Sans le savoir, pour une photo de Ker Maria

maresté couverture livrePierre-Louis Bouchet, un jour, m'appelle au téléphone : est-ce que je pourrais rédiger la préface d'un livre à paraître, consacré à l'œuvre de Geo Maresté ? Pierre-Louis est le créateur de Bonne Anse, la maison d'édition royannaise par excellence. Ce qui, immédiatement, me rappelle que Maresté n'est pas uniquement le peintre cognaçais des fêtes paysannes charentaises, mais qu'il aime aussi les belles dames de l'ancienne côte de Beauté. Je ne peux qu'accepter : ma diagonale du désir ressemble en effet à celle de Maresté, en plus naine car Jonzac a toujours fait des complexes d'infériorité par rapport à Cognac, petite champagne sans majuscules contre Grande Champagne à l'acquit jaune d'or ! Surprise à la sortie du livre : page 28, une photo, prise en 1925 à la façon d'un Douanier Rousseau, montre la villa Saphir à Saint-Palais-sur-Mer, où Maresté prenait ses vacances. Elle fait partie de ce groupe de villas voisines de notre Ker Maria, Rubis, Émeraude, Opale et Saphir : nous les appelions les « précieuses ridicules » car on n'a pas idée de se parer d'une pierre de valeur « lorsqu'on fait partie d'un ancien lotissement, qu'on semble étriquée de partout et qu'on n'a pas le moindre sou pour entretenir portes et fenêtres » (citation d'un petit livre qui m'est cher : La Noyée de Royan...). Et page 26, une photo de 1919 montre les quatre précieuses à côté de Ker Maria... Maresté avait sans doute connu mes grands-parents, à moins qu'ils ne l'aient snobé du haut de leur grande terrasse. En tout cas, je m'en sentis débarrassé des vieux complexes jonzacais ! Et je ne regrette pas ma préface car le livre de Gérard Dufaud est une réussite.

 

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« Mé t'avis que si vous tirez un cot d'fusi aussi beun que vous tirez nout aglise, vous d'vez pas souvent r'tourné beurdouille ! » Au second plan, un chevet d'église romane comme il en existe tant dans les villages charentais, au premier plan deux personnages : coiffée d'un fichu, une bonne grosse paysanne menant ses chèvres au pré se penche vers le carton posé sur un chevalet qu'un homme jeune est en train de peindre. L'air absorbé par ce qu'il fait, il tient sa palette de la main gauche et semble ne pas entendre ce que lui dit son admiratrice. Il est tête nue, le cheveu rejeté vers l'arrière en jolie broussaille d'artiste, il a des lunettes rondes comme à l'époque, selon la mode lancée par André Gide, les intellectuels aimaient à en porter, mais sa cravate, son col blanc qu'on imagine empesé et son pantalon aux plis soignés indiquent clairement qu'il possède toutes les caractéristiques d'un sage bourgeois de la ville voisine. Ce fusain fait partie des Vingt Croquis charentais de Maresté publiés en 1987 en un bel in-quarto sur vélin d'Arches par Dust productions, autrement dit par Gérard Dufaud, l'auteur de ce livre1.
Dans le même album, mais cette fois en sanguine, devant le guichet d'une gare dont on ne voit que les dernières lettres du nom, « ...gnac », à côté d'une affiche touristique vantant le voyage dans une capitale aimant beaucoup l'eau-de-vie charentaise et dont on devine seulement les premières lettres du nom, « Lon... », deux personnages focalisent l'attention : un paysan traditionnel au chapeau rond, à la blouse et au parapluie de foire, se penche d'un air complice vers un voyageur au chapeau mou, aux lunettes rondes et au pardessus de laine cintré au dos comme il convient. Ce monsieur de la ville est d'ailleurs si affairé à porter un carton à dessins et une valise autour de laquelle sont harnachées quelques toiles qu'on se demande s'il entend ce que lui dit le paysan aux yeux malins. Celui-ci vient de prendre un billet pour Saintes, il lui glisse à l'oreille : « J'l'ai couillonné, j'vas à Pons ! » La veine est typiquement celle de Barthélemy Gautier et ce dessin donne envie de penser que couillonner le contrôleur en se rendant à Pons est un joli clin d'œil à l'illustre humoriste pontois ! En chapeau mou ou tête en broussaille, la moustache et les lunettes rondes ne trompent pas, Géo Maresté savait joliment se mettre en scène. Et l'air de rien, il savait aussi observer le monde dans lequel il vivait.
Il se prénommait Georges mais tout le monde en Charentes l'appelait par son diminutif en l'accentuant en « Géo », ce qui donne à son personnage de bourgeois rangé un je-ne-sais-quoi d'insolite, sans doute son côté artiste cherchant à recréer l'universel car « géo » veut dire « terre », autrement dit le globe terrestre. Et on imagine que de la terrasse de sa villa de la corniche de Nauzan à Saint-Palais-sur-Mer, il rêvait ainsi du monde entier comme on aime le faire à Cognac dans des livres comptables et comme les faisceaux croisés des trois phares qui gouvernent les entrées de Gironde y sont si propices.
Faisant partie de la nébuleuse professionnelle du cognac comme producteur d'eau distillée et ayant fixé ses loisirs sur l'une des plus belles corniches du pays royannais, Geo Maresté figure une des perspectives les plus habituelles en même temps que les plus fécondes du pays charentais, celle qui, du cœur du vignoble aux toits noircis par le vieillissement de l'eau-de-vie, mène à la fête architecturale des villas de la côte qu'on appelait alors Côte d'argent. Comme en plus il laisse une œuvre importante qui va du paysage au portrait, du dessin humoristique à la scène de genre, où la joie de peindre éclate avec la « spontanéité d'un chant d'oiseau », il fait incontestablement partie des personnages emblématiques des Charentes.

Suzy Wiener par Maresté Couverture croquis charentais
Suzy Wiener.
Maresté, huile sur panneau bois, 1935.
Musée des Arts du Cognac
Porte-folio "Vingt Croquis Charentais".
Maresté, vers 1920.

 

La première fois que j'ai rencontré l'œuvre de Geo Maresté, c'était donc en 1987 en découvrant ses Croquis charentais qui m'enchantèrent par leur vérité sociologique et leur humour, souvent moins caricatural que celui de Barthélemy Gautier. La seconde fois, en 1990, lors d'une visite à l'exposition de la maison Monnet, je fus surtout frappé par la lumière des paysages dans laquelle se fondait mon regard en multiples souvenirs. La troisième fois enfin, je cherchais un sujet de couverture pour un livre traitant de l'histoire culturelle de l'eau-de-vie charentaise et longtemps j'envisageai de l'illustrer par un portrait splendide qui se trouve au musée des Arts du cognac : il s'agit d'une huile sur toile de 1935, cataloguée sous le nom de Portrait de Suzy Wiener au verre de cognac. Un indiscutable chef d'œuvre, pour moi le Maresté le plus accompli. « Une belle blonde aux yeux bleus, dont l'allure garçonne aux cheveux courts, aux sourcils épilés et à la cigarette allumée qui l'entoure de volutes de fumée, ne retire rien à sa distinction de bourgeoise libérée », se voit peinte à côté d'un verre tulipe. « Parce que ce tableau rapproche si intensément les imaginaires, un cognac dans son verre le plus noble et une femme toute en élégance, avec son foulard vert moucheté de blanc et son regard où perce un flirt à venir, on ne sait plus qui de la garçonne ou de la tulipe magnifie l'autre. (...) Georges Maresté exprime là ce qu'il y a de plus beau dans l'image traditionnelle attribuée à l'eau-de-vie charentaise. Un légende qui n'émanerait pas seulement des chais mais tirerait son aura du geste de boire - et de fumer - avec raffinement2. »
Chaque fois, à la parution des Croquis charentais, lors de l'exposition de 1990 ou devant le portrait de Suzy Wiener, Gérard Dufaud était là pour m'en donner les tenants et aboutissants. C'est comme cela qu'il convient d'apprécier Maresté, entre champagnauds en blouses bleues à la foire de Cognac et belles dames en leurs habits de fête au casino de Royan... Probablement les uns et les autres croqués avec une touche d'imaginaire, mais peu importe, l'attachement ne peut qu'y gagner. Ce livre, où se voit regroupée la plus grande partie de l'œuvre de Maresté et où se dégage son caractère si harmonieusement charentais, est dû à la passion que Gérard Dufaud entretient depuis longtemps pour elle. Qu'il en soit remercié...

F. Julien-Labruyère

 

 


1 Le peintre représenté sur ce fusain de Maresté est en fait Charles Pavid, mais la ressemblance est telle entre les deux amis, l'un et l'autre membres de la Palette cognaçaise, que l'amalgame est permis !

2 Cognac Story, L'Harmattan et Le Croît vif, p. 272.

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