Plus qu'un auteur, un ami...

DangladeParce que peu de gens connaissaient Michel Danglade sous toutes ses facettes et n'ayant pas pu me rendre à ses obsèques, j'ai fait parvenir à la presse ce communiqué qui fut largement repris. Curieusement, ce n'est pas comme éditeur de deux de ses romans qu'est née notre amitié, marquée de ma part d'un grand respect pour le personnage qu'il était, à la fois simple, discret, drôle et chaleureux, mais des très beaux camaïeux que je lui avais commandés en 2005 pour illustrer le livre d'Andreas Prindl, A Companion to Angoulême and the Angoumois : pour chacun d'entre eux, nous eûmes de longs échanges qui se transformèrent en véritable camaraderie. C'est aussi cela, la joie d'être éditeur.

 

icone pdf Télécharger la version Acrobat Reader (pdf)

 

Disparition d'un grand Charentais négociant en cognac, grand sportif, aquarelliste de talent, écrivain de la mer et romancier plein d'humour

Les éditions du Croît vif ont la douleur de vous faire part de la disparition d'un de leurs auteurs et illustrateurs, Michel Danglade. Son œuvre, pleine de lumière pour ses aquarelles et d'humour pour ses écrits, parle dorénavant pour lui : il fut un grand Charentais, ayant saisi et exprimé l'âme de son pays, entre vignoble cognaçais et côtes de l'île de Ré, comme peu l'ont pratiqué avant lui. Ceci, grâce à une palette d'une extrême finesse et à une plume trempée dans l'humour le plus vrai...

Pauline Reverchon, l'ancienne conservatrice du musée de Cognac dit de ses aquarelles : « Une palette réduite à trois bleus, un ocre et un brun, lui suffit pour transcrire remarquablement les charmes et la luminosité de la Saintonge intérieure ou maritime, des îles océanes, des rives paisibles du fleuve Charente, ainsi que du vignoble si bien discipliné. Selon l'humeur des saisons, le printemps et l'automne étant ses préférées, il sait aussi rendre la simple noblesse des blanches églises romanes saintongeaises coiffées de rose changeant sous le soleil. S'il compose quelques natures mortes, il s'adonne surtout à la peinture de marines dont la grande qualité lui ouvre les portes des salons de la Marine et de la fondation Rothschild à Paris. Il a également exposé à Londres, Glasgow, Chicago, Bahrein, Koweit ; reçu plusieurs prix et médailles en France et en Italie. Consécration : les musées de Libourne, Le Touquet, Saint-Martin-de-Ré, ainsi que le National Museum de Malte, ont acquis de ses œuvres. »

François Julien-Labruyère, son éditeur au Croît vif, évoque son œuvre d'écrivain et d'illustrateur : « Michel Danglade ne se contente pas de peindre. Il aime la plaisance à l'île de Ré et en tire plusieurs recueils d'aquarelles accompagnées de textes poétiques. Ses Nouvelles des îles, Chronique des estuaires, Abécédaire des bateaux, le font recevoir aux « Écrivains de la mer », société littéraire dépendant du musée de la Marine avant qu'il ne donne des romans pleins de fantaisie : La Commandante au long cours (Croît vif, 1998), La Fortune est sous le vent des îles (chez l'auteur, 2002) ou encore l'excellent Dans les bras d'un marin (Croît vif, 2008). Ce dernier titre se révèle son chef d'œuvre d'écriture et d'humour. Il y raconte "l'histoire véritable des hauts faits de Charentes" revisités grâce à l'histoire de ses ancêtres qui lui auraient révélé bien des secrets ; ainsi le siège de La Rochelle, le coup de Jarnac, le caviar de Talmont, la pêche à la morue et les petites Indiennes du Québec prennent les couleurs de la plus extrême fantaisie, donnant à l'identité charentaise, qu'il considérait comme trop ennuyeuse à force de fausse érudition, l'aura de légende et de rire qui lui manque. Chacun de ses livres est évidemment illustré de ses dessins ou aquarelles. On retiendra également les aquarelles et surtout les très beaux camaïeux qui ornent le livre d'Andreas Prindl, A Companion to Angoulême and the Angoumois (Croît vif, 2005 ; livre traduit en français sous le titre de Du haut des remparts d'Angoulême, publié chez le même éditeur en 2007). »

Michel Danglade (Libourne 1919 - Chassors 2011) était le fils d'André (Libourne 1885 - Menton 1965), lui aussi peintre, mais à l'huile, de paysages lumineux et fort bien structurés du bassin d'Arcachon, de Dordogne, de Charente, tableaux qu'il expose à Paris dans les années 1950-1960. Les racines charentaises de Michel Danglade lui viennent du côté maternel : sa mère, Annie Laporte-Bisquit, est la petite-fille du sénateur Maurice Laporte-Bisquit et la fille d'Éva Haviland, cousine germaine de la mère de Chardonne (dont il donnera un portrait ambigu dans son roman Éva). La carrière de Michel Danglade se voit donc toute tracée : il entre dans la maison de négoce familial, Bisquit, alors la troisième sur le marché, et en devient vite le directeur général adjoint, puis le directeur général. En 1967, le syndicat de famille décide de vendre Bisquit à Paul Ricard, contrairement à l'avis de son directeur général... Ayant passé les commandes à Charles Pasqua, alors directeur commercial de Ricard, Michel Danglade se retire et prend la direction de la société de distribution française du groupe Martell. « Vous ne resterez pas longtemps chez nous : vous êtes un monsieur, nous sommes des voyous », lui avait prédit Charles Pasqua ! Quelques années après, sous l'impulsion des « voyous », la marque Bisquit sombre. Peut-être le plus bel exemple, en tout cas typique du transfert souvent raté et douloureux des marques de cognac d'une tradition familiale locale vers de grands groupes de spiritueux aux commandes lointaines et au style différent du paternalisme cognaçais.

Le goût du sport a toujours caractérisé Michel Danglade, malgré la perte d'un de ses poumons. En 1936, avant son grave accident de santé, il est sélectionné pour les Jeux olympiques de Berlin dans l'équipe de France de hockey sur gazon. C'est dire... Puis, dès la fin de la guerre, ce fut la voile qu'il pratiquait à longueur d'année, quasi chaque week-end à l'île de Ré. Poursuivant et développant la tradition, son fils Bertrand Danglade (Épernay 1946), le fameux architecte naval, hérite très tôt de lui du goût de la plaisance et se fait remarquer dans diverses compétitions dès son service militaire au bataillon de Joinville réservé aux sportifs de haut niveau. C'est l'année où le baron Bich prépare l'America Cup : le bataillon de Joinville fournit les équipiers... Quelques années plus tard, après différents stages dans des chantiers à La Rochelle et en Angleterre, il installe à Saint-Martin-de-Ré son premier chantier naval qu'il cède en 1986 à Philippe Joubert, en même temps qu'une licence à construire un bateau devenu célèbre dans l'île, le Tofinou. Il crée alors son grand chantier rochelais qu'il spécialise dans la fabrication du Rhéa, un bateau de style rétro inspiré des anciens remorqueurs de l'ostréiculture. Le succès est immédiatement au rendez-vous et son chantier comprend vite près de cinquante employés.

On ne peut pas parler de Michel Danglade sans évoquer l'Académie de Saintonge où il fut reçu en 1993 au 5e siège, en remplacement d'Henri Marchat, diplomate et biographe. Il s'agissait pour lui de la plus belle consécration, non pas à la façon d'une médaille à afficher à son veston - il était d'une discrétion exemplaire à son sujet - mais à celle de se considérer comme l'humoriste attitré de la compagnie : ses discours de réception, ses comptes-rendus de lecture se montraient toujours pleins d'esprit, avec un sens du mot remarquable. Chacun se souvient de sa réception d'Alain Braastad, négociant comme lui et patron des subtils cognacs Delamain, présenté comme un « nez » sur le modèle de Cyrano de Bergerac. S'il ne devait rester dans la mémoire charentaise qu'une seule image de Michel Danglade, Dans les bras d'un marin l'emporterait sur toutes les autres : c'est son dernier roman, il y mêle adroitement son goût de la mer et sa connaissance intime de l'histoire des Charentes transformée en véritable épopée picaresque. Il en disait : « Cet ouvrage chante les bras. De la charrette à bras au bras d'honneur, les bras sont partout. Petit bras, gros bras, bras raccourci. À tour de bras pour les vaillants, bras de Morphée pour les paresseux. Bras ouvert à la demoiselle, qui s'en inquiète s'il est séculier, qui s'en intimide s'il est de sous-préfet, et trouve inconfortable ceux du fauteuil Louis XIII. Mais parlez-lui des bras d'un marin : les bras lui en tombent, un délicieux frisson la saisit. Elle tangue de plaisir, elle rêve de s'y blottir. Elle y penche la joue comme le font les filles tendres, ferme les yeux. Elle y frissonne au chant de la mer, elle s'y grise aux parfums des îles sous le vent. »

(Texte largement inspiré de la notice Danglade (Michel) rédigée par Pauline Reverchon et François Julien-Labruyère pour le Dictionnaire biographique des Charentais, Le Croît vif, 2005)

F. Julien-Labruyère

retour Retour au menu