Réception d'Odile Pradem Faure

Lorsque l'Académie de Saintonge rencontre l'Abbaye aux Dames, certains pourraient croire que j'y suis pour quelque chose et me le reprocher. Il n'en est rien. L'élection d'Odile Pradem Faure s'est faite sans moi. Et sans mon assentiment. Mais une fois élue, presque à la façon d'une maréchale, j'en ai été heureux pour elle et pour l'Académie... Il me revenait de la recevoir.

 

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Odile Pradem FaureMadame,

Au nom de l'Académie de Saintonge et de tous ses membres, je suis heureux de vous y accueillir. L'hommage à Jacques Badois que vous venez de nous donner nous a tous émus, car il en est ainsi dans une académie, les nouveaux sont chargés d'entretenir la mémoire des anciens. Il s'agit là du rôle des sièges - vous noterez que je ne parle pas de fauteuils car l'Académie de Saintonge est un organisme qui, comme on dit maintenant dans les cours de récréation, ne se prend pas la grosse tête - des sièges donc, qui traversent le temps et assurent à l'institution sa continuité.

 

Vous avez été élue au seizième siège de l'Académie de Saintonge, c'est-à-dire à celui dont la caractéristique est la plus marquée. Ses quatre titulaires avant vous se sont tous occupés de patrimoine. Cela commença avec Samuel Viaud-Loti qui consacra sa vie entière à l'œuvre de son père, tant littéraire que muséale. Son successeur, René Mesnard, est surtout connu pour les recherches historiques qu'il mena sur le patrimoine de Surgères. Puis vint Jehan de Latour de Geay dont les prix des Vieilles maisons françaises et des Chefs d'œuvre en péril sont encore dans les mémoires pour la restauration de ses deux châteaux, Écoyeux et Beaufief près de Saint-Jean-d'Angély. Quant à Jacques Badois, vous l'avez parfaitement dit, avec la magnifique réfection des jardins de La Roche-Courbon et son animation indéfectible du château, on ne peut mieux faire en matière de patrimoine. À moins qu'à l'abbaye aux Dames, vous vous classiez à égalité avec La Roche-Courbon...

Je dois avouer, Madame, avoir été surpris lors d'une récente réunion privée de notre Académie, vous avez commencé votre présentation par ces mots : « Amenée à siéger à vos côtés, je me sens une charmante imbécile. » Vous vouliez rendre hommage à la belle érudition de certains académiciens et aux œuvres des autres, établies dans à peu près tous les domaines de la culture. Mais, le faisant, vous vous rabaissiez, certes avec un sens de l'humour achevé... Permettez-moi toutefois d'en ignorer la finesse. J'ai été surpris de ces deux mots parce que votre carrière mérite, ô combien, votre élection au sein de l'Académie de Saintonge. Elle mêle animation culturelle et patrimoine, exactement dans les brisés de vos prédécesseurs du seizième siège.

Mes collègues m'ont demandé de vous recevoir, Madame, parce que je suis, chère Odile, celui d'entre eux qui te connaît le mieux. Chacun ici le sait, Odile et moi travaillons ensemble depuis une bonne dizaine d'années à valoriser Saintes grâce à l'abbaye aux Dames dont nous sommes loin d'être les seuls à considérer qu'elle est l'atout majeur en termes d'identité pour la ville. Il s'agit là d'une responsabilité importante dont Odile est la cheville ouvrière.

Alors me direz-vous, c'est une OPA de l'Abbaye aux Dames sur l'Académie de Saintonge ? Je peux vous assurer du contraire : au vu de comment s'est déroulée l'élection d'Odile, ce serait plutôt une OPA amicale de l'Académie sur l'Abbaye ! Je n'étais pas présent lors de cette élection et quand Marie-Dominique Montel m'en a communiqué le résultat, ma première réaction a été l'étonnement devant la quasi unanimité qui s'était faite autour du nom d'Odile Pradem Faure. Un succès plutôt rare dans l'histoire de l'Académie de Saintonge dont les membres se font un malin plaisir à disperser leurs votes sur plusieurs noms, montrant ainsi que le vivier culturel saintongeais est beaucoup plus nombreux qu'on le prétend... Puis je me suis souvenu de quelques orientations qui guident les choix de l'Académie de Saintonge : vers les femmes qui restent encore largement minoritaires, vers la culture non livresque qui, elle aussi, est sous-représentée à l'Académie, le tout arrosé d'une petite dose de cognac.

L'origine d'Odile, c'est le Gers, en plein armagnac, à la façon d'un joli pied de nez à Cognac où elle habite... Pour elle, existe un parallèle entre le Gers où elle a conservé ses attaches familiales et les Charentes où elle vit, un parallèle valant mieux qu'un pied de nez : le pays de l'armagnac possède le charme de la tradition mais aussi un côté replié sur lui-même et content de soi qui le rend étriqué, tandis que le pays du cognac manque de ce charme intime mais lui semble plus apte à comprendre le monde et ses évolutions, notamment dans le domaine des affaires. En revanche, ce qu'elle regrette c'est la coupure, la frontière, le fossé, le mur qui existent entre Saintes et Cognac. Comme quoi, comprendre le monde est une chose, vivre dans sa région en est une autre, beaucoup plus complexe !

Après des études de gestion, option restauration, non pas du patrimoine comme on pourrait le supposer, mais tout simplement restauration au sens d'hôtellerie, Odile passe d'abord un an à Londres comme maître d'hôtel puis deux ans en Californie, sans carte verte - et j'insiste là-dessus car elle en est fière -, responsable de l'événementiel dans une société de catering, autrement dit un traiteur de taille industrielle. Son grand exploit et son grand souvenir reste l'organisation côté restauration de la convention nationale d'Apple computers en 1985. Pas mal pour une immigrée illégale ! Voilà en tout cas un trait qui exprime bien la personnalité entreprenante d'Odile et sa sensibilité aux problèmes de société, car il n'y a pas qu'à Los Angeles qu'existent des travailleurs sans papiers. La conclusion personnelle qu'elle tire de ces deux années américaines est qu'elle a apprécié leur aspect formateur mais qu'elle ne s'y est pas faite, parce que selon ses propres mots « les Américains ont l'espace, c'est grisant, mais ils n'ont pas le temps, c'est suffocant ».

C'est pourtant là qu'elle se mêle pour la première fois à la culture, genre flower power, hippie branchée psychédélique. Rien à voir avec une cantate de Bach comme les affectionne le public du festival de Saintes... C'est cette notion de temps escamoté qui lui manque le plus. Après un accident de moto à Acapulco qui joue le rôle de révélateur, elle revient en France, rencontre celui qui va devenir son mari, un psychologue dont le premier métier consiste à socialiser des enfants ayant des troubles du comportement. Quand on connaît Odile, on sait toute l'importance que Pascal, son mari, tient dans son existence. C'est évident pour sa vie de famille, ce l'est aussi dans sa profession, grâce à l'intuition qu'elle en tire.

Le premier enseignement qu'elle retient de son retour en France et de sa rencontre avec Pascal est de démissionner des hôtels Pullman où elle est entrée comme chef de service. « On me demandait de mettre la pression sur les gens, l'Amérique m'avait appris à susciter l'adhésion ». Elle revient à l'événementiel dans le groupe Caisses d'épargne et y organise la communication du sponsoring du premier Vendée Globe de Titon Lamazou, puis des courses d'Isabelle Autissier.    

Cherchant à se rapprocher du lieu de travail de son mari, elle entre en 1992 à l'Abbaye aux Dames. À l'époque, deux associations y cohabitent, parfois difficilement : l'Abbaye aux Dames elle-même pour le spectacle vivant et les expositions, et l'Institut de musique ancienne pour le festival. Depuis cette date, Odile n'a pas quitté l'abbaye et a connu toutes ses vicissitudes, les bonnes et les mauvaises, comme par exemple la faillite de l'Institut de musique ancienne en 1994 qui valut finalement au festival de renaître grâce à un accord unanime de ses financeurs publics, qu'ils soient de droite ou de gauche. Ou bien en 1998, la création du premier orchestre en Europe de jeunes musiciens se formant aux instruments d'époque, celui qu'on appelle le Jeune Orchestre atlantique. Ou encore en 2003, le regroupement autour du festival de l'ensemble des activités développées à l'abbaye, ce qui aboutira en 2009 à la signature d'une convention d'objectifs regroupant une fois encore l'ensemble des financeurs publics, ville de Saintes, département de la Charente-Maritime, région Poitou-Charentes et État.

De 1992 à aujourd'hui, une double métamorphose se produit, celle de l'abbaye et celle d'Odile. Celle-ci passe par tous les stades de la responsabilité. Elle commence comme secrétaire, devient vite chargée de production, un rôle essentiel en matière culturelle où elle découvre les caprices des musiciens et les a priori du public, puis administratrice du festival auprès de Philippe Herreweghe, son mentor en matière musicale. Comme tout parcours de ce style, le sien passe peu à peu du contenu au contenant, ou si on préfère de l'action à l'institution, pour enfin piloter l'ensemble comme directrice générale. Quant à l'association, elle aussi a fortement évolué avec le temps, passant du seul festival à un ensemble d'activités musicales, patrimoniales, culturelles, hôtelières et commerciales qui font de l'Abbaye aux Dames un des sites majeurs de la région Poitou-Charentes.

C'est dire si la place d'Odile Pradem Faure va être essentielle au sein de l'Académie de Saintonge. Elle lui apportera son expérience de l'animation culturelle, sa sensibilité à la musique - domaine qui n'a jamais été représenté à l'Académie -, sa pratique du patrimoine et son sens de l'humour. Certes, notre région est minuscule en regard de l'Amérique, mais bienvenue au temps retrouvé de l'Académie de Saintonge... 

 

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