Un rendez-vous avec moi-même

Couverture Le rendez-vous de lesterpsSoeur Saint-Cybard à 33 ansLongtemps, j'ai hésité sur le titre à donner à cette réflexion qui part de mon travail d'éditeur d'un livre consacré à une enfant cachée (Ne dis jamais ton nom de Josie Lévy-Martin) et qui se développe en immense palimpseste historique de cet épisode de la guerre, devenu véritable événement en pays charentais lors de sa mise au jour. Son titre de travail était La Juste et la chanceuse. Longtemps j'ai également hésité à ajouter à ce livre  un « post scriptum » dédié à ma famille, car il n'est lié qu'à moi-même et diffère de l'enquête que j'ai menée à propos de sœur Saint-Cybard, à la suite du dossier constitué pour elle auprès de Yad Vashem afin qu'elle soit reconnue comme « Juste parmi les Nations ». Ayant soumis au jugement de quelques lecteurs de mon texte, ils m'ont tous incité à publier le post-sriptum comme explicatif de ma démarche d'écriture. Ce qui fait que La Juste et la chanceuse est très naturellement devenue Le Rendez-vous de Lesterps qui est, à l'évidence, un rendez-vous avec moi-même. J'y ai rencontré une femme exemplaire ayant  su trouver un sens à sa vie en le cachant soigneusement, alors que la mienne n'est absolument pas cachée, et sans doute même narcissique... Il est des queues d'analyse qui se déguisent en étude de micro-histoire !

Longtemps aussi, j'ai hésité sur l'illustration à choisir pour la couverture : sœur Saint-Cybard en religieuse de trente-trois ans ou une photo prise lors d'une des représentations de Ne dis jamais ton nom, pièce inspirée du livre de Josie Levy Martin, créée par Jean-Marie Boutinot. J'ai finalement choisi cette dernière : il me semblait, il me semble toujours qu'il n'est pas plus beau symbole de cette histoire qu'une troupe de collégiens l'ait choisie pour exprimer leur idéal.

Claude Dagens, l'évêque d'Angoulême, tout juste élu à l'Académie française, a bien voulu préfacer ce rendez-vous de Lesterps.

icone pdf Télécharger la version Acrobat Reader (pdf)


PRÉFACE DE CLAUDE DAGENS

Le travail et les silences de la mémoire
En 1944, durant neuf mois, dans une commune de Charente limousine, à Lesterps, une religieuse nommé soeur saint Cybard a accueilli et caché une petite fille juive de six ans, Josie Lévy, que lui avaient confiée ses parents, réfugiés à Montbron.
Dans quelques semaines, le dimanche 7 novembre 2010, à Lesterps, soeur Saint-Cybard sera officiellement reconnue comme Juste parmi les nations et la médaille du comité Yad Vashem sera remise à des membres de sa famille, en présence de tous ceux et celles qui comprennent l'importance de cet événement.
1944 - 2010 : quel travail de mémoire a été nécessaire pour parvenir à cet acte public de reconnaissance ! Ou plutôt cet acte public ne serait-il pas comme l'émergence de ce qui est resté caché dans les mémoires, de ce qui échappe à toute rationalisation facile, mais qui s'enracine dans un événement inattendu, inimaginable : la rencontre de cette enfant juive et de cette femme consacrée, de cette religieuse capable d'accomplir alors des gestes qui la dépassaient ?
Ce livre longuement médité par François Julien-Labruyère part de cet événement, mais il témoigne aussi de ces convergences profondes qui traversent notre histoire, surtout si elle est marquée par des drames et des blessures probablement inguérissables.
Déjà il y a trois ans, en 2007, avait paru un récit personnel où Josie Lévy elle-même, sans doute après un long travail de mémoire et de compréhension intérieure, avait retracé ces neuf mois passés à Lesterps, près de soeur Saint-Cybard, en tenant le plus grand compte de la recommandation donnée par ses parents : Ne dis jamais ton nom. J'ai été émerveillé en rencontrant cette femme venue des États-Unis non pas pour retrouver je ne sais quelles racines, mais pour attester simplement que les pires violences de l'existence peuvent aussi, à leur manière, nous obliger à aller de l'avant ou à creuser plus profond en nous. Et les silences eux-mêmes contribuent à ces avancées ou à ces approfondissements.
Ce travail de révélation serait-il aussi important que le travail de mémoire ? Je le crois et ce Rendez-vous de Lesterps en est la preuve. Je le crois, en précisant encore davantage : plus le travail de mémoire plonge dans les profondeurs de l'histoire, bien au-delà des apparences, plus il fait apparaître ce qui est là, caché, enfoui dans les replis du temps, en particulier dans les silences. Et les silences n'ont pas pour seul but de dissimuler des secrets, ils font pressentir à leur manière ce qui nous dépasse nous-mêmes et qui s'inscrit pourtant dans l'épaisseur des événements. D'autant plus qu'il existe presque toujours un délai parfois très long pour comprendre ce qui nous arrive.
Josie Lévy le sait à sa manière et elle en témoigne : il lui a fallu du temps pour assumer tout ce qui s'était accompli en elle durant ces mois si rudes et si révélateurs. La mémoire n'est pas suffisante : il faut aussi un travail sur soi-même qui échappe à tout calcul.
Et c'est aussi ce travail-là qui se devine à travers les chapitres de ce livre étonnant : car François Julien-Labruyère ne regarde pas et ne comprend pas de l'extérieur les événements qu'il retrace. Il cherche à donner tout leur relief aux témoignages qu'il a recueillis, de Montbron à Lesterps et jusqu'à Marsous, le village natal de soeur Saint-Cybard dans les Pyrénées bigourdanes. Il participe comme du dedans à cette espèce de maturation, à la fois consciente et inconsciente, qui s'accomplit avec le recul du temps. Il exerce sa liberté d'interprétation par rapport à ce que ses recherches lui permettent de saisir. Libre à d'autres de formuler parfois d'autres interprétations ! Mais on peut reconnaître que le principe de compréhension qui inspire ce livre ne relève jamais de ce que l'on appelle le manichéisme, ce système qui dresse le camp des bons face à celui des méchants.
Ce livre est en réalité comme une exploration ininterrompue qui procède par des va-et-vient incessants, entre le climat trouble et inquiet de Montbron, et pas très loin de là, à Lesterps, le calme apparent d'un petit village où soeur Saint-Cybard cache cette enfant juive, sans jamais livrer elle-même ses états d'âme, ses peurs et ses résolutions.
Car au milieu de toutes les complexités et les ambiguïtés de cette période qui se situe comme aux frontières de « la guerre civile et de la résistance morale », Élizabeth Lacalle devenue soeur Saint-Cybard a choisi : elle ne se résigne pas à ce qui entrave la dignité humaine ; elle croit à la liberté des enfants de Dieu face à tout ce qui risque d'écraser cette dignité ; elle puise, silencieusement, dans la prière, la force d'exercer elle-même cette liberté et elle apprend aussi à respecter la liberté de cette enfant juive qui découvre chez elle, à l'école Sainte-Bernadette, les signes de la foi chrétienne.

retour Retour au menu

Comprendre notre histoire : énigme et mystère
Cette rencontre étonnante, survenue en 1944, fait partie de l'histoire réelle. Ce qui signifie que l'histoire réelle, avec ses rapports de forces et même de violences, avec les peurs et les soupçons qui la jalonnent, ne se réduit pas à ces phénomènes si visibles et si déterminants. Ce qui ne se voit pas immédiatement fait aussi partie de l'histoire réelle.
Si jamais, en lisant le nom de Lesterps, et aussi celui de Montbron, certains s'imaginaient qu'il s'agit d'un récit d'histoire locale, ils seraient vite détrompés. Il est clair que des événements réels liés à des lieux particuliers font aussi partie de la « grande histoire » et que notre mémoire française s'alimente aussi à des sources charentaises.
Mais la manière dont François Julien-Labruyère aborde ces réalités de l'histoire est différente. L'essentiel, ce ne sont pas seulement des événements, plus ou moins difficiles à interpréter, surtout quand il s'agit des moments les plus troubles de l'Occupation et de la collaboration avec l'ennemi. L'essentiel, ce sont d'abord des personnes, et avant tout cette enfant et cette religieuse que rien ne prédisposait à se rencontrer, et, avec elles, tous ces gens qui, sans le savoir ou en le sachant, participent à un drame collectif.
Beaucoup comprendront plus tard ce qui, sur le moment même, leur a échappé. Certains parleront, d'autres resteront silencieux. Mais, devant la brutalité du mal, le silence ne consiste pas seulement à se taire. Il permet aussi de reconnaître ce qui nous dépasse. On sait bien qu'au retour des « camps de la mort », la plupart des déportés ne parlaient pas, soit parce que la parole risquait de raviver leurs terribles blessures, soit parce qu'ils n'espéraient pas pouvoir être compris, même par leurs proches et peut-être d'abord par eux.
Le délai de la compréhension historique permet de sortir du silence, comme le fait ce livre. Non pas pour dévoiler des choses cachées, mais pour accéder à une autre réalité, ou plutôt pour voir autrement la même réalité, même si elle demeure dramatique : face à l'horreur de la barbarie nazie et de la Shoah, l'engagement de ceux et celles qui ont choisi la voie de la « résistance morale » constitue une force réelle de l'histoire.
Et cet engagement-là, qui fait appel à la conscience et à la liberté, reste le plus souvent caché. Et ce terme-là, ce qualificatif, prend alors un autre sens : il ne s'agit pas d'un calcul, comme si l'on choisissait de rester dans l'ombre pour mieux agir. Il s'agit de croire à la valeur et à l'efficacité d'une autre forme de présence au milieu des autres : une présence qui ne s'impose pas, qui ne cherche pas des résultats immédiats, mais qui peut aller encore plus loin et plus profond au sein des pesanteurs de l'histoire.
En pensant à soeur Saint-Cybard, je revois ce rosier rouge qui fleurit sur sa tombe, discrètement, à Puypéroux, tout près de l'abbatiale, dans le petit cimetière des soeurs de Notre-Dame des Anges. Comme si ces fleurs attestaient encore une présence cachée !
Et je revois aussi ces moines qui ont vécu en terre d'Algérie, à Tibhérine, jusqu'à leur mort, tels que les évoque ce film bouleversant intitulé Des hommes et des dieux. Au milieu d'un peuple qui souffre et qui connaît la peur, ils ont choisi de rester et d'être fidèles à leur vocation.
Je suis convaincu que cette femme devenue religieuse n'était pas du tout indifférente au nom qu'elle portait : Élizabeth (ou Célestine) Lacalle n'oubliait pas sa propre histoire familiale, si rude, avec ce frère prêtre mort en 1919, des suites de la guerre. Mais, en venant à Angoulême, elle a dû découvrir aussi cet homme nommé Cybard, cet homme de prière et de bonté, qui est venu chez nous à une époque également cruelle, au VIe siècle. Il a vécu en s'ouvrant inlassablement à Dieu et en travaillant à la libération des captifs.
Notre histoire réelle est faite aussi de ces présences plus ou moins visibles ou plus ou moins cachées. Ce n'est pas une énigme qu'il faudrait résoudre. C'est un « mystère » que l'on comprend « plus tard ». Comme pour soeur Saint-Cybard, grâce à ce Rendez-vous de Lesterps.


Angoulême, le 6 septembre 2010
Claude DAGENS,
évêque d'Angoulême,
membre de l'Académie française

Lien : Site de Claude DAGENS

retour Retour au menu