L’art du taupier

Article paru chez Arléa en 2003 dans un livre d’or de ses auteurs

 

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Prenons cette région qui porte le nom de Charentes : elle compte huit cent soixante-dix mille habitants, cent quatre points de vente de livres, dont quatorze, hypermarchés compris, méritent le détour – commercial s'entend –, cinq éditeurs, onze revues culturelles… La production annuelle varie autour de vingt-cinq titres au tirage moyen d’environ mille cinq cents exemplaires. Comme on dit dans les manuels de marketing à l’horizon globalisant, il s'agit d'une niche, et même d'une niche minuscule… Naturellement, jamais aucun libraire sérieux ne “monte” ses piles de caisse avec cette production !


C’est pourtant elle qui assure les trois quarts des articles de la presse régionale consacrés au livre ; c’est parmi ses titres que figurent les rotations les plus fortes des deux cents cinquante bibliothèques locales ; c’est elle qui, au-delà du cycle de vie habituel du livre, assure la part la plus récurrente des achats et des ventes de bouquinistes ; c’est enfin elle que chérissent avec passion quelque deux cents collectionneurs d’identité.


Il faut être vraiment fou pour se complaire dans une telle niche ! L'éditeur de livres régionaux fait penser à ces maîtres-jacques d’autrefois, auxquels les villageois confiaient la chasse aux taupes dans leurs jardins. Une activité mi-partie insignifiante et indispensable… Le régionalisme – connotation ringarde s’il en est – diffère d’ailleurs peu de l’art du taupier. On est là dans le domaine du souterrain, du confidentiel, du quasi secret, eppure si muove

François Julien-Labruyère
(taupier fou à l’enseigne du Croît vif*,
et, côté de l’horizon globalisant,
créateur d’un réseau de banques dans vingt et un pays…)

 

* Le croît vif exprimait autrefois la valeur ajoutée prise chaque année par le bétail. C’était du temps des taupiers.

 

(Les derniers chiffres des recensements donnent 893 652 habitants pour les Charentes – 339 628 pour la Charente, 554 024 pour la Charente-Maritime. Contre 64 102 000 pour la France entière. Les Charentes représentent donc 1,4% de la population française. Quant au PIB par Charentais, il est de 25% inférieur à la moyenne nationale. Autrement dit, à la louche, la richesse vive des Charentes représente 1% de celle de la France. Imaginons que ce chiffre soit aussi à peu de choses près celui du marché du livre : cela signifie qu’un livre vendu en 100 000 exemplaires au niveau national se vend en 1000 exemplaires en Charentes. A part quelques titres, notamment parmi les romans primés, il est rare qu’un tirage dépasse les 20 000 exemplaires en littérature et les 5000 exemplaires en sciences humaines. Autrement dit, un livre à succès au plan national se vend en 50 exemplaires en Charentes pour des sciences humaines et en 200 exemplaires pour un roman ! Or les éditeurs régionaux, plus tournés vers les documents que vers les romans, obtiennent généralement le point mort entre 500 et 700 exemplaires. Ce qui veut tout simplement dire, puisqu’ils en vivent, qu’un livre régional moyen se vend localement dix fois plus qu’un livre national dans la catégorie documentaire et entre deux et trois plus pour les romans… Je connais beaucoup de libraires charentais qui n’en sont pas conscients et pensent que le rayon régional est une tache dans leurs rayonnages !)

 

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