La plus belle préface du Croît vif

Couverture Ne Dis Jamais ton NomCelle dont je suis le plus fier parce qu'elle exprime au mieux le contenu du texte publié, en l'occurrence celui de Josie Levy Martin : Ne dis jamais ton nom. Mais aussi parce qu'elle fut la plus difficile à obtenir. « "Que diriez-vous de Simone Veil ?" me suggère Marcel Stourdzé. Il ajoute qu'il ne faut surtout pas me faire d'illusions sur l'apport commercial que représente son nom dans les milieux juifs mais qu'elle suscite mieux que toute autre personnalité une sympathie rassurante envers tout ce qui s'est passé pendant la guerre. Il insiste sur les deux adjectifs, "commercial" et "rassurante", puis comme pour commenter leur rapprochement, il évoque la Fondation pour la mémoire de la Shoah que préside alors Simone Veil : "Ne pensez pas que les portes du Mémorial vont s'ouvrir automatiquement à son nom, ce serait plutôt le contraire ; vous avez vécu cela à Cetelem, m'a souvent raconté Jean-Michel (son fils), il n'y a pire méfiance que celle des sociétés face à leurs actionnaires quand ces derniers se mêlent de leur expliquer le terrain ou de leur montrer le chemin ; c'est comme cela au Mémorial : tout ce qui vient de la Fondation les met sur le qui-vive ! Dans quelques semaines, elle ne sera plus présidente, mais cela risque d'être pire avec celui qui la remplacera : David de Rothschild a une âme de banquier et un esprit de trésorier ; le Mémorial va encore plus se méfier même si je suis sûr qu'il sera plus efficace que Simone Veil à leur trouver des fonds !" Avec ces recommandations qui n'en sont pas mais éclairent le sujet de façon particulièrement intime, j'écris une belle lettre à Simone Veil en lui joignant la version américaine du livre et en lui suggérant de m'autoriser à simplement utiliser le texte d'une conférence qu'elle a dite au Mémorial de Caen à propos des enfants cachés, dans le cas où elle n'aurait pas le temps de lire l'histoire de Josie. Quelques jours après, je reçois un coup de fil de sa secrétaire me demandant de lui envoyer la traduction du texte afin de lui en faciliter la lecture. Et quelques semaines plus tard, au matin du 29 septembre 2006, j'ouvre le fichier appelé « Préface Josie Lévy version OK.doc ». Un très beau texte de quatre pages dactylographiées, en parfaite harmonie avec celui de Josie. Manifestement, Simone Veil a lu le manuscrit et traduit sa richesse, manifestement sa conférence de Caen l'a ouvert à l'universel. (texte tiré du Rendez-vous de Lesterps, Le Croît vif, 2010)

 

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Simone VeilEn découvrant ce récit écrit par une enfant cachée, j'ai retrouvé l'émotion qui m'avait saisie par le passé, en rencontrant des enfants cachés ou en lisant leurs témoignages rassemblés notamment dans le très beau recueil « Paroles d'étoiles ».

Josie Lévy-Martin a été une petite fille de six ans que ses parents, juifs et réfugiés en Charente limousine, ont confiée en janvier 1944 à une religieuse pour la mettre à l'abri d'une rafle et de la déportation. De cette séparation qui a duré six mois, elle livre, soixante ans après, un récit précis, fait de mille détails : des plus anodins comme les repas parcimonieux, les jeux, la délicatesse des autres enfants... aux plus marquants comme la découverte d'un soldat allemand mort dans un fossé, l'écho du massacre d'Oradour ou les retrouvailles avec ses parents devenus presque des inconnus...

La force de ce récit, c'est de parler « à hauteur d'enfant » et de rapporter ce qu'elle a vécu de la façon la plus fidèle possible, sans enjoliver les faits. C'est ainsi que la guerre paraît d'autant plus effroyable qu'elle est perçue à travers le regard spontané et innocent d'une enfant de six ans. C'est avec la même justesse de ton que l'on réalise toute l'ambivalence avec laquelle un enfant peut vivre un tel arrachement.

Les premières semaines, Josie réclame ses parents, souvent le soir dans des suppliques silencieuses. Puis, le temps passant, elle s'habitue à sa nouvelle vie, s'attachant à la cuisinière, gentille et généreuse, et même à la sœur Saint-Cybard, dont les dehors sévères dissimulent une grande bonté désintéressée. Et quand l'enfant ne parvient plus à visualiser le visage de sa mère tandis que la religieuse lui lit une lettre d'elle, c'est sans recul que la scène est décrite, ce qui la rend d'autant plus bouleversante : « C'est le visage qu'elle ne voit pas, le visage de Maman est comme flou, comme le flou laissé sur son ardoise après qu'elle efface ses problèmes d'addition. Elle essaie parfois très fort de faire revenir le visage de Maman au-dessus de la robe bleue à pois blancs mais il devient encore plus vague ». Ce que ce texte nous permet aussi de partager, c'est le désespoir des parents d'avoir dû se séparer de leur fille unique, des parents déchirés entre la volonté de lui donner une chance d'être sauvée et la culpabilité de ne pas pouvoir la protéger eux-mêmes. Même si, dans son malheur et malgré la perte de certains membres de sa famille, Josie a eu de la chance, non seulement elle a été sauvée, mais elle a retrouvé ses parents à la fin de la guerre.

Pourtant, le récit de ces six mois de séparation montre que cet épisode l'a marquée à vie. Confrontée à la douleur de la séparation, à la dureté des règles d'une pension et à la nécessité de se plier à une religion qui n'était pas la sienne, Josie a traversé des jours et des nuits d'angoisse, se demandant si elle avait été abandonnée et quand ses parents allaient revenir.

Pendant de longues années, bien après la guerre, les enfants cachés ont refoulé leurs souvenirs : certains, parce qu'ils ne voulaient pas en parler, d'autres parce qu'on ne voulait pas les écouter. Ils étaient vivants alors que tant d'autres enfants avaient disparu dans les camps.

Josie explique qu'elle a consigné son expérience de la guerre vers l'âge de 12 ans dans un cahier qu'elle n'a plus ouvert ensuite, jusqu'à ce que la petite fille de 6 ans qu'elle avait été revienne frapper à la porte de sa mémoire, plus de trente ans après. Il lui faudra presque autant de temps pour reprendre ses notes enfantines et les rassembler dans ce texte. Josie a enfin transgressé cette loi du silence qui s'est imposée plus longtemps encore aux enfants cachés qu'aux survivants des camps. Longtemps, nous avons cru que le temps passant, le traumatisme de la séparation, l'angoisse d'une éventuelle arrestation, les éventuelles discriminations ou brimades que les enfants cachés avaient pu subir, s'estomperaient. De même, beaucoup ont pensé que s'effacerait progressivement l'immense douleur de ceux qui n'ont pas eu la chance de Josie et dont les parents ne sont pas revenus.

Nous qui sommes revenus des camps, nous avons sous-estimé la douleur des enfants cachés, de ceux qui ont dû attendre la libération pour retrouver leurs parents, et davantage encore, de ceux qui, après une longue attente, ont vécu l'espoir de leur retour ; mais surtout de ceux dont les parents ne sont jamais rentrés et qui souffrent encore de ne pas savoir comment ils sont morts, ne pouvant accepter la réalité.

Il a fallu lire leurs récits, entendre leurs témoignages, pour comprendre qu'avec le temps, le passé les rongeait de plus en plus, parce qu'ils n'avaient pu parler de leur angoisse, de leur chagrin, des vexations et des humiliations.

Ils ont été parfois culpabilisés de n'avoir pas su ou pu exprimer leur reconnaissance à ceux qui les avaient sauvés et aimés durant cette vie partagée. C'est ce que dit si bien Josie dans son épilogue : pendant des années, elle n'a pas pensé à rechercher sœur Saint-Cybard pour la remercier de son geste ; c'est donc aussi pour elle qu'elle a écrit ce récit. Grâce à des femmes et des hommes comme cette religieuse, courageux et de bonne volonté, beaucoup d'enfants juifs ont eu la vie sauve. Si la déportation, avec ses atrocités et ses humiliations, leur a été épargnée, c'est grâce à ces Français, dits « ordinaires » qui les ont cachés, souvent au péril de leur vie.

Ce n'est que tardivement que nous avons enfin pris conscience qu'il était impossible pour beaucoup de ces enfants de comprendre pourquoi et comment nous avions survécu à la déportation alors que leurs parents avaient disparu. Si nous-mêmes avons peu parlé, c'est que, comme beaucoup d'entre eux, on a refusé de nous entendre. À notre retour, nous voulions aussi raconter, parler des camps, mais nous écouter était insoutenable pour ceux qui n'avaient pas été déportés. Pour ceux d'entre nous qui sont rentrés, reconstruire une vie normale exigeait déjà une grande volonté. Nous n'avons pas su voir que la souffrance des enfants cachés et leur questionnement étaient d'une nature différente, laissant de profondes séquelles encore plus difficiles à supporter.

Notre mémoire d'anciens déportés s'est focalisée sur la Shoah, l'extermination, ne serait-ce que pour combattre le négationnisme, ainsi que sur la déportation, ne serait-ce que pour faire entendre notre voix à côté de celle des déportés résistants, longtemps mieux écoutée que la nôtre.

De notre propre enfance, nous n'avons guère parlé, sinon pour l'assimiler au bonheur perdu. Ce bonheur, beaucoup d'enfants cachés l'ont perdu dès la séparation d'avec leurs parents. Il a fallu près de soixante ans pour que leur souffrance soit exprimée et entendue dans sa singularité. Elle est désormais partie prenante de notre mémoire commune.

 

Simone VEIL
Présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah

 

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