’Académie française, a vu en lui « une conscience malheureuse », mais un « homme qui se dépasse (…) pour faire prévaloir la justice » et Odette Comandon, sa co-présidente de l’Académie de Saintonge, s’est gentiment moquée de sa réception à sa « grande académie » pour mieux le valoriser comme Charentais : « Et fallait voèr coume i marquait jhuste dans soun habit à coue de moulue, tout pigassé de broderies vertes et dorées le long dau jhabot et même par darrière su toute la croupière ! Ine coupole (…) ol é rond coum’in cirque (…), mais in cirque où qu’o y aurait que des acrobates de la parole et de l’asprit. Avec li, ol é la Saintonghe qu’est au premier rang. Alors, coument zi dire in assez grand marci ? »

 

Comme on l’imagine, l’émotion fut grande dans toute la région. Parmi les nombreux hommages qui lui furent rendus, j’en retiendrai deux parce qu’à eux deux ils formulent le portrait le plus juste qui soit de Pierre-Henri Simon. Le premier est d’Alain Pacquier, tout jeune journaliste à Sud-Ouest qui se prépare à créer le fameux festival de musique de Saintes ; il se termine par une allusion à Mozart dont Pierre-Henri Simon dit qu’il l’a « aidé à survivre (…) et (qu’il) l’aidera à mourir », ainsi que par une confidence de philosophe : « Le bonheur des individus et des sociétés, le salut de notre civilisation et la survie même de l’espèce ont pour condition le primat reconnu de l’esprit… »


Le second est d’un de ses collègues de sa « petite académie », Rémi Avit. Il cite simplement une phrase de Pierre-Henri Simon lors de son dernier discours ; cette fois, c’est le romancier, le poète et le Charentais qui parle : « La Saintonge est l’endroit où, mieux qu’ailleurs, je fixe mes souvenirs et mes songes. »

 

François Julien-Labruyère
Directeur de l’Académie de Saintonge

 

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