Audiat, homme de carctère

 

S'il est un ancêtre saintongeais auquel je pourrais me rattacher, c'est bien Audiat. Piètre historien, érudit douteux, poète oublié depuis toujours, odieux personnage à la carrière ratée et aux frustrations évidentes, il n'en reste pas moins un fabuleux animateur culturel, créateur du bulletin mythique de la fin du XIXe siècle, un incomparable succès dépassant largement les bornes strictes de la Saintonge et de l'Aunis dont sa revue porte le nom. Une sorte de modèle pour ce que je vise avec le catalogue du Croît vif... En même temps, que de réserves à son encontre ! Surtout face aux dérives de sa fin de vie, lorsque son tempérament bilieux, acariâtre et systématiquement querelleur se mit à occulter la réussite de tout le reste. Donc attirance et répulsion, modèle et contre-modèle... Je me souviens du mouvement de malaise qui saisit la salle quand je dis tout haut ce que tout le monde savait parce que les couloirs de la bibliothèque de Saintes sont fertiles en rumeurs, le fait que Audiat était né de père inconnu. Au premier rang des participants, se trouvaient deux de ses descendants, un homme plutôt jeune et sa tante, plutôt âgée. Il eut une hésitation à se lever pour quitter la salle, se pencha vers sa tante, lui demanda comment il devait réagir, elle lui confirma que c'était la stricte vérité, il se calma et en fin de conférence s'excusa publiquement de son mouvement d'humeur. Avais-je été politiquement incorrect avec l'image du grand ancêtre ? Ou bien faut-il ne jamais hésiter à tout dire ? Lors de la parution d'abord de Maman Madeleine (pour l'affaire du suicide), puis de L'Alambic de Charentes (pour la sévérité de certains de mes portraits), Jean Glénisson, un autre parrain de l'érudition charentaise, mais lui toujours aimable et réservé, me dit avoir été froissé par ce que j'avais écrit.

 

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 (conférence prononcée au colloque Audiat, Saintes, printemps 2005)

 

L'héritage

Je fais partie de ceux qui considèrent leur bibliothèque comme leur seule véritable généalogie. Une généalogie élective, délibérément choisie comme la marque d'une attirance. En cela, tous les auteurs qui à un titre ou à un autre, y figurent font partie de ma famille.


Louis Audiat y est représenté par cinq titres personnels (Bernard Palissy, Deux Victimes des septembriseurs, Épigraphie santone et aunisienne, L'Instruction primaire et Saint-Eutrope...), ce qui n'est pas mal pour la partie charentaise de ma bibliothèque, mais le situe néanmoins derrière quelques-uns de mes écrivains de prédilection que sont Philip Roth, Milan Kundera, Günter Grass, Marcel Proust, Leonardo Sciascia, Thomas Mann ou Georges Perec... (Je vous livre des secrets !) En revanche, si on considère non pas seulement les grands titres et l'œuvre propre, mais sa production dérivée sous forme d'articles et surtout sous forme de volumes publiés à son initiative, Louis Audiat domine largement ma bibliothèque. Même le rayonnage Proust, avec son flot d'ouvrages critiques, ne parvient pas à égaler celui d'Audiat. Trente-deux tomes des Archives historiques de Saintonge et d'Aunis et vingt-deux tomes de la Revue de Saintonge et d'Aunis, tous publiés par Audiat et tous reliés en toilé beige orné d'une pièce de titre en cuir rouge, forment en effet quatre rayonnages complets auxquels je me réfère probablement plus souvent qu'à d'autres (surtout à la Revue, source inépuisable de détails sur la Saintonge intellectuelle et mondaine du dernier quart du XIXe siècle)...


C'est dire l'héritage. Lorsque Alain Michaud m'a demandé de participer à l'hommage qu'en tant que successeur d'Audiat à la présidence de la Société des archives historiques, il souhaitait rendre à son lointain prédécesseur à l'occasion du centenaire de sa mort, je lui ai tout de suite répondu « oui », puis me suis longuement demandé quoi dire d'un ancêtre aussi connu et respecté en pays charentais. L'érudit ? Le poète ? L'inventeur du mythe Palissy ? Le sauveteur de la bibliothèque de Saintes ? Le créateur de société savante ? L'éditeur d'une revue à succès ? Bien des collègues sont plus qualifiés que moi pour le faire... J'ai donc proposé de traiter des relations souvent conflictuelles qu'Audiat entretenait avec ses collègues historiens. J'ai tout de suite senti chez Alain Michaud, dont tout le monde connaît le caractère convivial et consensuel, à la fois de l'intérêt et de l'inquiétude. « Tu ne seras pas trop critique ? » me demanda-t-il à plusieurs reprises. En effet, le caractère ombrageux, le caractère difficile, le caractère susceptible, pour tout dire le sacré caractère de Louis Audiat n'est ignoré de personne parmi ses héritiers que nous sommes tous ; il suffit de feuilleter quelques numéros de sa Revue de Saintonge et d'Aunis pour s'en convaincre... Je lui promis d'être le plus archiviste possible !


Donc je me lance...

 

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Les understatements du baron Amédée Oudet

Pour le faire, je commencerai par une référence incontestable, celle de l'éloge funèbre officiel rendu à Louis Audiat dans « sa » Revue de Saintonge et d'Aunis, par son adjoint, successeur et ami, le baron Amédée Oudet. Comme le veut le genre, on est forcément élogieux dans un éloge funèbre, élogieux quant à la personne et son œuvre, sans pourtant rien occulter de ses échecs ou défauts majeurs, mais en les positivant. L'hypocrite impénitent y devient quelqu'un d'attaché aux principes, le maniaque une figure pleine de fantaisie, le raseur un homme d'exigence et l'affreux bavard un compagnon de salon vaguement prolixe... La lecture des nombreuses notices nécrologiques de la Revue de Saintonge et d'Aunis est sur ce sujet d'une richesse inouïe ; et le baron Oudet s'y révèle excellent. Son texte, long de cinquante pages, est un modèle du genre. Chacun y retrouve le personnage qu'il a envie d'y reconnaître ; dans une dominante forte en louanges, les travers d'Audiat ne sont pas absents. Même s'ils se voient minimisés ou sublimés.


Décrivant l'homme Audiat, il évoque sa « physionomie ouverte et résolue, (son) visage le plus souvent éclairé par une expression railleuse et confiante » qui faisait qu'on sentait en lui une « personnalité puissante, un caractère », insiste-t-il. Ayant d'emblée placé le portrait sous un éclairage positif, bien que « résolu » puisse connoter à autoritaire, opiniâtre, tranchant ou même fermé, et que « railleur » soit très proche de moqueur, persifleur ou sarcastique, il va ensuite le larder de traits qui sont manifestement là pour donner d'Audiat une image plus nuancée.


Il rappelle qu'adolescent, son « naturel ardent » l'avait amené à « se battre en duel, au pistolet, avec un sous-officier, pour une simple question de préséance », ce qui lui laissera une cicatrice à l'oreille. Pour bien cadrer le caractère ombrageux d'Audiat, j'aurais volontiers titré cette présentation, « L'Homme à l'oreille cassée », si ce titre ne rappelait pas trop celui d'une célèbre bande dessinée !


L'adolescent au naturel ardent devient professeur et grand érudit à Saintes. Le naturel ardent s'est transformé en un abord marqué par des « saillies et (des) boutades, parfois un peu rudes, dont il était coutumier ». Autrement dit, toujours selon Oudet, Audiat cache une « grande bonté » derrière une sorte de carapace de rudesse qu'il se compose à partir de sarcasmes incessants. Plus loin, Oudet parle même de « l'inflexible rigidité de son caractère », et il ajoute : « Audiat, que la lutte amuse, est impérieux, provoquant, narquois, ce qui pourrait lui jouer des mauvais tours. » Comme lors de ses promenades archéologiques où il n'est pas rare qu'il suscite « une défiance proche de l'hostilité » auprès des villageois qui le voient « pénétrer partout à toute force, se fourrer jusque dans les granges et dans les caves »... Il sera ensuite de bon ton dans les cénacles saintais de rire de l'esprit étroit des « braves campagnards » alors qu'une simple bonne éducation agrémentée d'un sourire aurait sans doute permis d'éviter ces chicaneries inutiles.


Avec une telle façon de se présenter aux autres, rigide, hautaine et caustique, il n'est pas étonnant qu'Audiat se soit fait une réputation d'homme intraitable et que, son succès d'écrivain aidant, ses ennemis se soient multipliés, « par sa faute » rappelle Oudet ; l'homme était « encombrant » : « Outre qu'il était intransigeant sur les principes (...) et répugnait d'instinct aux compromissions, il n'était pas non plus toujours indulgent pour les personnes. Ami du vrai, du juste, de l'exact avant tout, il poursuivait l'erreur impitoyablement et sans prendre garde aux blessures que causait sa plume, naturellement mordante. »


On admirera la qualité de l'understatement pratiqué par le châtelain d'Écurat, le baron Amédée, celui qui deviendra le successeur d'Audiat à la tête de la Société des archives, lorsqu'il évoque son prédécesseur qui « n'était pas non plus toujours indulgent pour les personnes » ! Feuilletons à nouveau quelques numéros de la Revue de Saintonge et d'Aunis. Ils sont éclairants sur le caractère insupportable d'Audiat, et surtout sur son évolution vers l'odieux à mesure qu'il prenait de l'âge.

 

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Revue et Recueil, une histoire saintaise

Aux débuts de la Société des archives, Louis Audiat s'appuie volontiers sur le talent littéraire d'un jeune abbé plutôt maladif, le curé de Fontcouverte, Eutrope Vallée. C'est à lui qu'il confie la rédaction de la fameuse Revue de Saintonge et d'Aunis, mais très vite il s'aperçoit qu'elle est l'organe essentiel de sa société, finalement plus mondaine que savante. Il prend la direction effective de la revue et sans grands ménagements chasse Eutrope Vallée dont il commence à dire puis à écrire qu'il n'était qu'un « un pâle imitateur, un disciple ignare ». Celui-ci profite alors du départ de l'abbé Ludovic Julien-Laferrière vers La Rochelle pour prendre les rênes de la Commission des arts et monuments historiques associée à la vieille Société d'archéologie de Saintes. Nous sommes en 1879 et du haut de sa tribune de la Revue de Saintonge et d'Aunis, Audiat rayonne, sans qu'on puisse à cette date déceler vraiment des bavures caractérielles dans ses textes. Quant à la « Commission et Société », comme il était d'usage de le dire à Saintes, elle somnolait sous la conduite alanguie que lui avaient imposée ses deux animateurs précédents, le bon Auguste Lacurie devenu pusillanime avec l'âge et Ludovic Julien-Laferrière, un rêveur plus qu'un homme d'action. Éconduit des Archives, Eutrope Vallée va n'avoir de cesse que de la revigorer. Et quel meilleur exemple a-t-il sous les yeux que celui d'Audiat ?


Il se met donc à recruter des sociétaires, crée un bulletin trimestriel qu'il appelle le Recueil et en quelques années réussit son pari. Ce qui bien sûr ne plaît guère à Audiat ! Bien que la Commission et Société n'ait jamais dépassé en nombre d'adhérents la moitié de ceux des Archives : à l'époque, c'est-à-dire au début des années 1880, près de 250 membres contre environ 500 chez Audiat... Mais le Recueil, tant pour sa pagination que pour son contenu éditorial et la qualité de ses auteurs, se situe directement en concurrence avec la Revue d'Audiat, bien qu'il soit la seule publication de Vallée alors que la Revue se voyait doublée chaque année par un copieux volume d'archives historiques. Les railleries commencent : il faut lire la nécrologie qu'Audiat donne de Vallée pour saisir à la fois la vigueur de la concurrence que ce dernier représentait et le début d'aigreur qui s'emparait d'Audiat. Une nécrologie sans nuance, sans ce talent de la suggestion que le baron Oudet saura trouver pour celle d'Audiat.


« Vallée se mit avec ardeur à l'œuvre ; il recruta des membres, beaucoup parmi ses confrères, puisque sur 235 membres, 57 sont prêtres, le quart ; il établit une cotisation minime pour avoir plus d'adhérents. Il appela le tout Société d'archéologie... Au lieu de fouiller le sol, on fouilla les archives ; au lieu de publier des mémoires archéologiques, on édita des textes, on compte-rendit les ouvrages des amis, on fit de la linguistique et du robenhausien... Et puis qui n'a rêvé d'avoir à soi une société où l'on est bien le maître, de diriger après avoir été dirigé ? Il se dépensa beaucoup ; on fit des règlements et l'on prit modèle sur la Société des archives ; on pouvait plus mal choisir. La société avait pour armoiries les armes des provinces d'Aunis et de Saintonge ; on eut les blasons de La Rochelle et de Saintes. Elle avait une devise ; on en fabriqua une. Elle publiait des textes inédits, on publia des textes inédits. Elle avait sa périodicité trimestrielle, on parut tous les trois mois. Elle demandait une cotisation, on en établit une ; cette cotisation était de 12 francs, on la fixa à la moitié. C'était la science mise à la portée de toutes les bourses et l'on put être sociétaire savant à prix réduit. »


Ces extraits de la nécrologie de l'abbé Vallée sont intéressants à deux titres : ils marquent le premier aveuglement d'Audiat comme animateur de société savante et le vrai début d'une agressivité qui, avec le temps, deviendra acariâtre et dont tout le monde se plaindra. « On fit de la linguistique et du robenhausien... C'était la science mise à la portée de toutes les bourses », dit Audiat. Voilà qui était bien vu, mais il ne comprit pas que c'était justement là les clefs de l'avenir de l'érudition régionale. Partout, et on le note fortement à Angoulême, à Poitiers ou à La Rochelle, l'émergence d'un intérêt pour le folklore, y compris le patois, et les coutumes villageoises en même temps que pour la préhistoire coïncide en effet avec ces années fin de siècle et avec la montée de nouvelles couches d'érudits. Peu à peu les Archives d'Audiat se voient sociologiquement décalées par rapport à leur milieu ambiant : leur recrutement commence à baisser et l'âge moyen de leurs membres à augmenter car elles restent tournées vers les couches traditionnelles de la société dominées par les châtelains. Au contraire, le recrutement opéré par Vallée, « à portée de toutes les bourses », accueille de nouvelles franges de sociétaires, plus jeunes, plus modernes, du genre médecins, fonctionnaires locaux, professeurs, instituteurs et curés monographes de leur village qui, manifestement, n'auraient nullement été à leur aise dans le climat mondain entretenu par Audiat.


Enfin, le « qui n'a rêvé d'avoir à soi une société où l'on est bien le maître » ressemble à s'y méprendre à un boomerang : c'est exactement ce que tout le monde reprochait à Audiat, son côté vieux sanglier dominateur et violent au sein de la horde ! Ce dernier n'a alors que 56 ans ; son autoritarisme et son intolérance ne vont faire qu'empirer.

 

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A contre X

Sous prétexte de « dénicher et extirper les erreurs » de ses collègues érudits, comme le dit le baron Oudet, et sous couvert de la tribune qu'il s'est créée avec la Revue, il devient dès lors de plus en plus querelleur, teigneux même comme il l'avait été avec l'abbé Vallée lorsqu'il le traitait d' « escamoteur » ou de « voleur ». L'abbé Jules Noguès qui a le tort de succéder à Vallée au secrétariat de la Commission et Société est également un de ces érudits aux intérêts nouveaux comme son étude fameuse parue en 1891 sur Les Mœurs d'autrefois en Aunis et Saintonge : il va devenir une des cibles préférées d'Audiat qui lui reprochera ses « monographies bourrées d'inexactitudes » et sa « méconnaissance du latin, le comble pour un chanoine ». C'est ensuite le tour du professeur Alexandre Guillaud, botaniste et patoisant, à qui il conseille de se taire ! Ou encore, pour rester dans le domaine du folklore, Émile Bodin, dit Meite Grandgorjhe, contre lequel il se montre « sans pitié à dégonfler ses accès de lyrisme en faveur (...) du patois saintongeais ». Auguste Lacurie, pourtant déjà mort, n'échappe pas non plus à l'acidité de sa plume : il le traite de « sous-fifre gravitant dans la médiocrité et tuant les sociétés savantes de son impéritie ». En 1894, il va même jusqu'à sciemment saboter le Congrès archéologique de Saintes organisé par Ludovic Julien-Laferrière et Georges Musset pour ensuite pouvoir mieux leur reprocher son « échec évident par manque de fréquentation et organisation déficiente ». Charles Dangibeaud lui-même est l'objet d'une polémique : « Vous n'êtes qu'un rageur ! » lui lance Audiat. Ce à quoi il répond : « Et vous un éternel grincheux ! »


Chacun en prend pour son grade. Mais la cible favorite d'Audiat reste néanmoins François Xambeu. Sa carrière et sa personnalité possèdent d'ailleurs tout pour agacer Audiat : il est en effet comme lui l'aîné d'une famille nombreuse de souche plutôt populaire, comme lui également professeur nommé au collège de Saintes en provenance d'une région lointaine (pour l'époque) et comme lui enfin, il s'est acclimaté à la Saintonge grâce à de bons travaux d'érudition. Mais Audiat, le littéraire, vient des frimas du Bourbonnais tandis que Xambeu, le scientifique, vient des douceurs du Roussillon. Et cela se note dans leurs comportements sociaux : autant Audiat se montre réfrigérant de contact, autant Xambeu est affable, gentil, patient, chaleureux même ; autant Audiat provoque l'exaspération, autant Xambeu suscite l'adhésion : il suffit d'opposer les démêlés d'Audiat lors de ses promenades archéologiques dans les villages des environs aux rapports confiants qu'entretient Xambeu avec les paysans...


Qui plus est, Audiat est un ancien élève du petit séminaire et a vécu sa formation en révolté qui, une fois puni pour avoir manifesté en 1848 et s'être retrouvé au poste de police, se range et se notabilise à droite. Xambeu, lui, n'aura de cesse dans toute sa carrière que de prendre sa revanche, clairement à gauche, sur la déportation et la mort de son père après le coup d'État du 2 décembre 1851.

 

Tout les oppose, le tempérament, la carrière, la politique et leurs options intellectuelles. Le littéraire rigoriste restera professeur de lettres toute sa vie, le professeur de physique et chimie deviendra principal de collège ; l'archiviste impatient créera une revue parfaitement conservatrice, le scientifique de terrain devenu célèbre pour ses recherches sur le phylloxéra deviendra maire-adjoint de Saintes ; le pamphlétaire érudit s'isolera de plus en plus dans des fantasmes de notabilité, le journaliste méridional qui tient mensuellement tribune à L'Indépendant récoltera les suffrages grâce à des prises de position modernistes sur la diffusion de l'éducation en milieu rural.


On pourrait poursuivre le parallèle, il fait partie de la légende locale. Audiat, le « tala » acharné plastronne ses messes jusque dans sa revue des châteaux et prend bien soin de draper ses fenêtres pour la Fête Dieu ; Xambeu, le « croa-croa » rondouillard préfère défiler le jour du 14 juillet et fréquenter les banquets républicains... Surtout ceux du vendredi saint où on mange de la tête de veau ravigote ! Le premier s'enferme chez lui et se complaît aux saveurs du libelle, le second brille dans les réunions par son humour et son sens de la répartie le plus souvent amicale. Côté Xambeu, « une certaine complaisance à l'instantané », côté Audiat « la vengeance acide de l'esprit de l'escalier », ai-je écrit dans L'Alambic de Charentes.


Deux événements vont envenimer les choses. En 1886, Xambeu publie une Histoire du collège de Saintes dans laquelle il met en valeur les profondes inégalités des chances sous l'Ancien Régime ; c'est aussi l'année où il devient vice-président de la Commission et Société. Vexé de s'être laissé prendre la primeur du sujet, Audiat réplique immédiatement, quelques semaines après la parution du texte de Xambeu, par une longue « Notice sur le collège de Saintes » parue dans la Revue de Saintonge et d'Aunis. Il n'y est bien sûr question que des erreurs de jugement de Xambeu et de réfutation de l'idée que l'éducation sous l'Ancien Régime aurait été inégalitaire (thème largement repris en 1897 dans L'Instruction primaire, gratuite et obligatoire en Saintonge et Aunis avant 1789). Le ton est vif, il reste toutefois correct.

 

En revanche, à partir de 1888, il se transforme graduellement en véritable dispute permanente à mesure que Xambeu accumule les succès publics en agronomie et en politique. Dans la polémique, reprise (et souvent attisée !) par la presse locale, Xambeu se montre plus modéré qu'Audiat et surtout moins à son aise avec les mots. Voici un petit florilège des formules d'Audiat à son encontre : « Après l'histoire, il s'essaie aussi de faire de l'archéologie, hélas ! Son système d'attaques peu franches... Ses campagnes lucratives... Ce grand pourfendeur de microbes qui ne se portent pas plus mal... Il sait découvrir des livres tout faits... » Le comble en sera la notice nécrologique rédigée par Audiat en 1901.


De la vie de Xambeu, il remet tout en cause : sa carrière de principal aurait seulement abouti à des « collèges phtisiques », sa nomination au Conseil supérieur de l'Instruction publique aurait été le résultat d'une combine, ses élections au conseil municipal de Saintes celui du hasard, son Histoire du collège de Saintes relèverait d'un « débutant » auteur « de nombreux lapsus », sinon d'un plagiaire (« ressemblance trop ressemblante » avec les écrits de Stanislas Moufflet), ses mémoires sur l'agronomie ne seraient que de faibles rapports de comice agricole, son plus remarquable travail en la matière ne serait que la reprise d'un article écrit par un autre (Georges d'Avenel dans la Revue des deux mondes), et in coda venenum, un venin suprême pour Audiat le croyant et le pratiquant : Xambeu fait preuve de duplicité et d'inconsistance en déclarant dans son testament qu'il croit en l'immortalité de l'âme tout en refusant la bénédiction d'un prêtre.


Pleine de fiel et de jalousie, cette nécrologie en dehors de toute courtoisie et de tout respect est immédiatement considérée par le monde des érudits saintais comme un excès regrettable. La réponse, vive et sensée, vient de Charles Dangibeaud dans le numéro suivant du Recueil : elle met un terme symbolique au dominat d'Audiat et annonce clairement le déclin aigri de ce dernier.


Sa lecture vaut la peine ; elle donne le reflet de l'image devenue détestable de Louis Audiat au sein même de ses collègues saintais. « L'auteur, écrit Dangibeaud, n'a pas signé ses trois pages de malveillance, de vieilles histoires oubliées et méchamment rappelées. Le courage lui aurait-il manqué ? Respectons les voiles dont il s'est entouré la tête. Je ne désire nullement les lever... Je veux croire que le coupable s'est rendu compte de la gravité de son oeuvre, de la responsabilité assumée, lorsque la fièvre qui lui a dicté son article fut passée... Je crains qu'il n'ait manqué piteusement le but qu'il visait et obtenu l'effet contraire à celui qu'il souhaitait. Il a provoqué, en jetant autour d'un cercueil une coupe d'acide au lieu des fleurs défendues par le défunt, des réflexions désagréables pour son manque de tact et son oubli des convenances ordinairement pratiquées à l'égard des morts, et l'opinion - erronée sans doute - s'est accréditée qu'en écrivant cet article acerbe il avait cédé au désir de venger sur un cadavre quelques piqûres reçues jadis, encore fort cuisantes. Ce serait assurément très peu généreux. Le pauvre Xambeu a bénéficié d'un regain de sympathie : si c'est là l'effet cherché, notre anonyme a pleinement réussi ! Quoiqu'il en soit, l'intention malveillante éclate manifeste à chaque ligne. Je m'étonne qu'elle ait trouvé asile dans la Revue. »

 

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La paranoïa du moralisateur

Reste à tenter d'expliquer le pourquoi de ces dérapages. Je dis bien « tenter », car toute analyse de ce genre se doit d'être prudente. Sans trop de risque de se tromper, on peut affirmer que la vie d'Audiat, tout du moins concernant son caractère public, se divise en deux : jusqu'à l'âge de 55/56 ans, il est réputé d'abord difficile mais son enthousiasme efface volontiers cette réputation ; ensuite, pendant ses quinze dernières années, il va devenir de plus en plus déplaisant dans sa façon de traiter les gens, notamment par écrit. Il n'agit d'ailleurs pas avec tout le monde de la même manière. Aucun de ses châtelains et protecteurs intellectuels ou politiques (les Bremond d'Ars, de Tilly, d'Aussy, Richemond, Tamizey de La Roque, le duc de Dampierre, le comte Lemercier, les évêques Thomas ou Petit, etc.) n'auront jamais à se plaindre du moindre coup de griffe ; bien au contraire, Audiat avec eux se montre tout miel ! Ceux qu'il épingle sont finalement ceux qui lui ressemblent le plus, ceux qui comme lui se sont fait une réputation à partir d'une origine familiale plutôt basse. Ceux aussi qui ne partagent pas les mêmes opinions politiques, les siennes se raidissant d'ailleurs avec l'âge autour d'un monarchisme hors de saison. Et lorsque, comme Vallée, Noguès ou Xambeu, ils prétendent détrôner le vieux mâle de la tribu érudite, ils deviennent l'objet de sa vindicte.


Si, à cette considération psycho-sociologique, on ajoute qu'Audiat, en grande partie par sa faute, connut une fin de carrière administrative plutôt heurtée, s'étant mis dès les années 1880 en position de conflit permanent avec son collège et la municipalité de Saintes (dont il dépendait pour son traitement de bibliothécaire) et qu'en outre ses soutiens habituels, notamment le comte Lemercier, commençaient à moins bien supporter d'effacer ses aspérités continues, on comprend mieux le climat de paranoïa dans lequel s'est progressivement enfermé Louis Audiat. Climat encore amplifié par sa retraite prise à partir de 1892, c'est-à-dire au moment où, probablement par distorsion graduelle de l'ego, il commence véritablement à utiliser sa Revue comme exutoire de ses rancœurs. Et de ses complexes soigneusement cachés...


À la façon d'une rumeur vite connue de tout le monde, comme si la tribu érudite de Saintonge avait eu besoin de mettre au jour le grand secret d'Audiat, la recherche quasi administrative de son état-civil vient d'aboutir à la découverte du fait que celui dont nous fêtons le centenaire de la mort ne s'appelait pas Audiat, mais Noyer, et qu'il naquit de père inconnu... Tare sociale insupportable et qui probablement donne une des clefs du caractère inégal, et même devenu acariâtre, d'Audiat : comme tout homme qui se cache derrière un portrait fabriqué, l'enfant naturel élevé au petit séminaire a besoin de compenser son péché originel ; il en rajoute donc en notabilité, mais son moi profond le supporte mal et donne lieu à des dérives ; on le sait, la paranoïa du moralisateur se développe avec l'âge et trouve un terrain éminemment favorable dès lors qu'elle tente de consolider le masque de toute une vie. Là-dessus, la littérature est prolixe, à commencer par Marcel Proust (la figure de Charlus), Leonardo Sciascia (le penchant sicilien par excellence), Thomas Mann (Les Buddenbrook), Georges Perec (La Vie mode d'emploi) ou les derniers romans sortis de Günter Grass (En crabe), de Milan Kundera (L'Ignorance) ou de Philip Roth (La Tache)... La boucle est bouclée en ce qui concerne ma propre bibliothèque, j'en ressors donc rassuré ! Quant à la statue du commandeur de l'érudition saintongeaise, elle était fissurée : cela ajoute incontestablement une touche de compassion - je dirais même plus, un ferment sensible essentiel - au personnage d'Audiat. Dans L'Alambic de Charentes, je l'avais croqué comme « odieux Audiat » ; tout demeure des apparences mais tout s'explique par la brisure dont je n'avais soupçonné ni l'importance ni l'évidente souffrance psychique.

 

J'espère, mon cher président de la Société des archives historiques, n'avoir pas été trop critique envers ton illustre prédécesseur. Celui-ci avait coutume de répondre quand on lui reprochait le ton de ses critiques, surtout celles dont il disait qu'elles devaient stigmatiser « les défaillances et les reniements (...), le mensonge ou même la simple dissimulation », que c'était « par devoir d'historien véridique » qu'il le faisait, car « l'histoire n'est un enseignement sérieux (et) n'a de valeur morale qu'à la condition de mettre en évidence tous les faits qui révèlent le mieux l'état d'âme de la société qu'elle essaie de faire revivre ». Le baron Oudet ajoutait que « son implacable acharnement à mettre au grand jour même les faits défavorables aux personnes et aux institutions qu'il entourait du plus fidèle respect » s'expliquait par ce devoir d'impartialité et de rigueur.


Audiat était un grand bonhomme, bel historien et animateur hors pair d'une revue, dans une époque où partout régnait le ton de la polémique ; même si la fin de son parcours est incontestablement marquée par des excès en ce domaine (et que ses dérives de l'âge doivent interpeller ses héritiers que nous sommes tous), son œuvre reste. C'est là l'essentiel : il a créé une légende régionale et son personnage de grand érudit ombrageux en fait partie à part entière.

 

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