Réflexions sur les modes d’expression régionale 1

 

Esquisse de ce qui aurait pu devenir quelque chose… En dehors même de toute mode, j’ai toujours été intéressé par ces problèmes d’identité. Sans doute parce qu’être d’un pays dont personne ne sait où vraiment le situer et se voir souvent traité de Vendéen est fort désagréable. En France, on se présente comme « au nord de Bordeaux », à l’étranger comme « cognac country », c’est tout dire !

 

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 Article paru dans la revue Écrits d’Ouest – La Rochelle – en 2001.

 

L’essentiel est de participer

La vocation de tout régionalisme est de créer des sujets d’attachement, donc d’intérêt, autour de la région dont il est l’expression2. Ses sujets varient à l’infini, qu’ils soient de nature patrimoniale ou psycho-sociologique. Les Alsaciens sont fiers des retables de Colmar et de leur double situation d’appartenance : linguistiquement au domaine allemand, nationalement à la République française. Les Bretons, eux, possèdent leurs calvaires et leurs enclos paroissiaux, de même qu’ils privilégient leur celtitude à toute occasion, généralement festive. Les uns et les autres ne négligent pas pour autant ces personnages fictifs que sont une Bécassine ou un Ami Fritz ; ces derniers apportent à leur identité une nuance de proximité et de chaleur humaine qui, sans eux, risquerait de se transformer en discours théorique. Enfin, et c’est le dernier étage de tout bon régionalisme, ils sont aussi friands des valorisations extérieures qui viennent renforcer l’idée que leur petite patrie ou leur clocher3 conserve son particularisme tout en s’intégrant à un ou des ensembles plus vastes. Que Calvin choisisse un moment Strasbourg comme symbole de la liberté religieuse ou que Henri IV signe son fameux édit à Nantes, les voici quasiment devenus alsacien et breton, à tout le moins assimilés aux célébrités locales.


Choisir Calvin et Henri IV n’est évidemment pas neutre lorsqu’on est charentais ! L’un comme l’autre font partie des gloires régionales, le premier pour avoir passé quelques semaines chez les Du Tillet à Angoulême et avoir laissé son nom à une grotte préhistorique, la fameuse Chaire à Calvin située à Mouthiers, le second pour avoir bâti une part de sa carrière à La Rochelle et évoqué Marans auprès de sa maîtresse, la belle Corisande de Grammont. Henri IV, béarnais de naissance, se voit donc intégré comme marqueur d’identité historique aux Charentes et à la Bretagne ; le Picard Calvin l’est tout autant pour l’Alsace et de nouveau pour les Charentes !


Les liens avec des personnages célèbres que les érudits charentais ont ainsi soigneusement mis au jour pour contribuer à illustrer leur région sont innombrables ; leur collection est d’ailleurs un des exercices préférés des revues locales. Qu’on s’en réfère au dernier numéro d’Écrits d’Ouest4 : un de ses articles – excellent au demeurant – relève très exactement de cette caractéristique régionaliste : il s’agit de « L’homme qui tua Bazaine, le Rochelais Louis-Joachim Hillairaud » d’André Bourgoin. À travers la vengeance du bourrelier à l’égard du maréchal de France qui capitula à Sedan, c’est sa ville et plus largement sa région toute entière qui peut s’enorgueillir d’avoir indirectement pris part à la guerre de 1870, du côté de ceux qui n’abdiquent pas. Dans cet exemple, la fonction symbolique du régionalisme est donc bien d’associer la région à un événement qui la dépasse et de le faire en forme de leçon de morale nationale ; le bourrelier devient ainsi héros local, il est celui qui permet de participer à l’Histoire. L’essentiel n’est-il pas de participer ?

 

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Cognac au cœur de l’univers

Dans ce registre, les historiens locaux sont particulièrement féconds à dénicher ces liens qui valorisent leur région, lui permettant de se croire et de se sentir au cœur de l’événement, ou le plus proche possible, autrement dit au centre du monde. On chérissait autrefois ces plaisanteries commençant par : « Sais-tu quel est le comble de… » ! Incontestablement, le comble du régionalisme charentais, et probablement de tout régionalisme5, revient à Cognac qui, il y a quelques années, s’inventa le base-line6 d’être « la ville au cœur de l’univers » ! Alentour, on se mit à sourire en rappelant que tant d’emphase et de prétention ne pouvaient étonner de la part d’une ville de parvenus, comme quoi les vieilles étiquettes sont longues à gommer. En même temps, une envie sourde travaillait les autres « villes moyennes » de la région devant l’ego naïf et conquérant qu’a toujours su manifester Cognac, au point d’afficher à travers le monde que les Charentes ne sont rien d’autre que le cognac country. Qu’elles soient in ou démodées, ou même carrément ridicules, il n’en reste pas moins que les publicités du cognac sont présentes dans les aéroports et les in-flight7 du monde entier… Ou du moins étaient présentes au temps de la splendeur des exportations d’eau-de-vie vers l’Amérique et l’Asie, ce qui classait le pays de Cognac au rang de la première région exportatrice française par tête d’habitant8. Puis vint la crise, la profession du cognac se mit à faire le gros dos et la ville remisa son base-line.


Il lui reste François Ier, un enfant du pays ayant connu une certaine réussite, mais « Marignan 1515 » ressemble trop à un cliché d’écolier pour porter une identité9 et, malgré sa belle statue du centre de Cognac10, le seul roi charentais de naissance continue de ne pas être à la hauteur en termes d’échos de sa réputation11. Le syndrome de Pavie, sans aucun doute !

 

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Royan, encore déclassée

Moins caricaturales, plus limitées, donc plus durables et plus crédibles, les fiertés régionales n’en constituent pas moins cette part de l’identification de soi qui consiste à se projeter comme le fit Cognac au cœur de l’univers.


Les grands événements historiques ou ceux qu’on habille de grandeur sont plutôt rares en pays charentais. Témoins les grandes batailles. Certes il y eut Taillebourg et Jarnac. Mais qui se souvient de l’échauffourée féodale de Taillebourg12 et qui sait faire la différence entre une des nombreuses batailles des guerres de Religion et un duel motivé par des rumeurs d’inceste qui se termina par un fameux coup au jarret13 ? Il faut être fervent régionaliste et quasi érudit pour donner leur sens à ces deux batailles, la première comme une étape décisive de l’implantation du pouvoir royal14, la seconde comme un tournant vers la déroute protestante15. Avec en sous-produit régionaliste, l’annexion des personnages de saint Louis et de Condé.


Certes il y eut aussi les sièges de La Rochelle et la destruction de Royan. La « cité abattue » et la « ville anéantie par erreur ». Les deux thèmes font florès ; à juste titre d’ailleurs, car en émane un sentiment d’irrémédiable. Dans le cas de Royan, la douleur et l’impression d’injustice historique sont encore trop vives pour que puisse en sortir de glorieux symboles comme celui d’un martyr en pleine absurdité stratégique que viendrait compenser un modernisme phare en matière architecturale. La station balnéaire se contente, comme elle l’a toujours fait, d’aligner ses baigneurs les plus célèbres, Zola16, Guitry17 ou Picasso18, sans se rendre compte que cette évocation de fastes disparus ne fait qu’accentuer son sentiment de déclassement dû au bombardement19. Le constat devient sévère à comparer ces références mondaines fanées à celles dont se targue aujourd’hui Ré : le chic et la mode ont déserté Royan au profit des Portes ou d’Ars, chaque saison voyant l’île étaler la célébrité de ses faire-valoir avec délectation20.

 

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La Rochelle haute définition

Quant à La Rochelle, paradoxalement on y occulte le premier siège victorieux et on ne retient que le second qui signa la déroute de ses rêves21. Le souvenir des morts s’est estompé, le « dernier boulevard du calvinisme » est rentré dans le rang, son maire, le « héros » Guiton, termina médiocrement sa vie en pantouflant comme capitaine d’un des vaisseaux de Richelieu22, il ne reste plus au champ identitaire de la ville qu’à se vautrer dans l’image de ses vainqueurs : Jacques Callot précise le sujet23, Richelieu illustre la vanité des pouvoirs en se pavanant sur la digue24 et les Trois Mousquetaires font passer la pilule en feuilleton à trois sous25. Un des meilleurs romans écrits sur l’identité rochelaise, Rochelle d’Éric Fottorino26, pointe d’ailleurs cet étrange complexe, entre masochisme et infantilisme : la ville, « menteuse, faussaire, coquette sous ses atours de femme fardée, est une bourgeoise qui montre ses fesses » ; elle élève des statues à son bourreau, Richelieu, et la mer ne peut plus que la fuir !


Heureusement, à l’initiative d’un constructeur de dériveurs, Fernand Hervé, la ville va se relever de ce reniement historique et de cette malédiction soigneusement entretenue, comme on entretient une névrose. La « filière voile » va se révéler le ferment d’une nouvelle image de La Rochelle, plaisancière et sportive, en même temps qu’industrielle et technologique27. En ces années où disparaît la pêche rochelaise, toute l’énergie de la ville se concentre sur la construction du port des Minimes et le développement du nautisme comme activité. Le célèbre maire de La Rochelle, Michel Crépeau, n’en est certes pas l’initiateur28, il en sera le promoteur, plaçant caractéristiquement son action sous le signe d’une « politique anti-Richelieu »29 ! La Rochelle devient la « ville haute définition » et Charente-Maritime, le catamaran skippé par Fountaine et Follenfant gagne coup sur coup deux transats en double, La Rochelle-La Nouvelle-Orléans en 1982 et Lorient-Les Bermudes-Lorient en 1983. C’en est fini du grand siège et de ses renoncements.

 

 

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Rochefort, ville nouvelle

Les destins identitaires des autres villes charentaises sont tout aussi intéressants à esquisser. Particulièrement celui de Rochefort. Longtemps, sa conduite d’échec domina le paysage : les brûlots d’Aix figurent la bataille la plus importante de toutes celles que connurent les Charentes puisqu’elle marque la fin du renouveau naval français commencé sous Colbert30 et le début réel de la victoire anglaise sur Napoléon. En forme de malédiction historique, tout condense dans l’estuaire de la Charente, la flotte détruite, un fort inutile au nom ambigu de Boyard31, des pontons de réfractaires ravagés par le typhus32, le bagne comme mauvaise conscience33, celui qui donna son nom au chauvinisme, Nicolas Chauvin, comme héros d’illusion34, et l’échouement de la Méduse comme conséquence de toutes les impérities35, avec par dessus tout, en couronnement piteux de ce qui deviendra une épopée intégralement menée hors de la région, la reddition de l’Empereur et son embarquement sur le Bellerophon, un vaisseau anglais baptisé du nom du dieu tueur de la Chimère. Étonnante concentration d’auto-punition que celle réussie par Rochefort pendant plus d’un siècle, en accompagnement du lent déclassement de son arsenal par la Marine36.


Depuis quelques années, la ville fait tout pour renverser cette image de défaite annoncée. La « ville nouvelle du XVIIe siècle » se révèle une jolie trouvaille médiatique et le succès de la Corderie royale, sauvée de ses ruines grâce notamment au Centre international de la mer, ne se dément pas ; cette réussite nouvelle chasse progressivement l’appellation usurpée de « Rochefort-sur-mer », joli signe de reconquête sur l’ancien complexe d’embourbement dont elle devait cacher la réalité37.


« La Fayette, nous voici » : avec le chantier de construction de l’Hermione38, la frégate qui amena La Fayette auprès des Insurgents, Rochefort est en train de s’emparer d’un des symboles les plus forts qui soit, celui de la Révolution américaine et de ses connotations toujours actuelles de « monde libre ». Qu’on y ajoute en second plan celles de l’exotisme et des grandes expéditions maritimes, Loti et le bégonia39, la ville est maintenant prête à prendre une large part du leadership identitaire dont Cognac et La Rochelle s’étaient jusque-là jalousement gardé l’exclusivité.

 

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Angoulême en ses images

Ces réflexions valent tout autant pour Angoulême. Ayant négligé de projeter son identité dans sa grande aventure industrielle, notamment papetière, qui pourtant la relie au monde entier40, la ville s’entiche à partir de la fin du XIXe siècle de son rôle dans les Illusions perdues. Les personnages de Balzac et de son héros, Rubempré, figurent ainsi le lien le plus important qu’Angoulême entretient alors avec la notabilisation que procure le monde extérieur. En l’occurrence Paris… Le lieu de toutes les célébrités et de tous les échecs… Mauriac raconte qu’un de ses oncles qui n’osait pas quitter sa médiocrité de petit bourgeois bordelais venait fréquemment caresser la locomotive du train de Paris afin de rêver d’une vie plus brillante. Le fantasme Rubempré, cher à Angoulême, agit de la même façon. Le roman date certes d’une quinzaine d’années avant l’arrivée du chemin de fer à Angoulême, mais son véritable succès coïncide parfaitement avec la mise en service du train de Paris41. Le chef-lieu du département de la Charente croit ainsi se hausser du col, mais Rubempré ramène sans cesse Angoulême à sa situation d’arrière province. Dominée psychologiquement par les œillères bourgeoises de son « plateau » et n’ayant pas compris que l’épopée papetière de ses faubourgs était la seule à lui valoir quelque importance, la ville se confine longuement dans des illusions perdues d’avance.


Là encore, comme à Rochefort et à La Rochelle, une prise de conscience s’opère de l’impasse identitaire dans laquelle elle se trouve. On la doit en 1973 à trois compères, Francis Groux, Jean Mardikian et Pierre Pascal, les créateurs du Salon de la bande dessinée42. Idée simple et adaptée au revirement d’identité : elle situe Angoulême à la fois en plein esprit jeune et au cœur de sa tradition papetière. La première consécration lui vient en 1976 lorsque Hergé, le père de Tintin, préside le salon. Depuis, Angoulême figure le temple par excellence du « neuvième art »43. Se profile même l’idée que la ville pourrait trouver autour de lui une activité de remplacement à ses papeteries défaillantes. L’idée semble folle. C’est l’époque où naît le slogan de « la ville qui vit en ses images »44. Les premiers murals reproduisant des personnages de bédé commencent à apparaître sur les murs de la ville. Surtout, s’ouvre un musée de la BD et s’édifie l’immeuble du Centre national de la bande dessinée et de l’image, juste en face d’une ancienne papeterie reconvertie en Musée du papier. Les idées alors se développent d’une possible activité économique basée sur l’image.


Dès 1995, une trentaine de créateurs choisissent Angoulême pour y exprimer leur talent, une dizaine d’entreprises stables vivent directement de cette production graphique et près de quatre cents étudiants apprennent les métiers de l’image à Angoulême (École supérieure de l’image, BTS et lycée spécialisés). C’est ce qu’on appelle le « pôle-image », mêlant « technopole et ludopole ». Le complète un projet de parc d’attractions autour de la fameuse fusée rouge et blanc que Tintin utilisa pour aller dans la lune. « Grandeur nature », c’est-à-dire haute de cinquante mètres, et en exclusivité mondiale pour Angoulême, elle serait installée dans les anciens faubourgs des bords de Charente45, comme si le nouveau cœur de la ville descendait du plateau pour qu’Angoulême enfin vive de ses images.

 

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Saintes : musicale ou douairière ?

Par rapport aux autres villes de la région, Saintes reste à mi-chemin d’une possible éclosion identitaire. Longtemps confinée à ses monuments gallo-romains et au mythe du fait qu’elle aurait été une ancienne capitale, alors qu’elle n’a toujours été que la « ville des Santons »46, Saintes s’est contentée de régir son statut de « ville érudite » des Charentes47 magnifiquement transformé en « capitale culturelle des Charentes » par Louis Audiat à la fin du XIXe siècle48 ; mais contrairement à ses concurrentes qui appuyaient leur identité sur des faits ou des réussites extérieures, personne à Saintes ne pouvait prétendre à ce rôle : Guillotin restait trop ambigu49, Mérimée trop fonctionnaire50 et Courbet trop éphémère51. En termes identitaires, la ville continuait d’être la douairière qu’a superbement définie le poète Gustave Fort52, douairière de ses ruines, douairière de ses sociétés savantes, douairière de sa préfecture ratée et de son évêché disparu, douairière de ses rêves d’autrefois.


Une telle image ne pouvait que peser. De même qu’à Rochefort, et dans le même esprit de revitalisation par la culture, un mouvement de création identitaire se manifeste après 1968 et tente de lier l’idée d’un festival de musique, qui deviendra vite un des plus importants dans la redécouverte du baroque, à la réhabilitation d’un monument, l’abbaye aux Dames, et autour d’elle à un renversement du plan urbanistique de la cité. L’utopie vient d’un jeune journaliste, Alain Pacquier, et comme toute utopie elle fera peur : on ne retiendra d’elle que ses aspects les plus rassurants : la restauration d’une abbaye, sa transformation en centre culturel et un début de positionnement pour la ville autour de la musique53. Mal compris, Alain Pacquier s’en ira… Faute d’avoir su entrevoir son futur comme le fit Angoulême à propos d’une bande dessinée tout aussi utopique, faute également d’avoir su symboliser « sa » musique, Saintes donne depuis le sentiment de ne pouvoir oser, donc à terme de retomber dans ses ornières de douairière.

C’est ce qu’exprime Madeleine Chapsal, sensible et saintaise s’il en est lorsqu’elle dit : « Aujourd’hui la ville de Saintes se projette prioritairement dans sa vieille image patrimoniale. D’autres villes ont déjà compris le parti qu’elles pouvaient tirer d’une reconnaissance culturelle et de ses implications en terme d’image, novatrice et chaleureuse. Regardez autour de nous, en pays charentais : Angoulême, on pense aussitôt à la bande dessinée et à son festival ; Confolens, c’est le folklore ; La Rochelle, son salon nautique ou ses Francofolies (…). Saintes n’a pas encore pris la dimension de ce bain d’identité qui pourtant colle à la ville, mais qu’elle a de la peine à mettre en valeur. Pour moi, Saintes est une ville entièrement musicale54. »

 

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Force des identités ou mode municipale ?

Les exemples des villes charentaises parlent d’eux-mêmes. Toutes, sauf peut-être Cognac, ont connu une phase de leur histoire psychologique qui les fait accrocher leur projection d’elles-mêmes à des faits ou à des personnages valorisants, mais extérieurs, donc souvent ambigus par leur connotations d’ambitions inaccomplies. Ces dernières années, toutes ont voulu transformer et moderniser cette projection en discours de proximité ; prise de conscience réelle de la force des identités après 1968 ou simple mode municipale ? Peu importe, le fait est là qui mêle dynamique communale et traditions d’attachement régionaliste, même s’il s’agit de les redessiner.
Parcours sans faute pour Rochefort, presque parfait pour Angoulême et La Rochelle, en flagrant contre-cycle pour Cognac, tout juste ébauché à Saintes et à Royan. Parmi les villes plus petites, des succès comme ceux de Confolens55, de Jarnac56 ou de Jonzac57 contrastent avec un certain endormissement à Surgères58, Saint-Jean-d’Angély59, Pons60, Ruffec61 ou Barbezieux62. Chaque fois qu’il y a réussite dans ce domaine qui n’est autre que celui de l’expression de soi, elle provient d’un véritable effort de transformation et non du simple décalque de traditions dont on se contente de répéter les recettes, la principale se situant dans l’adoption d’une image valorisante appuyée sur des notabilités extérieures.

 

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Les apprentis savetiers

Cette véritable magie dans laquelle se projettent tous les régionalismes se compare volontiers au snobisme. On connaît l’origine du mot : en argot anglais du XVIIIe siècle, « snob » signifie « apprenti savetier » ; vite, il prend le sens chez les étudiants de Cambridge de celui qui ne fait pas d’études mais cherche à y accéder par des manières et des relations personnelles réelles ou inventées63. Dans les collèges anglais, ces institutions en matière de transmission des valeurs, les élèves roturiers tentaient ainsi de s’approcher de leurs condisciples nobles afin d’éveiller chez eux attention et intérêt, pour ensuite s’en targuer car cette amitié, en une sorte d’alchimie de la déteinte sociale, rehaussait leur statut. On a même prétendu que dans les registres de ces collèges, les roturiers étaient inscrits sous l’abréviation « s.nob », de sine nobilitate ! La même attitude régit l’appropriation de liens avec des célébrités étrangères que les érudits locaux, dans leur rôle de vestales d’une identité à l’ancienne, cherchent à promouvoir. Les snobs britanniques étaient réputés être « vulgaires, sots et prétentieux » ; selon le même procédé que celui inventé par les élèves des collèges anglais, et avec la même dose d’illusion à ne pas se montrer vulgaires, sottes et prétentieuses, les régions s.nob croient ainsi se valoriser.


Dans la catégorie des chefs d’état ou des suzerains, le pays charentais se délecte ainsi d’Aliénor d’Aquitaine64, d’Isabelle d’Angoulême et de son mari Lusignan65, ou même encore de Napoléon III, parce qu’il fut député de Charente-Inférieure et que son traité de libre-échange avec l’Angleterre favorisa un « âge d’or » du cognac66, ce qui établit fermement le bonapartisme dans les campagnes de la région, bien après la chute de l’Empire67. Dans la catégorie qu’on pourrait appeler des « héroïques », citons pêle-mêle pour bien montrer l’universalité du phénomène : Karles, le bon empereur de la Chronique saintongeaise qui libère le pays du méchant Aigolant68, Trotski à Saint-Palais69, Du Guesclin à Broue70 ou Verazzano créant Nouvelle-Angoulême, autrement dit New York71 ! On pourrait ajouter à cette liste le nom de tous les saints plus ou moins réels dont la légende dorée a été fabriquée au Moyen Âge dans le but d’affirmer l’engagement chrétien grâce à des exemples de proximité et de promouvoir la notoriété d’un lieu. Saint Eutrope de Saintes est à cet égard édifiant : son personnage et sa magnifique (mais invraisemblable) biographie furent très probablement inventés au VIe siècle par un évêque de Saintes, saint Pallais, son culte plusieurs fois remis à l’honneur favorisa la notoriété de la ville comme étape compostellienne puis compensa la perte de l’évêché au profit de La Rochelle72.

 

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Les blasons imaginaires

La catégorie la plus traditionnellement chérie par les régions reste toutefois celle de la création artistique ou littéraire. Comme si l’imaginaire s’apparentait à ce fantasme de la valorisation de soi. Les exemples en la matière sont innombrables. Qu’un bélinier de Taillebourg devienne le protagoniste de la fameuse affaire des moutons de Panurge, qu’il s’appelle Dindenault et qu’en plus il soit roulé dans le pipi de son troupeau73, le pays charentais s’en voit comme honoré et recherche à tout crin ses liens avec Rabelais74. Ronsard et sa belle Hélène de Surgères75, Aznavour et sa chanson sur Trousse-Chemise76, les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy77, Laroche-Joubert comme Bel Ami de Maupassant78, La Mer composée par Michelet à Saint-Georges-de-Didonne tandis que Loti découvrait en même temps et au même endroit ce qu’est une tempête79, et après la furie de la mer, son Silence évoqué par Vercors80, Messiaen s’inspirant des oiseaux de Delamain81, Choderlos de Laclos imaginant ses Liaisons dangereuses au cours de ses garnisons charentaises82, l’Américain Paul Strand photographiant son chef d’œuvre le plus célèbre à Gondeville83, Victor Hugo apprenant la mort de sa fille à Rochefort84, Michel Houellebecq réussissant un scandale mondial grâce à un camping de Meschers qui n’en pouvait mais85, trois Flamands prenant le pays charentais comme inspiration, Maxence Van der Mersch avec Saint-Jean-d’Angély86, Kléber Haedens avec la Seudre87 et surtout Georges Simenon avec les côtes d’Aunis et les couleurs sombres de La Rochelle88, tous participent de cette légende dorée qu’aiment à tisser les auteurs régionaux pour redorer leur clocher-blason.


S’ils sont snobs, les Charentais sont aussi gens industrieux : à côté de ces emprunts littéraires, ils se sont dotés d’un éditeur fétiche : hier Stock, aujourd’hui Arléa. En 1986, avec sa femme, Catherine, et un ami du lycée d’Angoulême, Claude Pinganaud, originaire de Barro, près de Ruffec, Jean-Claude Guillebaud89 crée les éditions Arléa (littérature et essais). De par ces liens, en une sorte de collection annexe et informelle de son catalogue, la maison devient le rendez-vous éditorial parisien de quelques écrivains charentais90. En ce sens, Arléa ressemble à ce que fut Stock durant l’entre-deux-guerres, lorsque Jacques Chardonne et Maurice Delamain publiaient leurs amis et cousins, créant le mythe d’une école littéraire de Barbezieux91. Guillebaud en Chardonne, Pinganaud en Delamain et Catherine Guillebaud en Germaine Delamain, il y a comme une translation de Barbezieux vers La Rochefoucauld, réitérant avec quelques années d’écart la focale préférée des Charentes quant à leur notabilité littéraire. Pour éviter tout méchant amalgame et parce que le sujet reste un des tabous les plus intimes qu’aiment à pratiquer les Charentais, ajoutons seulement que Stock était installé rive droite et qu’Arléa ne se vivrait pas autrement que rive gauche !

 

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Un débat qui s’engage

La seule vocation de ces snobismes est de valoriser une région. En fait, le plus souvent ils demeurent dans le domaine du jeu mondain ; il y a là toute la futilité des témoignages habituels du régionalisme. Une sorte de culture du clin d’œil… Au mieux, une complicité de chapelle… Le pays charentais n’échappe pas à cette caractéristique, comme d’ailleurs la plupart des régions françaises qui, en ce sens, se distinguent de leurs homologues européennes. En revanche, une certaine force d’expression identitaire est en train de se manifester au niveau des villes ; inégalement, certes, mais le mouvement est en route comme on l’a vu à Rochefort, La Rochelle ou Angoulême. Chaque fois qu’il s’affirme, chaque fois que « prend la sauce », c’est sur les bases d’une activité ou d’un projet consistant, et non sur celles d’attachements plus ou moins fantasmés. L’unicité de décision et la cohérence de budgets municipaux favorisent évidemment cette éclosion identitaire au niveau des villes alors qu’a contrario elles la handicapent au niveau des départements, qu’ils soient pris individuellement, en couple pour ce qui concerne les « deux Charentes » ou comme partie intégrante de l’ensemble Poitou-Charentes.


L’enjeu des années à venir se situe là : entre des villes qui vont probablement amplifier leur travail d’expression de soi, seules ou associées92, et une région qui se pique d’identité à tout prix93, les deux départements charentais sont pour l’instant peu présents dans le débat qui s’engage94.

 


1 J’ai tout à fait le sentiment en livrant ce papier à la revue Écrits d’Ouest qu’il est imparfait, incomplet, work in progress plutôt que considérations définitives. Mais n’est-ce pas la vocation des revues que d’abriter ce genre de réflexions ? Novembre 2001.

2 La France est un des rares pays dans lequel la notion de « régionalisme » possède tant de nuance péjorative. Dans les pays qui l’entourent, le mot est toujours regardé sans mépris, même si quelquefois sa pratique agace au plan politique, comme c’est le cas en Belgique ou en Espagne.

3 Les Italiens disent « campanilismo » ou « esprit de clocher » pour désigner le régionalisme, tandis que les Sud-Américains disent « patria chica » pour désigner leur attachement à leur région espagnole d’origine.

4 Numéro 9.

5 Cette remarque relève typiquement de l’exagération régionaliste : à côté de ses liens avec le centre du monde, le bon régionalisme est celui qui collectionne les premières places au livre des records !

6 Comme on dit le plus basiquement du monde dans les milieux de la « com institutionnelle », ce qui permet de gonfler les budgets de consulting !

7 Magazines des compagnies aériennes.

8 Autre record régionaliste.

9 Il existe toutefois une rue de Marignan à Cognac.

10 Le monument commémoratif autour duquel est dessiné le plan d’urbanisme de Cognac date de 1864 ; il a été conçu et réalisé par Antoine Étex. Voir Cognac cité marchande : urbanisme et architecture, Cahiers de l’inventaire, 1990, p. 205 sq.

11 Malgré une abondante littérature à son sujet lors du 500e anniversaire de sa naissance en 1994, dont « François Ier, du château de Cognac au trône de France », Colloque de Cognac organisé par le GREH, Annales du GREH, 1995. Attendons peut-être le 500e anniversaire de sa mort en 2047 !

12 Jean Glénisson, le grand médiéviste charentais, aime à dire qu’il n’y eut pas de bataille de Taillebourg !

13 En 1540, Guy Chabot de Jarnac épouse Louise de Pisseleu. Il mène grand train et fait partie de la coterie Pisseleu, celle à laquelle s’oppose le clan du dauphin. En 1546, ce dernier demande à Jarnac comment il assure son train de vie. « Ma belle-mère m’entretenoit », répond Jarnac. La rumeur se répand alors que la seconde femme de son père, la très bigote Madeleine de Puyguyon, a une relation particulière avec son beau-fils. Jarnac se défend et déclare que ceux qui colportent la rumeur sont « méchants et lâches ». C’en est trop pour le dauphin qui ne peut relever le gant et désigne pour le défendre François de Vivonne, sieur de La Châtaigneraie, un bretteur renommé. Le roi interdit le duel mais, dès sa mort survenue, le dauphin devenu Henri II l’autorise. Le 10 juillet 1547, devant toute la Cour réunie à Saint-Germain-en-Laye, Jarnac tranche les tendons du jarret de son adversaire. Le coup est réputé loyal mais Vivonne préfère se laisser mourir vidé de son sang.

14 Un tableau célèbre de Delacroix orne la Galerie des batailles à Versailles : La Bataille de Taillebourg. Louis-Philippe avait voulu organiser la galerie autour de ce tableau, symbole pour lui d’un pas essentiel vers l’unité du royaume. L’inauguration coïncida d’ailleurs avec le 600e anniversaire de Taillebourg, le 21 juillet 1842. De même que celle d’un vitrail commémoratif sur le même sujet, établi à partir d’une esquisse de Delacroix pour la chapelle des Orléans à Dreux. Voilà bien les deux pôles d’une politique identitaire menée par le roi : Dreux légitime la branche des Orléans face à l’histoire de France, l’ouverture de Versailles au public confirme la volonté démocratique du premier «roi des Français». Cette double récupération familiale de la bataille de Taillebourg et sa transformation en « gloire nationale », alors que l’événement était quasi oublié et qu’il n’est historiquement qu’une escarmouche (en revanche, Saintes, le lendemain 22 juillet 1242, fut réellement une rencontre décisive), aura des répercussions multiples dans l’historiographie régionale charentaise: rehaussement du coup de main en «véritable» bataille rangée contre l’ennemi héréditaire, célébrité ambiguë du couple Lusignan-Angoulême, importance donnée au traité de Pons qui suit de peu Taillebourg et surtout héroïsation « locale » de saint Louis (notamment par la Société des Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis). Quant à Delacroix lui-même, il est quasiment devenu un Charentais à part entière d’autant qu’il passa plusieurs étés dans la propriété de sa sœur à Saint-Amant-de-Boixe, durant lesquels il travailla à son premier grand tableau, La Barque de Dante, œuvre fortement inspirée du Radeau de la Méduse (autre référence charentaise) de Géricault.

15 Le 13 mars 1569, à Jarnac, les armées huguenotes commandées par Condé sont défaites et leur chef « assassiné », « porté mort sur une asnesse ce grand ennemi de la messe ». Il y aura encore beaucoup de batailles entre les deux camps, mais Jarnac marque à coup sûr le premier grand reflux des succès protestants.

16 Émile Zola passa plusieurs saisons à Royan dans les années 1887-1890, d’abord dans la villa de son éditeur, Georges Charpentier, qui l’avait appelée du nom de Paradou, tiré de La Faute de l’abbé Mouret, puis dans la villa proche des Œillets où la petite histoire veut qu’il soit tombé fou amoureux de la lingère de sa femme, Jeanne Rozerot, à qui il fera deux enfants.

17 Sacha Guitry est venu passer plusieurs étés à Royan avec sa femme, l’actrice Yvonne Printemps (à partir de 1924). Ils louaient la villa Rose rouge avec leur ami, le célèbre Jacques-Henry Lartigue qui laissera de multiples témoignages photographiques de cette époque du légendaire doré du Royan d’avant le bombardement. Voir F. Julien-Labruyère, La Noyée de Royan, Arléa, 2000.

18 Pablo Picasso s’est réfugié à Royan du 2 septembre 1939 au 24 août 1940 avec sa compagne, la photographe surréaliste Dora Maar. Ils logent à la villa Gerbier des Joncs. Le peintre laissera de nombreuses toiles de sa période royannaise, dont le fameux Café des bains, devenu un des mythes de l’ancien Royan. Voir A. Rolland, Picasso et Royan aux jours de la guerre et de l’Occupation, 1967.

19 Auquel il convient d’ajouter, en mineure, le mythe des congés payés entretenu par les petits bourgeois d’après-guerre…

20 La renommée de l’île de Ré grâce au monde artistique et littéraire qui vient y passer ses vacances a commencé dès l’entre-deux-guerres avec Suzy Solidor. Célèbre artiste lyrique un tantinet scandaleuse pour son militantisme lesbien, elle s’installe aux Portes-en-Ré dans une maison qu’elle baptise Hurlevent. La vogue des Portes lui doit beaucoup ; elle est aujourd’hui relayée par des comédiens comme Nicole Garcia, Fabrice Lucchini ou Carole Bouquet, le danseur Patrick Dupont, les écrivains Madeleine Chapsal et Philippe Sollers, sans oublier (pour Ars) Lionel Jospin… Bottin mondain parfait pour alimenter la légende des clochers de Ré.

21 Le siège de 1572 se termine par une victoire des Rochelais qui y confirment leurs privilèges communaux (voir P. Rambeaud, La Rochelle fidèle et rebelle, Croît vif, 1999) tandis que le second, celui de 1628, aboutit à un désastre municipal, tant dans le domaine économique pour le port que dans celui du rôle politique de la ville.

22 Voir I. Lambert, Repose-Pucelle, journal de Jehan Guiton, Croît vif, 1997.

23 C’est à une commande de Marie de Médicis que répond Jacques Callot : il grave le siège de La Rochelle pour commémorer la « gloire perpétuelle du roi très chrétien Louys le Juste ».

24 Un des tableaux les plus célèbres qui demeure dans la mémoire collective nationale est celui de Paul-Henri Motte montrant Richelieu sur la digue de La Rochelle (musée d’Orbigny et copie à l’hôtel de ville).

25 Un long épisode des Trois Mousquetaires se déroule durant le siège de La Rochelle.

26 Roman paru en 1991 chez Fayard.

27 On a même parlé de Silicon Valley de la plaisance à propos de La Rochelle.

28 L’année de son élection, 1971, coïncide avec la première mise en eau du port des Minimes.

29 Au sens où Éric Fottorino prétend dans son roman que Rochelle fait fuir la mer.

30 Après les défaites d’Aboukir et de Trafalgar, la flotte française se cache en plusieurs ports, dont la rade de Rochefort. C’est là que les Anglais décident d’attaquer afin de détruire ce qu’il en reste et d’abattre le moral de l’Empire. Ils le font le 11 avril 1809 en larguant des brûlots contre les navires français. Le désastre naval est complet ; c’en sera terminé de la présence française sur les mers initiée par la politique de Colbert dont Rochefort constituait le signe le plus éclatant. Le 21 septembre 1757 déjà, les Anglais avaient remporté une belle victoire en rade des Basques et saccagé l’île d’Aix. J’ignore s’il s’agit d’un refoulement dû aux défaites de 1757 et de 1809, mais il est caractéristique qu’à l’article « Aix » du Grand Larousse universel (édition de 1994), ne soit signalée que l’escarmouche du 27 mai 1806 qui se termina par la minuscule victoire, qui plus est incomplète, de la frégate française Minerve sur la frégate anglaise Pallas !

31 Le nom de Boyard vient du hollandais « banjaert », le banc. C’est sur ce banc qu’en 1763 un projet de fort est lancé par l’ingénieur Filley en réponse à l’attaque anglaise de 1757. Bonaparte le reprend à son compte en 1801 ; les enrochements du banc commencent mais la difficulté est telle que la construction du fort prendra soixante-cinq ans ! Et n’empêchera pas le désastre des brûlots en 1809… Une fois achevé, on s’apercevra que le fort est devenu inutile car la portée des canons couvre désormais la largeur de la rade ! Il sera transformé en prison, amplifiant encore le sentiment d’enfermement qui collait à Rochefort. Sa réhabilitation actuelle comme studio d’enregistrement d’une émission télévisée d’aventures contribue à la nouvelle image dynamique de l’estuaire de la Charente. Voir P.-H. Marin, Fort Boyard, un château fort de la mer, Centre international de la mer, 1990.

32 À partir de janvier 1794, les prêtres réfractaires des départements du nord, de l’est et du centre de la France sont déportés et enfermés sur les « pontons de Rochefort », c’est-à-dire des bateaux désaffectés au mouillage dans les îles d’Aix et Madame, ainsi qu’à Port-des-Barques. Durant l’été 1794, une épidémie de typhus élimine la majorité des déportés. Une longue tradition historiographique accompagne la « redécouverte » de cette affaire de déportation, occultée au début du XIXe siècle. Elle aboutira pour le bicentenaire de 1994 à la béatification de soixante-quatre prêtres. Voir Y. Blomme, Les prêtres déportés sur les pontons de Rochefort, Bordessoules, 1994.

33 Le bagne fut créé en 1766, en partie pour assurer de la main d’œuvre à l’arsenal, dont la fameuse « cordelle » qui consistait à hâler les navires tout au long de l’estuaire de la Charente. Il fut supprimé en 1852, au moment où apparaissait la vapeur.

34 Tout ce qui concerne ce caporal de l’Empire, né et mort à Rochefort, qui devint le symbole du chauvinisme, relève du fantasme. Voir G. de Puymège, « Le soldat Chauvin », Les Lieux de mémoire II La Nation (Gallimard, 1986). Il n’a jamais existé mais son personnage possède sa rue à Rochefort ! On peut associer son émergence et sa célébrité aux caricatures de Napoléon qui avaient cours dans les années 1830 : le « petit caporal » cachait volontiers sa calvitie de « chauvin » et Nicolas, comme prénom alors bien bouseux des coqs de village, était le surnom favori des pochades anti-Napoléon. Que Chauvin soit réputé originaire de Rochefort où l’Empereur termina son parcours français n’étonnera donc pas !

35 L’impréparation des responsables de cette mission navale de repossession du Sénégal partie de Rochefort le 17 juin 1816 et leur entêtement aboutit à l’échouage de la Méduse sur le banc d’Arguin le 3 juillet ; on connaît la suite qui ira jusqu’à l’anthropophagie. Voir P. Masson, L’Affaire de la Méduse, le naufrage et le procès, Tallandier, 1990.

36 Il est caractéristique de noter que la monographie officielle de la ville, Rochefort trois siècles en images (2 tomes in-quarto édités en 1983 par le Centre d’animation lyrique et culturel – sic – de Rochefort, et largement subventionnés par la municipalité) supprime carrément deux périodes dans les tableaux chronologiques qui terminent l’ouvrage : celle qui va de 1790 à 1820 et celle qui va de 1900 à 1950 ; la première correspond au désastre des brûlots et à la reddition de Napoléon, la seconde au déclassement progressif de l’arsenal ! Il n’est pas meilleur indice de l’ancienne conduite d’échec de la ville.

37 La ville, dont le territoire ne touche aucunement à la mer, n’a jamais eu d’autre nom officiel que celui de Rochefort ; en revanche, à partir des années 1880, c’est-à-dire du moment où la Marine évoque précisément l’abandon de l’arsenal, ce qui sera réalisé en 1926 (voir L. Pacaud, Rochefort son combat pour l’arsenal, Geste éditions, 1999), l’appellation de « Rochefort-sur-mer » apparaît dans un certain nombre de manifestations en provenance de la municipalité. Comme s’il s’agissait d’une pratique incantatoire… Cette dénomination est aujourd’hui de plus en plus abandonnée. Ses dernières occurrences – sérieuses – remontent à la fin des années 1980 : par exemple, le titre de la thèse de Monique Le Hénaff-Jégou, Rochefort-sur-mer, ville de Marine, étude démographique1680-1820, Bordeaux III, 1987.

38 En janvier 1780, Vergennes et Maurepas décident la constitution d’un corps d’armée pour venir en aide aux Insurgents et ils en confient le commandement à Rochambeau. La Fayette part, en éclaireur, pour l’Amérique ; il embarque à Rochefort, à bord d’une frégate tout juste sortie des chantiers, l’Hermione. Le port est alors un des principaux pour les départs américains, comme le montre le choix de l’abbé Prévost d’y faire embarquer sa Manon Lescaut pour la Louisiane. Le commandant de l’Hermione est un jeune officier de la Marine, Rochefortais d’origine, Louis Levassor de La Touche-Tréville... Le titre de gloire donné à Rochefort par le héros de l’Indépendance américaine ne pouvait échapper à la reconstruction d’identité entreprise par la municipalité Frot. Éric Orsenna, le président du Centre international de la mer, est le premier à évoquer l’idée de la reconstruction de l’Hermione pour faire revivre l’arsenal et y attirer la foule grâce à un chantier ouvert aux visites. Le projet est vite confié à Bénédict Donnelly, un haut fonctionnaire proche des médias. C’est lui qui, alors qu’il était au cabinet du ministre de la Mer, avait soutenu le projet du catamaran Charente-Maritime défendu et réalisé par Jean-François Fountaine. En 1992, il crée l’Association Hermione-La Fayette et sait susciter l’engouement autour du projet. Les travaux démarrent en 1997, avec l’idée d’un lancement de la frégate dix ans plus tard. Voir R. Kalbach et J.-L. Gireaud, L’Hermione au vent de la liberté 1780-1790, En marge, 1999.

39 En 1690, Charles Plumier, un père minime originaire de Marseille, découvre une fleur lors d’un voyage aux Antilles : il l’appelle Begonia, du nom de Bégon, intendant maritime tout juste nommé à Rochefort en provenance de Marseille. Tant Plumier que Bégon font maintenant partie du panthéon des Charentais et la ville de Rochefort a créé en 1986 un Conservatoire du Bégonia qui en fait la capitale mondiale de la variété (encore un record à inscrire au répertoire régional charentais !).

40 Les premiers moulins à papier datent du XVIIe siècle ; ils sont en relation constante avec la Hollande, alors un des principaux lieux de diffusion de la pensée européenne. Voir G. Delâge, Moulins à papier d'Angoumois Périgord et Limousin, Bruno Sepulchre, 1991. Plus tard, Angoulême deviendra le centre d’une grande région de production industrielle de papiers et de feutrines : la marque de papier à cigarettes Le Nil reste le symbole de cette réussite à dimension internationale.

41 Angoulême est reliée à Paris à partir de 1853 et les Illusions perdues sont publiées pour la première fois en 1837. Mais c’est en 1858 que Balzac est véritablement reconnu comme un grand écrivain ; à cette date, en effet, Taine publie ses Essais de critique et d’histoire qui sortent l’œuvre du ghetto des romans dits vulgaires. Les Illusions perdues font amplement partie de sa démonstration. Plus tard, des auteurs aussi différents que Zola et Proust en feront l’exemple même du grand roman.

42 Une première exposition en 1973 (Quinzaine de la BD) débouche l’année suivante sur le Salon international de la bande dessinée.

43 Pourtant, l’histoire des relations entre le salon et la mairie d’Angoulême est agitée de plusieurs allers et retours. Groux et Mardikian faisaient partie d’une municipalité de droite. Leur liste est battue en 1977 par celle du socialiste Jean-Michel Boucheron. Celui-ci au début se méfie de ce salon marqué du sceau de son opposition. Il est prêt à l’abandonner. Mais sous l’influence de son adjoint à la culture, David Caméo, il se laisse convaincre de le poursuivre.

44 Slogan trouvé par Boucheron.

45 Le projet est ambitieux ; il rencontre donc beaucoup de difficultés d’accouchement et de financement. En plus des oppositions politiques traditionnelles, il divise les camps entre gestionnaires et visionnaires. Il s’inspire du succès rencontré par le Futuroscope de Poitiers mais n’a sans doute pas encore rencontré son porteur incontesté comme le fut Monory. Dans le véritable feuilleton journalistique que la fusée a déclenché, voir I. Drapeau, « La fusée s’éloigne dans le temps… au risque de quitter l’horizon », Charente-Libre, 17-10-2001.

46 L’expression est de Strabon et vaut son pesant de réalité provinciale par rapport aux illusions traditionnelles des érudits locaux qui voient dans Mediolanum un des hauts centres de la romanité. Voir L. Maurin, « L’Antiquité, de Mediolanum à Saintes » in Histoire de Saintes, Privat, 1989. Louis Maurin est d’ailleurs celui qui, par sa fameuse thèse, Saintes antique des origines à la fin du VIe siècle après Jésus-Christ (Société d’archéologie et d’histoire de la Charente-Maritime, 1978), a le mieux illustré la splendeur de la ville gallo-romaine et le mieux démontré son caractère périphérique. Les « héros » santons de l’époque, autrement dit ceux qui ont « réussi », sont tous sortis de leur bourgade pour une carrière à Lyon ou dans les armées impériales.

47 En profitant du fait que l’archéologie, notamment gallo-romaine, dominait l’érudition. Dès que les intérêts savants (pour ne pas dire la mode) se tourneront vers la préhistoire, Saintes perdra son rang de ville érudite des Charentes au profit d’Angoulême.

48 Voir F. Julien-Labruyère, « Saintes, capitale culturelle des Charentes », Colloque Charles Dangibeaud, Saintes, 2001.

49 L’inventeur de la guillotine a seulement fait ses études au collège de Saintes et l’image même de son invention limite les possibilités d’attachement !

50 L’inspecteur des Monuments historiques, Prosper Mérimée, s’est beaucoup intéressé à l’arc romain de Saintes et en 1843 le sauva de la destruction en le faisant déplacer sur la rive droite alors qu’il se situait sur l’ancien pont. De là à en faire une gloire régionale! Cette confusion entre rôle du fonctionnaire et support d’identité fut parfois tentée par les érudits saintais. Sans grand succès.

51 Gustave Courbet est resté une année en Saintonge (juin 1862 à mai 1863) et son apport à la peinture régionale n’est pas mince (« école de Port-Berteau », venue de Corot, Auguin…), mais il demeure marginal en termes d’identité, ce malgré la magnifique étude de Roger Bonniot, Gustave Courbet en Saintonge, Klincksieck, 1973.

52 Le titre fut repris par Henri Texier pour caractériser le climat d’attentisme de la ville durant la monarchie de Juillet : Saintes douairière 1830-1848, Croît vif, 1996.

53 Voir F. Julien-Labruyère (ouvrage collectif coordonné par…), L’abbaye aux Âmes, histoire du festival de Saintes et de son abbatiale, Croît vif, 2001.

54 Ibid. p. 152.

55 Autour du festival de folklore pour l’animation et la réputation, autour de sa brillante Société des amis pour un ancrage historique sans complexe.

56 Saint François Mitterrand, priez pour nous ! Ce que Cognac a raté avec son saint François Ier…

57 La sous-préfecture aux avant-postes du regroupement municipal, l’invention de la Haute-Saintonge comme concept territorial, les recherches encore inabouties autour des thermes et du ludique… Contrairement à Jarnac et à Confolens dont la réussite reste unidimensionnelle, donc probablement éphémère, grâce à son maire, Claude Belot, Jonzac a inscrit son repositionnement d’image dans des manifestations multiples, donc très certainement plus durables.

58 La crise du modèle de Surgères basé sur les coopératives laitières y est certes pour beaucoup.

59 La ville n’est sans doute pas sans potentiel historique autour de ses « tours » et de son Centre de culture européenne, mais la sauce identitaire ne prend pas.

60 Mais où donc se situe Pons ? Et comment peut-on être pontois ? La ville possédait beaucoup, de beaux monuments, une belle histoire servie par de beaux érudits, une belle société savante… Et rien n’en sort…

61 Pire que Pons : est-ce que Ruffec existe ? Il est vrai que la ville possède peu et que ses élites culturelles ne s’en sont jamais vraiment souciées. Étrange désertion que celle qui touche Ruffec ; elle tranche totalement avec l’implication identitaire et la réussite de chefs-lieux voisins comme Aigre, Mansle, La Rochefoucauld, Roumazières-Loubert, Rouillac, Champagne-Mouton ou même Ruelle, malgré son handicap de n’être qu’une banlieue (comme Aytré en regard de La Rochelle). Sans bien sûr oublier l’extraordinaire Tusson réanimée par son curé, Roger Ducouret, avant d’être proprement magnifiée par l’installation du Club Marpen sous la conduite de Jacky Flaud, qui est en train de transformer le village en haut lieu culturel.

62 Le bonheur n’a pas de chance, son auteur est maudit et la ville continue d’en faire des complexes. Qui dira le malheur de Barbezieux ? Seule façon d’exorciser Chardonne, tout en le récupérant…

63 La première grande apparition du mot « snob » date de 1848 : Thackeray en fait le titre d’un livre devenu célèbre, The Book of Snobs.

64 Qu’on s’en réfère au « havre d’Aliénor » à La Rochelle ou aux Rôles d’Oleron attribués à la comtesse-duchesse deux fois reine, en toute approximation historique. Snobisme d’érudit truqueur…

65 Hugues X de Lusignan épouse Isabelle d’Angoulême, veuve douairière de Jean sans Terre ( le second fils d’Aliénor), et tente de jouer un jeu ambigu entre les couronnes anglaise et française. Défait à Saintes, le lendemain de Taillebourg (22 juillet 1242), son rêve de territoire autonome associant le douaire saintongeais de sa femme aux comtés d’Angoulême et de Lusignan s’effondre. Snobisme d’autonomiste pour rire…

66 Traité de 1860 signé par Richard Cobden et Michel Chevalier. L’Anglais possède sa rue à Cognac, ce qui est tout un symbole. Snobisme de négociant du bon vieux temps…

67 Grâce aux réseaux établis par le baron Eugène Eschassériaux (notamment dans la presse locale), le bonapartisme demeura une force politique influente en pays charentais quasi jusqu’au début du XXe siècle. D’où le surnom de Corse continentale donné aux deux départements charentais. Eschassériaux était d’ailleurs le président du groupe parlementaire dit de l’Appel au peuple qui représentait le mouvement au niveau national. Voir E. Eschassériaux, Mémoires d’un grand notable bonapartiste 1823-1906 (présentés par François Pairault), Université francophone d’été, 2000. Snobisme de politicien aux champs…

68 Le texte date du XIIIe siècle et met en scène, dans une série impressionnante de villages saintongeais, les combats de Karles contre le sarrasin Aigolant. Il fut très probablement rédigé par un moine de Saint-Seurin de Bordeaux, d’origine saintongeaise bien évidemment, qui se plut à légender sa patria chica. On voit que le snobisme régionaliste ne date pas d’hier ! Voir A. de Mandach, Chronique dite saintongeaise, Max Niemeyer Verlag, 1970. Snobisme de goliard…

69 Durant son exil, Trotski passa le mois de juillet 1933 dans la villa Les Embruns de Saint-Palais-sur-Mer. Malraux lui rendit visite. D’où cette aura de mystère et de révolution encore pure dont aime se parer la station balnéaire rivale et satellite de Royan. Snobisme de bourgeois en vacances…

70 En 1372, Du Guesclin s’empare de la tour de Broue. Ce n’est nullement son unique combat saintongeais puisqu’il assiégea et prit tour à tour Saint-Jean-d’Angély, Taillebourg, La Rochelle, Marans, Surgères, Benon et Soubise, mais Broue reste dans la mémoire collective. Sans doute parce que le lieu est sauvage et semble maudit, portant en lui la légende des salines d’autrefois, sans doute aussi parce que Médéric Brodut remit à l’honneur l’événement en 1896 en organisant une grande fête destinée à sauver la tour de la démolition. Voir Revue de Saintonge et d’Aunis, tome XVI, p. 390 sq. Snobisme d’historien pris par le théâtre…

71 En 1523, Giovanni da Verrazzano, un marin toscan au service de l’armateur dieppois, Jean Ango, découvre la baie de l’Hudson qu’il baptise Sainte-Marguerite en l’honneur de Marguerite d’Angoulême et fonde un établissement temporaire sur l’île de Manhattan qu’il appelle Nouvelle-Angoulême (à l’endroit même où étaient édifiées les twin towers du World Trade Center, ajoute immédiatement le régionaliste de service après le 11 septembre 2001). Ces cabanes subsisteront vaille que vaille jusqu’en 1626, date à laquelle les Hollandais s’en emparent et y créent un véritable fortin nommé Nieuw-Amsterdam. En 1664, le fort tombe aux mains des Anglais qui le baptisent New York. Snobisme d’un Rubempré ayant raté le train…

72 La bibliographie concernant Eutrope de Saintes est abondante. Dans le genre hagiographique, citons L. Audiat, Saint Eutrope premier évêque de Saintes dans l’histoire, la légende, l’archéologie (Picard et Mortreuil, 1887) ; avec quelques doutes sur sa datation et son martyre, Y. Blomme, Saint-Eutrope de Saintes, l’homme, l’église, le quartier (catalogue d’exposition sur le millénaire de la consécration de la basilique par Urbain II, 1996) ; avec des doutes sur son existence même, B. Boissavit-Camus, « La christianisation des diocèses de Saintes et d’Angoulême : quels documents historiques et archéologiques retenir ? » (Société archéologique et historique de la Charente, 1998) ; avec un regard de mythologue, A. Lamontellerie, Mythologie de Charente-Maritime (Croît vif, 1995). Snobisme de chanoine…

73 « À propous, par tous les champs esquelz ils pissent (les moutons), le bled provient comme si Dieu y eut pissé ; il n’y faut aultre marne ne fumier. De leur urine, les Quintessentiaux tirent le meilleur salpêtre du monde. » On sait ce qu’il adviendra des moutons et du bélinier, noyés dans la mer… Voir F. Rabelais, Quart Livre, chapitres V à VIII. Snobisme de jobard…

74 Une sœur de Rabelais épousa un Frapin, négociant de Segonzac ; l’écrivain était aussi un ami de Briand de Vallée, seigneur du Douhet, qu’il évoque plusieurs fois. Quant aux nombreuses apparitions de Gargantua dans le folklore charentais, elles n’ont que peu à voir avec Rabelais lui-même car elles font partie du patrimoine rural général. Snobisme de pièce rapportée…

75 Hélène de Fonsèque (1545-1618) devient demoiselle d’honneur de Catherine de Médicis et perd celui qu’elle devait épouser en 1559. Elle a alors quatorze ans et ne s’en remettra jamais. Elle croise Ronsard douze ans plus tard : il est à la fin de sa vie et sa réputation de « prince des poètes » a fortement baissé. Cette rencontre toute platonique aboutira à cent trente sonnets. Snobisme de poète retrouvant son inspiration…

76 Trousse-Chemise, un bois du Fier d’Ars, en Ré, a été rendu célèbre par une chanson de Charles Aznavour. Snobisme de variétés…

77 Film-culte que Les Demoiselles de Rochefort réalisé en 1966 par Jacques Demy, avec les deux sœurs, Françoise Dorléac et Catherine Deneuve. La ville de Rochefort a donné le nom d’une place à Françoise Dorléac et d’une rue à Jacques Demy. Snobisme de salle obscure…

78 La légende veut que Guy de Maupassant ait pris le député d’Angoulême, Jean-Edmond de Laroche-Joubert (1820-1884), comme modèle de son arriviste par les femmes, Bel Ami (roman paru en 1885). Il s’agit d’un amalgame de mauvaise lecture : dans le roman, le député Laroche-Mathieu n’a rien de Bel Ami, il serait plutôt son contraire, « joli homme de chef-lieu » dont la femme « avait l’air d’une petite bonne de province », ce qui ramène Angoulême à ses complexes Rubempré ! Snobisme de politicien j’entre-en-ville…

79 En 1860, Jules Michelet vient passer un été à Saint-Georges-de-Didonne à l’invitation de son ancien élève, Camille Pelletan. Il assiste à une tempête qui lui inspirera La Mer (texte paru en 1861). Ce jour-là, le jeune Julien Viaud assiste aussi à la tempête ; c’est la première fois qu’il voit la mer, il a alors dix ans. Devenu Pierre Loti, il signe une préface de La Mer pour sa réédition, lors du centenaire de la naissance de Michelet. Snobisme d’enfant nostalgique…

80 Jean Bruller, dit Vercors, est un des meilleurs écrivains issus de la Résistance et son texte, Le Silence de la mer (Éditions de Minuit, 1942), reste l’emblème de la littérature de l’ombre. Il se passe à Saintes que Vercors connaissait parfaitement pour avoir épousé la fille du poète charentais, Gustave Fort, l’homme de la « douairière ». Snobisme de gendre…

81 Reçu souvent par Jacques Delamain dans sa propriété de Saint-Brice, Olivier Messiaen s’inspire des oiseaux que lui fait découvrir son hôte, auteur de Pourquoi chantent les oiseaux, et en compose Catalogue d’oiseaux ainsi qu’un fragment de son opéra sur Saint-François d’Assise. Snobisme de fioretti à la charentaise…

82 Détaché à Rochefort pour suivre les travaux de fortification de l’île d’Aix, c’est en Aunis que Choderlos de Laclos rédige les Liaisons dangereuses  (1780). On y a vu à tort une inspiration rochelaise : en fait Laclos ne fréquentera la ville qu’après la parution de son livre (1782). Snobisme de roman à clefs…

83 C’est en 1951 que le fameux photographe américain, Paul Strand, vient à Gondeville, invité par Claude Roy pour y trouver un village protégé par le temps. Il y réalise de nombreux portraits, dont celui du Jeune Homme en colère (Young man), devenu un des clichés les plus universellement célèbres dans le monde. Snobisme de stalinien saisi par l’idéal…

84 Septembre 1843, c’est au café de l’Europe à Rochefort que Victor Hugo lit dans la presse la nouvelle de la mort de sa fille Léopoldine. Il était en escapade amoureuse avec Juliette Drouet. Snobisme de ville qui de toute façon ne peut être que coupable…

85 La partie la plus « scandaleuse » du roman à succès de Houellebecq, Les Particules élémentaires (Flammarion, 1998), concerne un camping culturel post-soixante-huitard de Meschers, l’Espace du possible. Cela vaudra une interdiction au livre et sa réédition avec changement de nom : Meschers devient Cholet et le camping le « Lieu du changement » (ce qui dénote une faiblesse d’inspiration par rapport au nom réel !). Snobisme de sexualité et de polémique…

86 Corps et âmes (1943), le roman de Maxence Van der Mersch, obtient un très grand succès : Saint-Jean-d’Angély et Saint-Julien-de-l’Escap y sont largement évoqués. Snobisme du médecin de campagne…

87 Kléber Haedens obtient le prix Interallié 1966 pour son roman désenchanté, L’Été finit sous les tilleuls. L’action toute entière se passe en Seudre. Snobisme de marais…

88 « La Rochelle est la ville dont j’ai été le plus amoureux. Je crois d’ailleurs que c’est celle sur laquelle j’ai écrit le plus de romans », a dit Georges Simenon. Entre autres : Le Voyageur de la Toussaint, Les Fantômes du chapelier, Le Testament Donadieu, Le Fils, Le Train, Le Haut-Mal, L’Évadé, Le Coup de vague, Le Riche Homme, Le Locataire, etc… Le romancier s’est en effet installé plusieurs années en Aunis, entre 1927 et 1942. Si La Rochelle n’a jamais eu la visite du fameux Maigret, elle a donné naissance à son premier avatar littéraire, le Petit Docteur. Snobisme de commissariat…

89 Journaliste de profession, il est l’auteur deplusieurs ouvrages comme La Trahison des Lumières (1995), prix Jean-Jacques Rousseau, La Tyrannie du plaisir (1998), prix Renaudot de l’essai, La Refondation du monde (1999) ou Le Principe d’humanité (2001) qui font de lui un des principaux essayistes français de philosophie humaniste.

90 Y sont publiés entre autres Pierre Boujut (Un Mauvais Français, 1989) et son fils Michel (Le Jeune Homme en colère, 1998), James Rondinaud (Ma Charentaise et moi, 1994), François Julien-Labruyère (La Noyée de Royan, 2000), Jean-Michel Boucheron (Les Carnets de prison, 2001) ou Olivier Marie (Curé de campagne, 2001). Snobisme de cagouillard…

91 Le catalogue Stock des années 1930 est particulièrement riche d’œuvres de l’environnement familial ou amical des Delamain : tous les romans de Geneviève Fauconnier, dont Claude, prix Femina 1933, celui de son frère, Henri, Malaisie, prix Goncourt 1930, les romans anglais traduits par Germaine Delamain, dont Le Voyage de Charles Morgan (1945), de même que des ouvrages plus confidentiels comme Pourquoi les oiseaux chantent de Jacques Delamain (1928) ou Histoire du cognac de Robert Delamain (1935). Quant à Jacques Chardonne, il donne son premier roman, L’ Épithalame, aux éditions Stock (1921), puis émigre chez Grasset et Albin Michel. Le Bonheur de Barbezieux toutefois paraît chez Stock en 1938, comme pour signifier le rôle charentais de la maison d’édition. Parfait snobisme parisien du village auréolé…

92 Qu’on se réfère aux tentatives (sans grand écho) de rapprochement identitaire de Cognac, Saintes et (quelquefois) Rochefort autour de l’idée de fleuve Charente. Qu’on se réfère surtout à l’apparition des « pays » et des « communautés de communes » dont certaines font montre d’une grande vitalité en matière identitaire, celle-ci étant considérée comme un des liants les plus évidents à mettre en œuvre. L’exemple de la communauté de communes de Haute-Saintonge est à cet égard caractéristique : l’invention et la promotion du nom même de Haute-Saintonge en est le symbole le plus accompli.

93 Les exemples sont nombreux de cette volonté souvent exprimée par Jean-Pierre Raffarin (président de la région Poitou-Charentes depuis 1988) d’expression identitaire : le nom de Picto-Charentais donné à ses habitants (sans succès), le sauvetage d’une « langue » dite « poitevin-saintongeais » (fort discuté, notamment en pays charentais), les campagnes d’information régionale à travers des publicités régulières dans la presse, la publication d’ouvrages de réflexion, l’organisation de colloques, tout est mis en œuvre par la région pour affirmer la personnalité de Poitou-Charentes. Voir J.-P. Raffarin, Poitou-Charentes, l’avenir a ses racines (1986), ou Nous sommes tous des régionaux (1988).

94 Ceci ne signifie pas qu’ils sont absents en matière de communication, mais leurs efforts ne se concentrent pas sur leur identité propre. En ce domaine, celui de la Charente semble à la remorque des grands projets de la ville d’Angoulême tandis que la Charente-Maritime paraît se contenter de promouvoir son activité touristique.

 

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