Des Annales à la micro-histoire charentaise...

FadetsLes fadets sont ces petits personnages qu'on associe souvent aux feux follets. Lorsque mes petites-filles, Elli et Maxine, venaient à Corme-Écluse, pendant plusieurs années elles se sont attachées à trouver puis rencontrer les fadets du village. Elles s'étaient tellement impliquées dans cette aventure qu'elles décidèrent d'en rédiger l'histoire. Ce qui aboutit à un livre publié en 2007 au Croît vif. Un texte qui obtint très vite un joli succès éditorial. Surtout auprès de grands-parents !
En écho à ce succès, une association fut créée à l'initiative de Michelle Peyssonneaux . Destinée à promouvoir les publications régionales, elle édite une petite revue trimestrielle qui s'appelle La Plume des fadets. L'article ci-dessous y est paru en décembre 2012.

 

 

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Comme toutes les matières qui fondent le patrimoine commun, l'Histoire possède sa propre histoire. En une sorte d'historiographie... Et l'histoire régionale n'échappe pas au constat, même si elle se montre souvent en retard dans ses écrits, face aux grands courants intellectuels. Elle est en effet l'oeuvre d'historiens amateurs, aussi brillants soient-ils, qui se coulent plus ou moins aisément dans des modèles établis par de grands historiens dont c'est le métier. Quelques exemples permettent de mieux comprendre le phénomène.


Dans années 1935 à 1965, règne en France l'histoire telle que pratiquée par l'école dite des Annales : très quantitative et statistique, elle s'attache surtout à traiter des domaines économiques et sociaux, s'intéressant à la « longue durée », contrairement à l'histoire événementielle qui la précède, pour en établir à la fois les permanences et les évolutions. La floraison des thèses produites pendant cette période suscite quelques rares écrits en pays charentais qui s'inspirent de la méthode. Près de vingt ans après la fin de l'insolente domination des Annales, les Charentes se mettent au diapason : en 1982, paraît chez Rupella, sous le titre de Paysans charentais, le type même de grand ouvrage faisant florès dans les années 1960, une « histoire des campagnes d'Aunis, Saintonge et bas Angoumois ». Environ mille pages en deux tomes, le premier consacré à l'économie rurale, le second à la sociologie des villages, l'oeuvre est préfacée par Jacques Le Goff, un des chefs de file des Annales. Quant à Fernand Braudel, une des figures les plus marquantes du mouvement, il lui rend un hommage appuyé de « livre vigoureux », dans son dernier texte qu'il consacre à L'Identité de la France1.


Un peu comme un accompagnement de l'esprit d'un certain mois de mai, se développe dans les années 1960 à 1990 une autre approche, tout aussi « longue durée » mais plus qualitative et globale, celle qui découle du structuralisme et forme l'histoire dite culturelle. Elle focalise ses sujets de recherche à illustrer le concept d'identité et expliquer ses ruptures dans tous les domaines, qu'il s'agisse de la folie, de la prison, des rites de mort, des couleurs ou encore de l'évolution des goûts et de leurs manifestations mondaines. Ses sources élargissent sensiblement le champ économique et social, bien qu'il n'en soit pas absent. Littérature, peinture, chroniques journalistiques, faits divers, carrières de personnages emblématiques, mais aussi linguistique et psychanalyse expliquent le changement des moeurs à travers leurs non-dits et leurs signifiants. La première véritable histoire culturelle charentaise, et la seule à ce jour2, est publiée en 2008 en coédition L'Harmattan / Le Croît vif, presque vingt après la fin des grands moments structuralistes. Cognac Story, dont le titre anglais exprime l'importance de l'export dans la renommée de « Cognac Country » à travers le monde, est l'histoire d'un produit déchiffrée à la fois par son image publique et les tendances de son marché, en termes de consommation3, sachant que l'évolution des façons de boire le cognac et les statuts sociaux qui y sont attachés sont finalement les seuls éléments à prendre en compte pour n'importe quel produit.


Le troisième épisode de cette mue de la recherche historique nous vient d'Italie, brillamment représenté par Carlo Ginzburg avec notamment l'analyse du fameux et mystérieux tableau de Piero, La Flagellazione. Il s'agit de la micro-histoire dont les premières manifestations datent des années 1980 et se maintiennent à peu près jusqu'en 2005. L'idée est de partir d'un petit détail historique et d'en tirer des universaux. On pourrait penser que les monographes de villages entrent dans cette
catégorie. Si leur travail doit être respecté comme nécessaire à la mémoire locale, malheureusement en Charentes, contrairement à d'autres régions françaises, aucun d'entre eux n'a jusqu'ici réussi à transcender son village pour en faire un modèle de référence. Le seul texte régional qui se rapproche de la micro-histoire est Le rendez-vous de Lesterps4. Parti de la publication de souvenirs d'une petite juive que ses parents envoient chez une religieuse, mi-partie sévère et admirable, autrement dit neuf mois de la vie d'une fillette dans un village du Confolentais, permettent de comprendre, entre autres, l'angoisse des juifs, parfaitement avertis des menaces sur leur propre existence - contrairement à ce qu'on prétend généralement -, l'engrenage des rivalités menant à la guerre civile de 1944, l'apparition d'une résistance morale, bien plus forte et respectable que la résistance armée, car à l'abri des bavures et du carriérisme, ou encore les influences sur les congrégations de l'annulation vichyste des lois Combes et des conséquences concrètes de Vatican II, vécues l'une et l'autre comme brutales.


Ce qu'on peut aujourd'hui deviner des tendances nouvelles de l'histoire se raccroche aux avatars précédents : par exemple, le retour en force de la biographie et le développement des analyses de lignées familiales, bien évidemment lié au développement du goût pour la généalogie... Ou encore cette nouvelle façon d'écrire l'histoire selon le modèle qui se répand dans le monde anglo-saxon, à l'imitation des publications de l'université de Seattle, et qu'on appelle l'histoire narrative, présentant sous forme littéraire, quasi romanesque, des faits parfaitement documentés que ne renieraient pas les tenants de la micro-histoire.


On excusera l'immodestie de ce texte car les trois livres charentais que j'ai cités ici, pour illustrer l'influence des écoles historiques nationales sur les publications régionales, sont de moi. Ce sont ceux que je connais le mieux ! Ce sont ceux qui, sciemment, m'ont été inspirés par l'évolution de la recherche historique.


F. Julien-Labruyère

1 Artaud / Flammarion, 1986 (3 volumes)
2 Si on ne tient pas compte de L'Alambic de Charentes (Le Croît vif, 1989) qui relève plus de la simple historiographie, au sens où l'évolution sociale des historiens et des folkloristes charentais est un premier pas vers une histoire identitaire de la région qui reste à écrire.
3 Et non de production, ce qui relève plus de la géographie dont, depuis longtemps, les Charentes se sont montrées friandes.
4 Le Croît vif, 2010.

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