Réflexions

A propos du centenaire du Congrès d'Ethnographie nationale de Niort de 1896

Ce jour-là, parce que j’avais un conseil d’administration à Florence, je ne pus venir dire mon texte à Niort. Ce fut Yves-Jean Riou, conservateur général du patrimoine, qui le lut à ma place et me dit grand bien des réactions qu’il suscita. En rédigeant ce petit prélude de situation, je me rends compte que j’ai rarement participé aux grands-messes érudites de la région, comme si j’en faisais des complexes. Ma « spécialité » est plutôt celle de l’histoire culturelle, un concept que certains trouvent encore mal défini et trop mode pour satisfaire leur obsession du scientifique et de l’archive notariée. D’où probablement mes réticences…

 

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L’attachement régional qui se manifeste par un hobby historique ou archéologique et par une adhésion militante à une société savante, trouve quelquefois son origine dans l’absence. Et dans la compensation qu’elle suscite … Combien d’érudits locaux le sont-ils devenus parce que leur métier les avait entraînés loin de leur clocher ? Si j’en juge par le pays charentais, un petit tiers de ses effectifs érudits lui provient de sa diaspora. Souvent, ces Charentais de l’extérieur brillent par leurs travaux et leur prosélytisme ; qu’on me permette simplement d’évoquer les noms de Burgaud des Marets, de Dassié, de Glénisson, de Beaulieu, de Leproux, de Bizardel, d’Esmein ou de Piveteau, on aura compris qu’ils couvrent le spectre entier du régionalisme, des reliefs préhistoriques aux préoccupations linguistiques, on aura aussi compris que le phénomène ne change guère avec le temps, depuis les premiers exodes ruraux du XIXe siècle.

 

Ne pouvant malheureusement pas me trouver aujourd’hui parmi vous, pour des raisons professionnelles, j’espère que vous verrez dans cette façon d’introduire le sujet, lui-même introduction à notre journée, plus qu’un clin d’œil d’amitié sous forme de justification et de demande d’indulgence. Je remercie Yves-Jean Riou de bien vouloir tout d’abord m’excuser auprès de vous, puis de me représenter ici en lisant mon texte. Celui-ci ne pouvait d’ailleurs trouver meilleur interprète qu’un des hommes-clef du régionalisme d’aujourd’hui : son aura poitevine corrigera les manques que cette introduction fera nécessairement apparaître comme étant trop nourrie du terreau charentais ; son renom dans le patrimoine équilibrera une approche exclusivement historienne ; son caractère d’excellent professionnel au service de la région fera enfin bon poids dans la balance, face à l’amateurisme éclairé dont ce texte est le résultat.

 

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Un congrès fondateur

Niort 1896, un congrès devenu mythique dans l’historiographie régionale, le seul à avoir vu ses actes réédités, exprime à qui veut l’entendre que le domaine traditionnel des sociétés savantes, l’histoire et l’archéologie, s’élargit désormais à d’autres préoccupations comme le folklore, l’ethnographie, autrement dit la culture populaire. Qu’il se soit ouvert par une longue analyse des costumes et intérieurs paysans n’est pas sans faire signe historique de révolution mentale …

 

C’est d’ailleurs la raison majeure pour laquelle ce congrès est devenu mythique : après des années de tâtonnements scientifiques et de querelles idéologiques où le folklore était considéré par les institutions en place comme chose vile et sans intérêt, les « premières assises provinciales de la Société d’ethnographie nationale et d’art populaire », pour reprendre très exactement le qualificatif de cette réunion, marquent sa reconnaissance officielle et le prélude à son épanouissement. Cent ans après, elles figurent la conclusion symbolique de la prise de pouvoir dans le mouvement culturel régional de ces fameuses « couches nouvelles » chères à Gambetta (avec vingt ans de retard sur leur prise de pouvoir politique) ; elles apparaissent aussi comme l’écho, le répons intellectuel, à la première grande vague d’exode rural qui est en train de changer la nature même des villages ; en ce sens, comme toute folklorisation, elles ne sont que la mise au musée de ce qui va disparaître ; elles représentent enfin l’accompagnement local du développement des sciences sociales qui, alors, bouleverse partout les cadres habituels de pensée.

 

Le congrès de 1896 est donc à proprement parler fondateur : il marque le point de départ d’un nouvel équilibre dans le mouvement culturel régional, celui de la coexistence entre le couple traditionnel histoire-archéologie, souvent typé à l’époque par les châtelains et les abbés, et l’ethnographie souvent prônée à la même époque par médecins et instituteurs. D’une certain façon, il institue une alternance créatrice dans l’intérêt régional entre comportements de droite et attitudes de gauche, plus précisément entre une approche qui cherche à se saisir de l’exact (même si, en la matière, l’archive historique ou le vestige archéologique ne sont que des leurres, sujets à interprétations), et une approche de l’humain où tout est bon à créer l’interrogation et à nourrir l’explication.

 

Tant en termes de structures érudites que de contenu intellectuel, les mots qui composent les noms officiels des sociétés savantes marquent leur époque : émulation, statistiques, sciences naturelles, archives historiques, géographie, agriculture, archéologie, histoire, antiquaires dénotent le XIXe siècle, même si certaines parmi ces sociétés sont représentées ici et continuent de briller dans le monde érudit d’aujourd’hui, tandis que des mots comme culture populaire, ethnologie, folklore, écologie, patrimoine, amis, études, recherche et sauvegarde donnent ses couleurs au XXe siècle. D’un côté des objets d’étude souvent limitatifs, de l’autre des démarches, des approches, des angles de vue, souvent très ouverts. Au plan de l’état d’esprit qui gouverne les intérêts scientifiques du régionalisme, la différence est sensible ; elle provient en grande partie du mouvement symboliquement mis en route par le congrès de Niort.

 

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L’invasion des structures savantes traditionnelles

On peut ainsi tenter de retracer l’histoire de ce changement à travers le prisme que constitue son influence jusqu’à nos jours. Toute évolution de ce type est lente, multiforme, et laisse leur place aux préoccupations anciennes qui demeurent, ou même à de francs retours en arrière. Dans un premier temps, on assiste à une invasion sourde des structures traditionnelles : les objets vils que sont le folklore, l’histoire paysanne ou même (et cela fait sourire aujourd’hui) la sociologie et l’économie, commencent à montrer le bout de leur nez dans les revues et les réunions. Au début, la réticence est grande parmi les fondés de pouvoir officiels du régionalisme ; d’autant que souvent le folklore vire à la gaudriole des fins de banquet sous la forme d’un déguisement grossier qu’on enfile sur son gilet de soie et qui permet (je cite) de « manier l’art d’imiter le patois », comme s’en glorifiait Maurice Martineau, à l’époque un des hauts personnages des cénacles savants de Saintes. La fin du siècle est en effet marquée par ce double phénomène : d’un côté des « néo-érudits » s’emparent avec autorité de tout ce qui tourne autour de l’ethnographie, et les noms d’Alexis Favraud ou de Prosper Boissonnade me viennent très naturellement sous la plume car ils sont étroitement liés au congrès de Niort (le premier y traite de fontaines miraculeuses et de légendes locales, le second de fêtes de village et de la vie de l’ouvrier au XVe siècle) ; en second lieu, leurs carrières érudites les situent au point d’équilibre entre Poitou et Charentes, Favraud venant au folklore à travers la préhistoire, Boissonnade en partant pour découvrir l’économie paysanne ; s’ils sont aujourd’hui unanimement reconnus comme des défricheurs et des savants authentiques, ce fut loin d’en être le cas lors de la publication de leurs travaux, surtout pour Favraud qui, simple instituteur, ne bénéficiait nullement de l’aura d’une chaire à la faculté de Poitiers.

 

D’un autre côté, plus populaire et qui, apparemment, ne possède aucune qualité scientifique, se développe le mouvement bien connu de la folklorisation des campagnes : les conteurs patoisants brillent dans les casinos de la côte alors qu’on s’en méfie dans les noces de village ; les coiffes deviennent l’objet d’une véritable promotion grâce aux cartes postales (que bien sûr on envoie à la ville !) ; plus tard, à partir des années trente et surtout cinquante, les groupes folkloriques transportent l’idée de fête villageoise sur les tréteaux alors même qu’au village elle se pare d’atours plus modernes, comme par exemple, à partir des années 1960, celui des majorettes décalquées d’Amérique. On l’aura compris, je n’évoque cette folklorisation de l’idée de société traditionnelle que pour montrer qu’aucune démarche scientifique n’évolue en vase clos.

 

Une des conséquences de cette invasion des structures savantes traditionnelles par les nouveaux schémas ethnographiques réside dans le constat très simple que celles qui la récusent se voient dès lors submergées par les difficultés. Autrement dit, l’impulsion folklorique est telle que refuser d’y participer devient le signe d’une inadaptation intellectuelle et sociale. L’exemple le plus éclatant de cette réticence portée à l’aveuglement est celui de la Société des archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis. Lorsque Louis Audiat la crée en 1874, elle n’est qu’une nouvelle société, parmi d’autres, au but étroit et la démarche purement archiviste. Rapidement, Audiat s’aperçoit de l’enfermement dans lequel il risque de confiner son action ; dès lors, il n’aura de cesse que d’élargir les champs d’intérêt de sa société à tous les horizons de la pensée, grâce à une revue qui, en quelques années, fait des Archives historiques, et de loin, la société savante la plus nombreuse en adhérents, la plus dynamique sur le terrain et la plus brillante dans son contenu intellectuel de tout le Centre-Ouest. Malgré un recrutement des membres de type conservateur, a priori peu enclin au populaire, progressivement le folklore se met à compter dans les sommaires de la revue et c’est en 1897 que le patois y fait son entrée ; d’abord timidement et en suscitant des réserves dans le courrier des lecteurs, puis plus franchement… Doit-on voir dans le rapprochement des dates une première influence directe du congrès de Niort ? Il est impossible de l’affirmer catégoriquement, mais je n’en serais nullement surpris, connaissant l’ouverture d’esprit d’Audiat, son sens de la nouveauté et sa volonté de faire de sa revue le miroir de la culture de son temps. C’est d’ailleurs un de ses soutiens les plus fidèles qui rend compte des assises ethnographiques de Niort, le peintre Duplais des Touches. Il faut lire ces quelques pages pleines de chaleur pour la manifestation, mais aussi pleines d’étonnement pour ce nouvel engouement concernant les coiffes ou les tissages paysans qu’on hésite à reconnaître comme le quotidien des foires de campagne ou comme une sorte de décor orientaliste ! Autrement dit, surprise plus qu’adhésion, mais surprise empreinte de sympathie …

 

Six ans après, Audiat meurt. Sa succession à la tête de la revue est assurée par un bel érudit, malheureusement classique et pointilleux, archaïque dans ses sujets d’intérêt et sans la moindre aventure d’esprit : j’ai nommé Charles Dangibeaud. Il revient à ce qu’il croit être les sources pures des Archives historiques, refuse d’abord systématiquement toute forme de patois puis élargit son interdit à toute préoccupation folklorique. En quelques années de gestion Dangibeaud, la société perd la moitié de ses membres et entre dans le cercle vicieux qui guette toutes nos actions, celui qui consiste à se recroqueviller sur son esprit de chapelle jusqu’à la mort. Les Archives historiques de Saintonge et d’Aunis ne s’en sont jamais relevées…

 

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La nébuleuse « culture populaire »

À ce dépérissement des institutions n’ayant pas su actualiser leurs intérêts scientifiques, répond bientôt la création d’autres sociétés dont la vocation s’affiche clairement à élargir l’horizon. Après plusieurs décennies d’entrisme, le séparatisme et la spécialisation marquent la seconde moitié de notre siècle. Et ceci dans les domaines les plus variés. L’archéologie, qui avait le mieux résisté au changement des mentalités érudites, notamment dans sa partie préhistorique, se fragmente en de multiples associations : quasiment une par chantier, jalouse de ses prérogatives et bientôt de ses budgets publics… L’écologie, elle, naît fragmentée, proche des contres-pouvoirs municipaux ; ce n’est qu’après sa phase de revendication infantile qu’elle se regroupe et se met à produire des travaux de qualité. La nouvelle histoire, elle-même, génère de nouvelles structures associatives dont l’exemple le plus réussi est sans conteste le Groupe de recherches et d’études historiques de la Charente saintongeaise, créé en 1978 par Gérard Jouannet.

 

Quant à la culture populaire, nébuleuse aux astres aussi divers que la linguistique, l’économie paysanne et maintenant de plus en plus ouvrière, la psycho-sociologie et l’ethnographie, pour ne pas parler du simple folklore, elle suscite des créations nombreuses qui vont du groupe de danse, de musique ou de théâtre à la véritable entreprise multi-culturelle, héritière directe du congrès de Niort. Parmi elles, deux associations dominent le lot et donnent le ton à l’ensemble de la recherche en la matière : l’UPCP (Union Poitou-Charentes pour la culture populaire, dite aussi Geste paysanne), le réalise grâce à son talent médiatique, son inventivité culturelle et ses tribunes éditoriales, la SEFCO (Société d’études folkloriques du Centre–Ouest, devenue d’ethnologie et de folklore il y a peu) compense ses moindres moyens grâce à une pénétration patiente du milieu local dont les groupes de patoisants qui ont accouché de son Glossaire constituent le plus bel exemple de lieu collectif de mémoire que la région ait produit depuis longtemps. Les deux entreprises se prétendent picto-charentaises (pour employer l’horrible jargon officiel en service dans les seuls couloirs du Conseil régional !), la première demeure presque exclusivement poitevine, la seconde reste très marquée par sa forte implantation charentaise.

 

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Le héros et le village

Cette émergence des héritières des assises de 1896, puis leur domination culturelle à partir des années 1970, possèdent plusieurs conséquences qui apparaissent nettement comme l’effet de la vaque déclenché à Niort il y a un siècle. En premier lieu, l’expression du sentiments régional change de nature : au XIXe siècle, elle a tendance à privilégier le culte des héros locaux ; au XXe siècle, elle s’attache plus au terroir et à ses manifestations multiples. Un des fondements du succès des sociétés savantes du siècle dernier, avec cette fois la Géographie de Rochefort comme parangon, réside dans la commémoration des grands personnages censés avoir contribué à la genèse de la région ; c’est ainsi que des Champlain, des Guitton, des Isabelle d’Angoulême, des Aliénor d’Aquitaine, des Aufrédy, des Guillaume le Grand, des Alfonse de Poitiers se voient biographiés, commémorés par des plaques, fêtés même lors de reconstitutions historiques et ainsi portés à la légende souvent bien au-delà de leur rôle historique réel. À ce tableau d’honneur des célébrités locales, Rochefort réussit à accrocher une liste impressionnante de marins, d’explorateurs, de botanistes, de voyageurs et de savants en tous genres, comme pour compenser le long processus de déclassement de son arsenal.

 

Cette personnification de l’identité cède graduellement le pas à une sorte d’idéalisation du village à l’ancienne. Le patois y participe, de même que toutes les formes dites d’art et de tradition populaires. Que cela soit à travers le livre, l’article de revue, la fête, la représentation sur scène, le musée ou l’exposition, le thème est aujourd’hui tellement dominant qu’il est inutile d’illustrer le propos. Une Mélusine, autrefois chef de maison noble, n’est plus dans l’affaire que la traduction du mythe populaire de la guivre ! Cette folklorisation omniprésente vire forcement au cliché, donc à un possible retournement du goût. Après cent ans, le coup de balancier serait dans la nature des choses ! Me le laissent penser une lassitude qui commence à s’exprimer à propos de la culture populaire, ainsi que quelques échappées significatives vers d’autres signes identitaires : le concept de patrimoine, tel que de plus en plus on le pratique, en fait partie, même s’il englobe une part des héritages du congrès de Niort ; le transfert de l’inclination régionale vers le pur imaginaire en est aussi une expression ; le retour à la personnification de l’identité en constitue enfin une des dimensions les plus actuelles. Le véritable engouement qui depuis quelques années saisit les Charentes pour statufier en beau calcaire du pays le moindre de leurs hommes célèbres grâce au ciseau de Jack Bouyer (il en est à près d’une centaine de bustes) constitue un signe qui mérite réflexion sur les cheminements nouveaux du régionalisme.

 

Pour l’instant, la force attractive du congrès de Niort reste prépondérante. Et avec elle l’idée d’une dimension régionale différente pour exprimer son attachement. Tant que l’identité s’exprime principalement à travers le miroir offert par des grandes figures de l’histoire, elle a tendance à épouser les frontières psycho-géographiques les plus petites. Aufrédy et Guiton sont rochelais, ils donnent aux habitants de la ville un sentiment d’eux-mêmes marqué par l’aventure lointaine et l’esprit de résistance. Cette image de soi par intercession de sa ville trouve à La Rochelle son style le plus pur. Elle s’étend à bien d’autres héros ou situations (des quatre sergents à la poche de 1945, de Léonce Vieljeux au commerce triangulaire …) ; en revanche, elle se limite jalousement aux anciens remparts de la cité. Exemple extrême certes, mais la Saintonge, l’Angoumois ou, dans une couche identitaire plus récente, le pays charentais auraient du mal à se représenter comme entités affectives autonomes sans leurs grands personnages : qu’on songe à Caillié, à Loti, à Chardonne, à Monnet, qu’on songe même au cognac comme identifiant largement légendaire dans sa personnification (surtout quand on observe son étroite dépendance multinationale), on ne peut véritablement se penser charentais sans le soutien de ces figures totémiques… Nos amis poitevins s’associeront aisément à ce constat avec leurs propres héros ; je n’évoquerais enfin les Vendéens que pour faire remarquer que le concept même de leur région et le fondement de leur attachement dépendent intégralement de l’héroïsation d’une guerre, phénomène en pleine intensification politique et scientifique, au point d’en jeter aux orties tout ce qui pourrait rappeler leur ancien état de basse dépendance à l’égard de Poitiers.

 

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Investigation ethnographique et refonte des identités locales

Face à cette proximité quasi émotionnelle car favorisant la projection de soi, la filiation du congrès de Niort n’offre, en matière de sentiment régional, qu’une nostalgie distendue à un terroir en grande partie théorique. En matière ethnographique, on le sait, il est quasi impossible de fixer des frontières certaines. La région concernée n’est plus, dès lors, qu’un concept flou, variant au gré des approches et se calquant, non sur une appartenance, mais sur des considérations administratives : jusque dans leurs dénominations, la SEFCO du Centre-Ouest répond au premier découpage territorial d’après-guerre, tandis que l’UPCP, plus tardive, correspond à la création de l’établissement public régional Poitou-Charentes (et ceci, quoiqu’en ait la Vendée !). Le contour régional proposé par l’héritage du congrès de Niort manque donc singulièrement d’atavisme et d’adhésion psychologique.

 

Il est caractéristique de constater que toutes les tentatives de regrouper au sein d’une même institution les intérêts scientifiques ou culturels des quatre anciennes provinces ont largement échoué en matière historique et plutôt réussi en matière ethnographique. Le cantonnement des Antiquaires de l’Ouest aux seules affaires poitevines alors que leur objet d’origine élargissait sensiblement leur champ d’action, est dû pour une large part à l’esprit de résistance érudite des Charentais dont Angoulême, dès les années 1840, a montré clairement la voie. Au contraire, la SEFCO et l’UPCP (avec des réserves que j’exprimais plus haut quant à la primauté de leurs origines) affichent et possèdent objectivement une vocation de regroupement couvrant presque tout le Centre-Ouest d’entre Loire et Gironde.

 

L’exemple du patois (et j’utilise sciemment ce mot, sachant qu’il va choquer les partisans de la « langue régionale »), l’exemple du patois, donc, dans lequel les deux sociétés se sont fortement investies, l’une et l’autre avec talent, exprime parfaitement les forces et les limites de cet élan ethnographique donné à Niort il y a un siècle. Côté forces, il est évident que le saintongeais et le poitevin sont des dialectes proches, tous deux relevant du fonds français, et que leur étude systématique en commun constitue un enrichissement pour l’un comme pour l’autre. Seulement, comme ils sont vécus à la façon de référents identitaires de proximité, le risque est grand pour que l’un des deux ait le sentiment d’être étouffé ou annexé par l’autre. Au-delà de toute argumentation scientifique, c’est exactement ce qui se passe depuis plusieurs années pour le saintongeais. Autrement dit, tant que l’investigation ethnographique demeure un apport avec lequel chacun élabore sa propre vision régionale, elle s’y intègre sans difficultés. Lorsqu’elle tend à s’y substituer en proposant une refonte des identités sous prétexte de vision totalisante, elle aboutit à l’impasse. Ce simple rôle d’outil au service d’un attachement régional résume assez bien l’atmosphère générale proposée à Niort par la Société d’ethnographie nationale ; il a été parfaitement compris par la SEFCO, sans doute moins bien par d’autres.

 

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Le congrès de 2096 !

Après cet essai de mise en perspective historique du congrès de Niort, essai trop court pour y introduire de la nuance et dont je mesure le caractère limité, notamment parce qu’il fut brossé par un Charentais au regard exclusivement charentais (Yves-Jean Riou dirait « sudiste » !), je crois qu’il convient de se poser la question, pour conclure, de la permanence ou de l’épuisement de l’onde de choc créée par ledit congrès. En d’autres termes, la part ethnographique de l’attachement régional possède-t-elle autant de dynamique que par un passé encore proche ? Si oui, quelles sont ses forces de renouvellement interne ? Si non, où se situent les ingrédients nouveaux qui nourriront ou déjà nourrissent nos identités ?

 

Je ne pose ces questions que pour entrouvrir quelques pistes de réflexion. Vous l’aurez compris, je crois à un certain déclin de la puissance d’attraction des sujets d’intérêt ethnographique ; ceci ne signifie nullement, pour moi, leur effacement, mais leur réappréciation comme auxiliaires d’une identité qui les dépasse (de façon très comparable à la réinsertion des techniques de la nouvelle histoire au sein d’une approche historique plus générale). L’argument est délicat car il nécessite recul et approfondissement épistémologique. Je me garderai donc de tout jugement définitif.

 

J’essaie seulement d’imaginer ce que pourraient être les réflexions qui seront inspirées par notre réunion d’aujourd’hui à ceux qui fêteront, non pas notre propre centenaire, je ressens trop d’incertitudes dans nos démarches du moment, mais le bicentenaire du congrès de Niort, pour cette sève dont il augure la montée ! Ces observateurs s’attacheront en premier lieu à analyser qui nous sommes et ce que nous représentons. Ils seront peut-être frappés par le nombre grandissant des « professionnels » de l’identité régionale au détriment des « amateurs ». Et peut-être en concluront-ils à un risque de distanciation face aux contenus et aux traités de cette même identité régionale ? Ce que nous célébrons aujourd’hui, c’est-à-dire un ensemble d’attachements, sera évidemment étudié à l’aune de ce que sera devenue l’histoire régionale, étroitement liée à la notion de région qui, elle-même, aura forcément changé. Vers plus de taille pour des raisons économiques ? Vers plus de densité pour des motifs de proximité affective transformée en gestion politique ? Il y a dans ce choix, qui nous échappe en grande partie, un des ingrédients majeurs du maintien ou du non-maintien de l’intérêt ethnographique à son niveau de dominance actuel (quitte à lui intégrer l’aspect urbain et la vision économique aujourd’hui embryonnaires). Peut-on d’ores et déjà déceler en notre sein une quelconque orientation qui, selon le cas, pourrait faire dire à nos collègues de 2096 que notre réunion fut une simple commémoration, neutre et inféconde, ou au contraire qu’elle se révéla une réflexion commune, porteuse de multiples promesses identitaires. Il appartient à notre journée d’apporter un début de réponse à cette question de la pérennité de l’influence du congrès de Niort… Un début de réponse varié, probablement disparate, mais riche de toutes nos expériences accumulées.

François Julien-Labruyère

 

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