Même quand c'est faux, c'est clair

Extrait de mon journal le 17 décembre 1987.

 

icone pdf Télécharger la version Acrobat Reader (pdf)


 

Dans le dernier livre de Semprun tout condense autour du 17 décembre de l'année dernière. Netchaïev est de retour. En contrepoint aux pulsions terroristes d'Espagne, d'Italie, d'Allemagne et de notre pauvre Action directe, elles-mêmes comme guidées par un tréfonds de vieille Russie, les héros de Semprun s'agitent à la façon de marionnettes sorties d'un roman de gare exactement comme la langue s'applique à croire qu'elle calme la dent qui fait mal. Unité de temps : un 17 décembre, jour qui m'est cher. Unité de lieu : l'Europe, presque... Un artifice de décalage horaire et de liaison téléphonique permet d'y inclure Boston. C'est si commun chez les brokers. Un point c'est tout...
L'Europe du Prado, l'Europe de la villa Favorite, l'Europe de ces signes qui l'ont envahie, menton de Philippe IV où ÎIes des morts à la Böcklin, on croit entendre Alberti étouffer dans les caves ou Bakounine hurler pour faire peur aux canards. Outre le musée, ce qui compte est la préhistoire, cet héritage de conscience qui nous vient tout à la fois des camps et des démons truqués du Komintern. Au-dessus de nos têtes, parce que nos mythes tribaux sont morts à Verdun, s'est joué le drame de l'Europe. Le rêve à l'Ouest s'est perdu dans la libido, il s'est mué à l'Est en cauchemar. Dostoïevski l'annonce, Netchaïev le décline en catéchisme et Nietzsche désespérément tente de l'ériger en statue pour en désamorcer l'angoisse. D'obscurs lecteurs croient comprendre, leur médiocrité s'hypnotise pour se perdre finalement dans la nuit et le brouillard.
Depuis longtemps, l'intuition opposite en avait pris corps dans la région la plus apparemment extérieure, la plus apparemment retardataire. L'Espagne désigne explicitement le déchirement. Avec ses peintres, avec sa guerre de légende... Comme si son rétablissement actuel encore miné du malaise basque ne faisait que poursuivre la symbolique. L'expo du palais de Tokyo sur le Siècle de Picasso fait évidemment jaillir le sens. Gris, Dali, Miro pressentent le transi qui se prépare. Derrière eux, Tapiès ou Saura s'acharnent à ne pas mourir en vivant conformes, bien que déjà leurs matériaux viennent d'ailleurs. Portes de prison, lacis d'imaginaire, grisés hystériques, aux côtés des morts installées, le modernisme n'ignorait rien des fois pionnières. Domine maintenant l'instant qui fuit, figé, redondant, sans échappatoire. Le post-moderne est une rengaine.
Les textes de Netchaïev ont de la gueule, on peut les déclamer « et même quand c'est faux, c'est clair », écrit Semprun, « alors que nos terroristes d'aujourd'hui... c'est de la bouillie pour débiles profonds ». Le recul historique permet de moins réprouver, il y a longtemps que les dégueulis de vodka ont perdu de leur charme. Netchaïev écrivait en milieu romantique, nos brigadistes ne possèdent plus que le modèle ambiant du faux en écriture. La bouillie-argument se retourne : collage du conforme, elle caricature nos compréhensions ivres et cloîtrées.
C'est aujourd'hui mon anniversaire. Dans l'ancienne Rome, le 17 décembre qu'on appelait seizième jour des calendes de janvier marquait le début des Saturnales que le Moyen Âge ensuite transforma en Fête des fous. On inversait les règlements, les maîtres devenaient les esclaves de leurs propres esclaves puis tout s'en retournait comme apuré des mauvaises graisses. La subversion possède toujours sa dose de thérapie.

 

(Plus tard, beaucoup plus tard, le 17 décembre 2007, j'apprendrai que ce jour-là est aussi celui de l'anniversaire de Celaleddin Rumi, l'inspirateur du soufisme, celui qui inventa la Sema, cette danse sacrée des derviches tourneurs qui tente de recréer le mouvement de l'univers autour de soi ! Détail inessentiel... et pourtant qui me touche, comme si les saturnales et le tournis des derviches faisaient intégralement partie de ma vie, dans ses secrets qu'avec impudeur on exhibe dans un blog !)

 

retour Retour au menu