Lecharentais (2005)

Portrait de François Julien-Labruyère

Il fallait bien que je signe le Dictionnaire biographique des Charentais par un clin d’œil, comme le faisaient les fresquistes renaissants en se représentant dans la foule, le regard dirigé vers le spectateur. Cette notice très fantasmée, au regard lui aussi tourné vers le lecteur, fut diversement appréciée : que faisait-elle là, me reprochaient certains ; joli trait d’humour identitaire, me félicitaient d'autres… J’aime assez me moquer de mes tics charentais, on l’aura compris !

 

< Mon portrait par Jacques Tourneur
(Commanderie des Épeaux, Meursac, été 2006)

 

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LECHARENTAIS (Jean), polygraphe (Rouffiac 2005 - id. 2105). Son prénom rappelle le nom de son arrière-grand-père maternel, l'auteur d'une célèbre comédie patoisante. Il est né dans le village même où ce dernier est mort parce que sa mère souhaitait accoucher dans la maison familiale plutôt que dans une clinique anonyme. « Ce qui ne fut pas simple, raconte-t-il dans ses Mémoires parus juste avant sa mort (Croît vif, 2104, tome I, p. 56), car il était alors impossible de trouver un accoucheur à domicile, surtout en été, comme aujourd'hui cela semble au contraire couler de source ! Je suis donc né à Rouffiac dans une époque de rationalisation de tout ce qui pouvait l'être... » Son père, d'une famille originaire de Brillac, est avocat d'affaires à Kuala Lumpur où il fera fortune ; la maison de Rouffiac reste donc inoccupée la plus grande partie de l'année. C'est pour cette raison qu'après de brillantes études littéraires à l'université de San Francisco où il consacre sa thèse In and Against the Stream (2029, inédit) à l'Oulipo, l'Ouvroir de littérature potentielle cher à Raymond Queneau et Georges Perec, mouvement qui transforme toute esthétique de l'expression en jeu de l'esprit, il décide de « rentrer au pays » (selon le titre d'un de ses articles paru longtemps après, en 2057, dans le Quart d'heure saintongeais, no 43 de la revue annuelle de l'Académie de Saintonge). Il mène alors un cursus approfondi de linguistique à la FLASH de La Rochelle : le parallèle qu'il établit entre le malais et le saintongeais (2033) auprès des professeures Syarifa Fauconnier (la femme de l'arrière-petit-fils du seul Goncourt charentais) et Eustelle Poitevin (une descendante du célèbre barde saintongeais de la première moitié du xxe siècle) reste célèbre grâce aux nombreux articles qu'il a provoqués, en provenance notamment de membres de l'université de Poitiers qui s'y sentait agressée dans son rôle de tutelle du « poitevin-saintongeais ». Puis en 2036 il s'installe définitivement à Rouffiac, vivant d'ailleurs largement aux dépens de ses parents et consacrant dorénavant son énergie à biographer « tous les Charentais qui, à un titre ou à un autre, ont réalisé quelque chose de marquant dans les différents domaines que sont ceux de la culture, de l'identité locale, de la littérature, de l'art, du folklore, des sciences, de la politique, de l'économie, du sport, du journalisme ou encore de l'action héroïque... ». Il s'attache d'abord à relever les erreurs et les oublis du dictionnaire de référence en la matière (le dernier paru, connu sous le nom de « dictionnaire des quarante-cinq » en raison du nombre de ses auteurs – sans rapport avec l'impôt du même nom ! – et publié au Croît vif en 2005 après dix années d'un accouchement difficile, « plus difficile encore que le mien », commentera-t-il dans ses Mémoires, tout en pointant le fait que le dictionnaire et lui étaient quasi jumeaux, « bessons » dira-t-il). Des erreurs et des oublis, il en repère des dizaines, des centaines même, grâce à son site internet interactif qu'alimentent les lecteurs et les enfants de lecteurs dudit Dictionnaire. Puis il se met à le compléter avec les noms de ses contemporains pour lesquels, in real time, il actualise la notice à mesure que les médias se font l'écho d'un événement. L'année même du centenaire de l'institution, en 2057, il reçoit le Grand Prix de l'Académie de Saintonge (sponsorisé spécialement par Microsoft International) pour son site biographique charentais. Il lui restait quarante-neuf ans à vivre qu'il occupera à peaufiner son work in progress, s'apercevant que le fonds dans lequel il puise est sans fond car il se renouvelle constamment et a même tendance à s'élargir en corrélation avec l'outstanding globalisation qu'il a sous les yeux et à laquelle ses parents ont contribué (« ... ce qui m'a permis de financièrement survivre » admettra-t-il dans ses Mémoires, tome III, p. 711). Il part de ce constat pour se lancer dans une nouvelle recherche restée inédite, mais déposée aux Archives départementales d'Angoulême : L'Exotisme à rebours et le village global, nouvelles illusions perdues (FLASH, 2075, jury de thèse présidé par un turbo-prof partageant ses cours entre La Rochelle et Salvador de Bahia, Eutrope Quella-Boyard, un descendant du fameux spécialiste de l'auteur du Roman d'un enfant).


Après la biographie et l'ethnographie, Jean Lecharentais redécouvre sa fibre littéraire : de 2076 à 2079, en très exactement 877 jours, à raison d'un par jour, il enrichit son site internet de ce qu'il appelle son « alphabet poétique disparu », très exactement 877 haikus de 17 mots chacun dont le titre reprend de A à Z, autrement dit d'Abzac à Yvrac-et-Malleyrand, le nom des 877 communes charentaises de la fin du xxe siècle (405 en Charente et 472 en Charente-Maritime). Puis il s'engage dans un cycle romanesque inspiré de l'histoire de sa famille qu'il publie à compte d'auteur : Les Racines hors de terre (2081), La Maison des esprits (2084) et Le Long des rives (2085). Son style marqué par l'art incisif du haiku et farci d'expressions en plusieurs langues rend ses romans d'un accès difficile mais ils se voient finalement reconnus comme l'œuvre d'un authentique writer's writer par la fameuse revue internationale Bone Idle qui lui consacre un numéro spécial en 2088. Tout au long de sa longue existence, Jean Lecharentais s'est imposé au moins une heure chaque jour devant son clavier pour y composer son journal ; en 2104, il en tire la substance des cinq tomes de ses Mémoires qu'il souhaite faire paraître d'un coup, à la veille de son siècle de vie. Les sous-titres en sont éloquents et résument au mieux l'étonnant personnage qu'il représente pour la région : tome I Malaisie ; tome II Malaise ; tome III La Mise ; tome IV Lames ; tome V Âmes (à la façon d'une « disparition » chère à l'Oulipo de ses études à San Francisco...).


Cette notice serait incomplète si elle ne faisait pas mention des multiples facettes de son existence qu'il évoque rapidement au hasard de ses Mémoires comme pour s'en excuser : sa médaille de bronze au fleuret par équipe en 2024 aux Jeux olympiques de Shanghai ; son programme de gestion de bases de données créé en 2037 avec ses premières recherches biographiques et vendu dans le monde entier sous le nom de Chaptit (Chapter itemize, licence Microsoft) ; ses installations faites de « reliefs charentais » qui lui valent d'être choisi en 2043 pour exposer au pavillon français de la Biennale de Venise ; ou encore son rôle plus discret au conseil municipal de Rouffiac où il siége sans interruption de 2042 à 2097, faisant de son mandat communal le plus long de son temps (à l'occasion de sa retraite municipale, Claude Lagneau, président des Charentes, lui remettra la Cagouille de vermeil de la région). Malgré cette réussite exceptionnelle, tant locale qu'internationale, Jean Lecharentais, célibataire endurci et quelquefois barricadé en lui-même, adopta toute sa vie une attitude de réserve face aux faux-semblants de la notoriété. « Je faisais et je savais mais j'avais horreur de faire savoir, peut-être par peur de gêner », dit-il dans ses Mémoires (tome V, p. 167). Quant à la première phrase de ceux-ci, elle éclaire son personnage d'une aura mêlant le sérieux, l'implication, le quant-à-soi et l'humour : « J'aurais aimé être le capitaine Némo et dessiner des moustaches à la Joconde, j'aurais aimé écrire comme Jacques-Pierre Lotardonne et vivre déguisé en Polichinelle, j'aurais aimé devenir archiviste, missionnaire, charlatan, médecin, clown ou bouilleur de cru, mais toutes ces vocations s'étaient transformées en métiers frelatés, j'ai donc étiré autant que j'ai pu le playtime de ma jeunesse, la récré comme on dit à Rouffiac. »

 

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