Introduction au Dictionnaire biographique des Charentais (2005)

Incontestablement, les 1472 pages du Dictionnaire biographique des Charentais marquent l’histoire du Croît vif d’une pierre blanche. Du strict point de vue de la gestion de la société, comme aurait pu l’exprimer un banquier, envisager un investissement qui, à l’époque, représentait environ 80% du chiffre d’affaires annuel, est une folie à laquelle il ne faut jamais se laisser tenter. D’autant que les soutiens de préachat des deux départements charentais – certes bienvenus – n’assuraient que 17% du total… Basses considérations de tiroir-caisse, dira-t-on ! Mais angoisses pour le gérant de cette petite épicerie de campagne qui essaie de constituer un catalogue éditorial. L’accueil du livre montra à quel point les considérations gestionnaires sont toujours limitées, il montra aussi à quel point l’identité charentaise est une réalité encore méjugée. Certes vécue en retrait, mais profondément ancrée en chacun.


En trois mois, le dictionnaire s’est vendu en mille exemplaires. Avec près de trois mille exemplaires vendus, il dépasse bien des monuments biographiques nationaux, comme s’en étonnait et m’en félicitait Benoît Yvert, le directeur du livre et de la lecture, lui-même auteur et coordinateur de deux dictionnaires du personnel politique français. Les autres réactions furent tout aussi enthousiastes. Je n’ai jamais reçu un courrier des lecteurs aussi abondant et aussi chaleureux. Bien sûr, on me signalait des coquilles du genre date de décès précédant celle de naissance, des erreurs dans les prénoms ou les œuvres, des confusions ou des inversions entre membres d’une même famille… Ce que je craignais le plus était la mauvaise interprétation d’un personnage et l’oubli impardonnable d’un autre. En fait, côté mauvais jugement, je n’ai pas reçu de plaintes ; en revanche, côté oubli, j’ai eu plusieurs remarques dont la plus justifiée est celle des Talleyrand-Périgord, et notamment du grand ministre Charles-Maurice de Talleyrand qui passa toute son enfance à Chalais. Pierre blanche aussi, car le chiffre d’affaires augmenta cette année-là de 66% et parce que, comme tout bon manager, je me mis dans la tête que l’année suivante devait faire mieux !

 

Couverture Dictionnaire Charentais

L'âme n'est pas où elle
habite mais où elle aime.
Stéphane Mallarmé

– Une mémoire, mon petit,
c’est un sacré caveau de famille !
André Malraux

 

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Ils sont 5 318 à posséder leur notice. Ils sont 4 616 à avoir leur nom cité qui renvoie à une des notices précédentes. Soit au total 9 934 entrées pour ce Dictionnaire des Charentais, de tous ceux qui, à un titre ou à un autre, ont réalisé quelque chose de marquant dans les différents domaines de la culture, l’identité locale, la littérature, l’art, le folklore, les sciences, la politique, l’économie, le sport, le journalisme ou encore l’action héroïque (actualisation arrêtée au 31-12-2004)…


Mais que dès le premier mot cela soit dit : Untel, cet inestimable Untel, cet éminent Untel, ce célèbrissime Untel, a été oublié et son frère, l’insignifiant, le médiocre, le nul même, figure dans ces pages alors qu’on ne voit vraiment pas à quel titre il s’y trouve ! Et en plus, il a droit à une photo ! Quant à leur cousin, celui de l’autre branche Untel, sa notice est farcie d’erreurs et celle de son fils bien trop longue pour ce qu’il a fait ; en revanche, manque l’essentiel à celle de son père en regard de ce qu’il a laissé ! Face à ces réactions qui sans aucun doute marqueront la sortie de ce livre, les auteurs ne peuvent qu’afficher leur bonne foi et suggérer l’effet-miroir d’un tel dictionnaire biographique : tous les Untel ont été mal traités, qu’ils se posent donc la question de savoir pourquoi !


Une entreprise comme celle-ci n’évite jamais la petite rumeur mondanisante du « qui y est, qui n’y est pas », elle n’évite pas non plus, quoiqu’elle fasse, la petite blessure de vanité personnelle, la mésestimation d’un souvenir familial ou une attribution douteuse de paternité à une action collective. Les exemples d’oubli ou de mauvais jugement pourraient se voir multipliés à l’infini1, car tout dépend du niveau où l’on fixe la barre et de l’intérêt quasi affectif que chaque auteur porte aux personnages dont il traite la notice.


Indépendamment de ces considérations générales, la réalisation de ce dictionnaire s’est heurtée en permanence au paradoxe suivant : les notices des « petits » sont évidemment les plus intéressantes puisqu’on trouve aisément la documentation sur les « grands » ; mais à ce compte-là, l’œuvre devient vite un puits sans fond... Et le risque d’oubli augmente à mesure… Tout ceci ne peut qu’inciter l’éditeur de ce Dictionnaire à envisager l’actualisation de ce corpus grâce à internet, et sans doute à terme une nouvelle édition complétée et corrigée : pour cela, son courrier (électronique ou non2) est ouvert à toutes les remarques, critiques et suggestions.

 

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Dresser un Dictionnaire des Charentais et de ceux qui ont marqué les Charentes se révèle un véritable exercice d’équilibre. Entre le désir proprement démagogique de mentionner tout le monde, à la limite de l’annuaire faire-plaisir, et celui, élitiste, de réserver son entrée aux plus notables, entre le soin mis à honorer le passé et la volonté de transmettre pour le présent, entre le souci de traiter tous les secteurs d’activité, tous les horizons sociaux, toutes les positions idéologiques, toutes les sensibilités politiques et celui de bien pondérer chacune des notices qui en résultent, les choix successifs qui ont abouti à cette liste de noms ont été menés avec un mélange de rigueur intellectuelle et de sentiment de responsabilité devant le patrimoine historique que représente un tel ouvrage : climat dépassionné pour l’universalité de la sélection, approche critique pour le contenu des notices. Ni complaisance, ni parti pris… Seule a compté l’idée du témoignage devant l’histoire. C’est ainsi que le premier à en avoir évoqué le projet, Jean Glénisson, concevait l’entreprise. C’est aussi le sens du parrainage donné à ce dictionnaire par les trois académies charentaises.


Les quarante-six auteurs en témoignent : leur seule motivation à participer à ce grand œuvre collectif fut leur attachement au pays charentais. Bien évidemment, ils ne sont à l’abri, ni de l’erreur documentaire, ni du mauvais réglage de la « barre », ni du malheureux oubli individuel qui feront douter du sérieux de l’entreprise. Ils en sont conscients, mais ce risque leur semble mineur par rapport à la masse de l’information dépouillée, vérifiée et mise en forme, ainsi rendue disponible pour le public d’aujourd’hui et de demain. Et pour notre petite fierté de Charentais, ajoutons qu’aucune autre région française ne dispose d’un ouvrage similaire…


Cette œuvre s’inscrit dans la longue durée de l’histoire régionale. Elle a été conçue comme un lieu de mémoire en devenir, héritant du passé et tentant de projeter le présent vers le futur. Ce dictionnaire n’est en effet pas le premier de la tradition érudite des deux départements charentais ; gageons et espérons qu’il n’en sera pas non plus le dernier.


Ce sentiment d’un travail de création continue a séduit chacun durant l’élaboration de ce chantier : où trouver la « matière première » la plus abondante, sinon dans les publications précédentes, quitte à la vérifier et la remettre au goût du jour ? La Biographie saintongeaise de Pierre-Damien Rainguet, la Biographie de la Charente-Inférieure de Henri Feuilleret et Louis Meschinet de Richemond, la Biographie des hommes remarquables du département de la Charente de François Marvaud, le Mémorial de la Légion d’Honneur en Charente-Maritime de Jacques Darcos, des biographies communales comme celles de Léonie Duplais pour Rochefort et de Noèl Santon pour Saint-Jean-d’Angély, des études spécialisées comme celles de Théodore Grasilier sur les évêques de Saintes, de Pierre-Gabriel Tricoire sur les évêques d’Angoulême, de Louis Meschinet de Richemond sur les marins de La Rochelle, de Michel Colas pour les écrivains de la région, de Jean Jézéquel pour ses notables du XIXe siècle, de Gérard Aubisse pour ses peintres, de Louis Audiat pour ses imprimeurs, de Marc Leproux ou de Georges Rodrigues pour leurs grands voyageurs, de Camille Lépouchard et Yvette Renaud pour leurs aviateurs, d’Andrée Marik pour ses poètes, de Jean Dhombres pour ses savants, d’André Debord pour ses premiers seigneurs, de Francis Masgnaud et de Jérôme Royer pour leurs francs-maçons, sans oublier l’excellent travail de Giuliano Ferretti sur l’entourage de Fortin de La Hoguette, ainsi que le fonds inestimable laissé par les notices nécrologiques publiées dans les bulletins des principales sociétés savantes, notamment la Société des archives historiques de Saintonge et d’Aunis et la Société d’archéologie et d’histoire de la Charente, forment un terreau essentiel où s’est nourri cet ouvrage. N’oublions pas de mentionner l’impressionnant travail documentaire réalisé par la bibliothèque de Saintes qui aligne désormais des dossiers biographiques sur plus de vingt mètres de linéaire ! Enfin, ces témoins incontournables que sont les journalistes, indicateurs de pistes plus que biographes au sens propre, ont apporté à ce chantier une grande part de son actualité.


Toutes ces sources convergent vers ce dictionnaire et en font un outil de référence sans réel précédent. Il s’agit en effet du premier dictionnaire biographique couvrant les deux départements charentais. Comme, en plus, ses ancêtres datent de 1863 pour la Charente (Marvaud) et de 1877 pour la Charente-Maritime (Feuilleret)3, on comprend l’importance de l’actualisation qui a été nécessaire durant toute son élaboration. De la même façon, la liste actuelle formera le terreau documentaire d’une actualisation future. Ainsi va l’identité régionale, de recherches en recherches, d’attachement en attachement.


Au total, près de 10 000 entrées concernent environ 8 500 personnages. Il est évident qu’un certain nombre de notices relèvent de la compilation d’auteurs anciens, mais elles sont loin d’être la majorité ; la plupart, en effet, sont originales : soit elles apportent des informations inédites (c’est le cas de la quasi totalité des personnages actuels), soit elles représentent une synthèse actualisée de la connaissance d’aujourd’hui, notamment pour les « grands Charentais », soit encore elles ont été l’occasion d’un véritable travail de recherche ou de réflexion sur le rôle de tel ou tel4. La notice moyenne est de 963 signes, allant de 200 signes pour les plus courtes à plus de 7000 pour les plus longues5. Bien qu’il soit difficile d’affecter très exactement une notice à un siècle déterminé, un grand nombre se trouvant à cheval sur deux périodes et la seule date de naissance pouvant porter à confusion, 34,6% d’entre elles concernent le XXe siècle, 33,0% le XIXe, 14,7% le XVIIIe, 6,3% le XVIIe, 4,8% le XVIe et 4,8% les époques précédentes, tandis que 1,6% relèvent du domaine imaginaire. C’est assez dire l’effet naturel d’éloignement dû à l’oubli et à une documentation plus éparse, ainsi que celui, voulu par les auteurs, de focalisation sur l’identité régionale, celle-ci n’apparaissant vraiment comme préoccupation majeure qu’au XIXe siècle.


Si, dans cet inventaire, certaines villes se voient mieux traitées, c’est que par tradition, grâce à leurs sociétés savantes, elles se sont montrées plus fécondes dans leur travail de mémoire, en se tournant depuis longtemps vers la biographie de leurs ressortissants les plus marquants. À cet égard, Angoulême, Saintes et Rochefort qui ont bénéficié de sociétés savantes actives depuis le XIXe siècle ou Cognac aujourd’hui démontrent une vitalité remarquable. Des villes plus petites, comme Pons éprouvent un souci équivalent d’affirmation de soi par ses enfants ; d’autres, comme Ruffec, le ressentent beaucoup moins6...

 

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Charentais d’origine et Charentais d’adoption

La grande question pour concevoir un tel ouvrage est d’en fixer une méthodologie précise. Les règles ayant présidé au travail commun se doivent donc de figurer en introduction, afin que chaque lecteur puisse s’y reconnaître et en mesurer le contenu.


Tout d’abord la notion même de Charentais. Sont considérés comme tels les habitants des deux départements charentais, indépendamment de leur origine géographique. Cette définition du Charentais, plus civique qu’ethnique, laisse donc entendre que l’apport extérieur est un enrichissement : les exemples en sont nombreux et souvent prestigieux, à commencer par les négociants anglo-saxons de Cognac ou par de brillantes individualités comme Combes, Audiat, Bartox, Vigny ou Vinet, le « Vendéen » de seconde génération, père symbolique d’un vaste courant d’immigration venu du nord et partout source d’un dynamisme charentais très remarquable. La force d’une identité régionale se mesure peut-être mieux encore au nombre et à la qualité de ceux qui s’y assimilent : cela prouve indirectement la valeur de ceux qui y possèdent leur origine. D’où cette définition intégrative du Charentais à laquelle appartiennent environ plus de la moitié des notices.


En second lieu, pour environ un tiers des noms, viennent les Charentais de naissance qui se sont illustrés ailleurs et ont conservé des attaches avec leur région. Il s’agit de la diaspora charentaise, due la plupart du temps à des motifs professionnels ; elle est quasi toujours de première génération, plus rarement de seconde, car au-delà se distend le lien avec l’origine. Monnet, Gourville, Champlain, Chardonne, Réaumur, Mitterrand ou les La Rochefoucauld en représentent quelques figures emblématiques, ou encore l’un des plus anciens d’entre eux, ce Macer revenu mourir chez lui après trente-trois ans de Rhétie au commandement d’une aile de cavalerie. L’index géographique complétant l’ouvrage permet de se rendre compte immédiatement de ce double mouvement que traduit cette liste des Charentais : d’un côté « l’héroïsation » apportée par la réussite extérieure des enfants du pays, de l’autre la « notabilisation » de ceux qui s’y intègrent7.


La troisième catégorie concerne quelques familles charentaises, souvent nobles, dont aucun des membres à lui seul ne pourrait prétendre figurer dans ce dictionnaire, mais dont la pérennité dans un lieu ou une fonction rend leur présence indispensable à la compréhension de l’histoire locale. C’est caractéristiquement le cas pour un certain nombre de lignées féodales à l’exemple de ces dynasties seigneuriales qui régnèrent durant plusieurs siècles à Mauzé, Montendre ou Montguyon.


La quatrième catégorie regroupe ceux qui ne sont ni Charentais d’origine, ni Charentais d’adoption, mais ont marqué les Charentes grâce à une partie de leur vie ou de leur œuvre, même s’ils n’ont fait qu’y passer. Militaires comme Du Guesclin, Larminat ou Michahelles, fonctionnaires comme Turgot, Bégon ou Toufaire, écrivains comme Hugo, Michelet, Zola, Sartre ou Hölderlin, exilés célèbres comme Marie Mancini ou Trotski, personnalités de passage comme la duchesse de Berry ou Napoléon... Pour cette catégorie, le choix se devait d’être limitatif au risque de tomber dans l’inventaire des présidents venus inaugurer quelques chrysanthèmes : il a été guidé par l’écho plus ou moins grand qui en demeure dans la mémoire collective.


Dernière catégorie enfin, celle des êtres fictifs ou légendaires qui, à la façon de Mélusine, de Walton, de la Mérine à Nastasie ou de Ronceraille, sont entrés de plain-pied dans l’expression de l’identité locale, avec souvent plus de force que des êtres réels8. Il manquerait de la vérité à Angoulême si Balzac n’y avait pas brossé ses Illusions perdues...

 


Par analogie, c’est également le cas des hommes préhistoriques : parce qu’ils ne possèdent aucun nom propre et que leur image confine souvent au mythe, un tel inventaire pourrait les avoir oubliés. Pourtant, on imagine mal la tradition érudite de la Charente sans son immense patrimoine de restes humains, notamment du Paléolithique. Ceci veut simplement dire qu’ils sont porteurs d’identité, de sens régional, au même titre que n'importe quel autre personnage. Les projets qui se développent actuellement autour du squelette néandertalien de Saint-Césaire, en sont l’illustration. Les plus marquants de ces ossements pour leur rôle de jalon dans l’évolution de l’espèce font donc partie de la liste, avec comme dénomination celle de leur lieu de découverte.

 

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La création comme identité

Les choix préalables à l’établissement de ce dictionnaire puis leur concrétisation dans la sélection et la pondération des notices ne sont nullement neutres. Contribuer à donner une conscience historique à une région implique de s’attacher plus volontiers aux domaines culturels, symboliques et sensoriels qu’à ceux qui relèvent du champ économique et social. Ceci ne signifie nullement qu’ils aient été négligés ; la conscience historique de l’Angoumois prend aussi bien naissance dans son tissu industriel que dans son patrimoine archéologique ; et que serait Cognac sans le cognac ? Une attention particulière leur a donc été réservée, de même qu’au monde politique, mais toujours à travers le prisme de leur impact identitaire et de leurs liens locaux. En ce sens, une petite production, même sans grand résultat économique, mais dont la région se montre fière ou à laquelle elle s’attache, se verra privilégiée par rapport à une autre, plus importante, mais simple expression décentralisée de pouvoirs de décision situés ailleurs. Ceci est particulièrement vrai en matière culturelle : un monographe de village possède plus de sens régional qu’un organisateur de tournées théâtrales parisiennes, même si son public est plus restreint. De même dans le domaine économique, la création d’une ferme aquacole ou, pour rester dans le marais, le maintien d’une minuscule activité de saunerie, résonnent plus que le haut management d’une usine employant de nombreux ouvriers, mais qui n’est qu’un établissement sans image autonome, appliquant des politiques qui lui sont dictées par un organe lointain.


En vertu de ces principes, l’idée de base de ce dictionnaire est de mettre en avant les créateurs plutôt que les purs gestionnaires, autrement dit l’apport personnel de préférence à l’héritage du fauteuil, du galon ou du patrimoine. C’est ainsi que, dans la mesure où ils n’ont été que cela et ne se sont nullement signalés par autre chose, ont été éliminés de la liste les intendants, les gouverneurs, les préfets (ceux qu’Eugène Eschassériaux surnommait les « étrangers de passage » !), les évêques et les présidents du monde socio-professionnel ou associatif (chambres d’agriculture, de commerce ou des métiers, syndicats ouvriers ou de branche, etc...). En revanche, qu’un chef de bureau à la préfecture rédige une copieuse Statistique, comme Gautier devenu l’une des références historiques du XIXe siècle, ou qu’un Le Terme, simple sous-préfet, propose un Règlement des marais, leurs noms figurent en bonne place parmi les créateurs d’identité charentaise. De même, tous ceux dont le souvenir demeure à travers une œuvre durable due à leur impulsion personnelle : tel évêque promoteur d’un hospice, tel instituteur fondateur d’un syndicat, ou encore un préfet comme Garnier, parce qu’il joua un rôle éminent lors de la libération d’Angoulême...


Ceci est encore plus vrai pour certaines catégories comme celle des chefs d’entreprise. Chaque fois, l’invention, l’innovation ou la mutation ont constitué l’aune du choix commun. Cet accent mis sur la création favorise la valeur identitaire au détriment du statut social des personnages choisis. Au détriment aussi du statut social, souvent plus élevé, de ceux qui n’ont pas été retenus, parce que simples héritiers ou managers d’une tradition dans laquelle se fond leur propre horizon personnel. À la différence de Victor Hugo qui prétendait ne pas vouloir choisir entre « passer à la poste hériter et passer à la postérité », les auteurs du dictionnaire n’ont nullement hésité : ils ont toujours visé le second terme du calembour. En revanche, dans ce choix, il est clair qu’ont été privilégiés les secteurs d’activité porteurs de sens régional : la culture, la politique et, dans le domaine économique, l’agriculture, le cognac, la conchyliculture, le papier et les feutres, la plaisance ou le tourisme, se voient ainsi sur-représentés par rapport à leur poids réel dans l’économie charentaise.


La mesure du poids mémorial d’un personnage est complexe, surtout en ce qui concerne ceux dont le prestige social semble les projeter au premier rang. À l’inverse, certains inconnus à leur époque peuvent avoir laissé des traces permettant d’en tirer une étude : ils deviennent alors des « types » historiques ou sociaux et entrent de plein droit dans la liste. Squelette, inscription funéraire, livre de raison ou journal intime, ce n’est pas la notabilité du moment qui compte, c’est l’écho qui demeure d’une existence grâce aux efforts d’un chercheur qui y décèle une clef d’interprétation, qui elle-même donne de la matière à l’histoire locale. Nombreux sont ces anonymes portés à la notoriété historiographique pour une parcelle de la tradition régionale : qu’on songe à Mathieu Mayaudon dont les comptes permettent de recréer l’ancien élevage spéculatif du sud saintongeais, à Henri Chasseriaud dont le journal de bord donne un descriptif détaillé du cabotage des pertuis charentais ou, selon un transfert de sens caractéristique de l’époque actuelle, à ce Léopold Gourmel dont le nom est passé d’un atelier de bourrelier rétais à une marque de cognac haut de gamme, ou encore à ces émigrés du « Refuge » dont le souvenir nourrit une part de l’identité de groupe de l’église protestante d’aujourd’hui.


L’évaluation est encore plus périlleuse pour les contemporains ! On sait que tout archivage comporte deux volets, une certaine remise en ordre du passé et une sauvegarde, au mieux, de ce qui apparaît comme saillant dans le présent. Le second volet est toujours le plus délicat. Les auteurs sont conscients de la responsabilité historique de discernement et d’objectivité qui leur incombe face à cette sauvegarde. « Que penseront de nous nos successeurs, les érudits des siècles suivants, si nous n’avons pas su déceler les personnages porteurs de l’habit identitaire de demain au profit de ceux qui, de toute façon, sont destinés à tomber dans l’oubli et qui nous auraient illusionnés par leur notoriété actuelle ? » Cette crainte des effets mode et un profond souci de projection historique ont guidé l’élaboration du dictionnaire. Ce n’est que parce qu’il s’adresse en priorité au public actuel que ses auteurs se sont attachés à ne pas rejeter telle ou telle catégorie, l’exemple le plus net étant celui des grands chefs de cuisine dont le caractère éphémère est évident, mais dont la place dans le paysage affectif de la région est primordiale. Il manquerait quelque chose à La Rochelle sans les Coutanceau…


Cette petite gourmandise mise à part, la liste découle directement de la conscience d’un devoir de mémoire devant l’histoire charentaise. Ce dictionnaire n’a donc rien d’un Who’s who, ni d’un annuaire professionnel, ni d’une généalogie complaisante, il se veut simplement un éclairage de l’identité régionale, telle qu’on peut aujourd’hui l’entrevoir9.

 

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Les catégories de notices et leurs critères

Parmi les servants les plus fidèles de cette identité, figurent les écrivains, qu’ils aient produit des œuvres imaginaires, comme poètes10 ou romanciers11, ou qu’ils se soient signalés dans l’ordre documentaire comme les érudits locaux12. Pour tous, la barre d’accès a été fixée à la publication d’au moins un ouvrage ou de plusieurs articles significatifs. S’y agrègent évidemment les créateurs culturels de toute sorte, promoteurs de musées, fondateurs de troupes théâtrales ou de groupes folkloriques, artistes de scène, y compris les bardes patoisants dont l’écho affectif est toujours insinuant, musiciens ayant là aussi été publiés, peintres13 et sculpteurs14 ayant exposé de façon reconnue ou dont une œuvre est retenue par un musée public, architectes ou maîtres d’œuvre ayant signé au moins un monument d’importance15, etc... Une catégorie proche, celle des journalistes16, comprend les créateurs de journaux, autrefois souvent des imprimeurs, ainsi que de simples rédacteurs, à condition qu’ils aient marqué leur temps par une œuvre en continu d’observation du milieu charentais.


D’autres catégories comportent des critères de choix apparemment plus objectifs : par exemple pour les sportifs17, dont la personnalité est souvent forte en termes d’identification collective, qu’on songe à Dominique Rocheteau ou à Colette Besson, leur sélection est liée à leur niveau international, y compris grâce à un titre de champion de France ; quant aux restaurateurs, dont l’image est essentielle à l’attrait et au charme d’une région, ils ont été retenus en fonction de leur classement au Guide Michelin (au moins une étoile) ou au Guide Gault et Millau (au moins 15).


Les hommes politiques18, de tout temps extrêmement nombreux car il s’agit là du cursus le plus habituel à la fois pour l’expression personnelle et le service de sa région, ont été sélectionnés sur des critères simples : à partir du niveau de député, sénateur et président de conseil général, ils ont été retenus (même si, comme au XIXe siècle, leur lien avec la circonscription n’était pas aussi fort qu’aujourd’hui) ; au-dessous, seuls les créateurs de quelque chose de significatif et de durable l’ont été, comme par exemple les maires responsables d’un plan d’urbanisation : ainsi à Royan, Labarthe, La Grandière, Garnier, Rigazzoni et Most.


Les grandes carrières administratives extérieures au pays charentais, militaires ou de haute fonction publique, sont plus délicates à évaluer, se rapprochant étroitement de la simple gestion évoquée plus haut. N’ont été retenues ici que celles qui furent ou sont particulièrement notables, y compris pour les faits d’armes ; le maintien du lien avec les Charentes a également compté dans ce choix.


La problématique des résistants19 est à la fois proche de celle des militaires et s’en différencie fortement par l’enracinement local. Leur nombre est important (plusieurs milliers recensés entre les deux départements) et leur sensibilité particulièrement vive, en raison des déchirements politiques et de comportements exaltés, intensifiés par la clandestinité. N’ont été retenus ici que les plus saillants parmi eux : les principaux chefs de réseaux (en spécifiant le cas échéant d’autres noms significatifs à l’intérieur de leurs notices) et ceux à l’actif desquels peut être comptée une action individuelle éclatante. Les différentes sensibilités politiques ont été respectées et, même si cela doit heurter quelques-uns, un petit nombre de collaborateurs notoires dont le nom fait maintenant partie de l’histoire, ont également leur notice dans le dictionnaire. Au même titre que certains occupants allemands...


Ce choix de projection historique la plus équilibrée possible, en dehors de tout jugement politique ou moral, concerne évidemment des périodes plus lointaines dans le temps : les guerres de Religion du XVIe siècle, les révoltes fiscales du XVIIe siècle, les heurts souvent violents occasionnés par l’existence du Désert au XVIIIe siècle ou les affrontements révolutionnaires, opposent toujours deux camps ; ils ont été traités avec pondération, corrigeant notamment les excès anti-révolutionnaires de Rainguet et de Marvaud, ou l’idéalisation des protestants par Feuilleret et Meschinet de Richemond.


Par analogie, certains vaincus, non pas de l’histoire générale, mais de leur propre itinéraire personnel, figurent aussi dans ce dictionnaire si, par ailleurs, ils répondent à l’un ou l’autre des critères définis ci-dessus. C’est le cas d’un petit nombre de faillis ou de condamnés en instance pénale dont on ne peut oublier le rôle passé au plan régional, généralement dans le domaine politique.

 

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Notices mode d’emploi

Un certain équilibre a bien entendu été recherché entre les diverses notices et leur présentation repose sur un socle minimum de renseignements, dans la mesure où ceux-ci existent, ce qui n’est pas toujours le cas. Au-delà de ce socle, jouent le tempérament propre de l’auteur et son attirance pour le personnage traité. Cette diversité dans l’unité, qui est la caractéristique de toute œuvre collective, fait la richesse de ce dictionnaire.


L’entrée des notices s’effectue par le patronyme. Cette règle souffre deux exceptions : les saints et les souverains, ainsi que certains évêques ou seigneurs du Moyen Âge, sont classés à leur prénom (avec éventuellement un renvoi de leur nom) ; d’autre part, les hommes préhistoriques sont répertoriés à « Homme » ou « Femme » suivis du lieu de leur découverte. Quant aux représentants du monde antique, le plus souvent Santons d’origine, ils sont classés à leur patronyme gaulois devenu surnom dans la dénomination romaine ; suit leur nom romain complet entre parenthèses.


Ce classement par le patronyme vise aussi tout particulièrement les noms composés grâce à un titre (fief ou simple propriété selon l’époque) ; celui-ci cède le pas à la dénomination première : par exemple, l’archéologue « Le Royer d’Artezet de La Sauvagère (Félix-François) » est classé à ce nom, avec renvois de « La Sauvagère » et « Artezet ». De même, les artistes connus par un pseudonyme sont classés à leur patronyme, avec un renvoi permettant de le retrouver : « Loti (Pierre) » renvoie à « Viaud (Julien, dit Pierre Loti) ». Pour les femmes mariées, l’entrée des notices s’effectue selon qu’elles ont choisi de se faire connaître sous leur nom de jeune fille ou d’épouse, avec renvoi éventuel de l’autre patronyme. Restent enfin quelques anonymes : on les retrouve à l’entrée X...


La présentation des notices est évidemment alphabétique (avec, pour les homonymes, un classement chronologique). Les noms précédés d’un article sont classés à celui-ci : ainsi « La Trémoille (Charlotte de) », « Le Divellec (Jacques) », ou encore « Du Guesclin (Bertrand) »... Ceux précédés d’une particule le sont au patronyme lui-même : « Mogon (Pierre de) » ou « Albignac (Philippe d’) »... Pour ce qui est des particules étrangères, la règle typographique habituelle a été suivie ; seules les particules flamandes sont classées à la façon d’un article : « Van der Mersch (Maxence) » est ainsi classé à « Van ». À l’intérieur d’une même famille, le classement des notices individuelles s’effectue autour du patronyme de base, selon un ordre chronologique indépendant des éventuels patronymes de branche et/ou du classement alphabétique du prénom.


Les abréviations bibliographiques qui clôturent les notices renvoient aux titres suivants :
- AD : Archives départementales.
- AN : Archives nationales.
- AP : Archives parlementaires.
- Alambic : F. Julien-Labruyère*, L’Alambic de Charentes, Croît vif, Paris, 1989.
- Aventures scientifiques : J. Dhombres (sous la direction de), Aventures scientifiques. Savants en Poitou-Charentes du XVIe au XXe siècle, Actualités Poitou-Charentes, Poitiers, 1995.
- BAVC : Bulletin de la Société des amis du vieux Confolens.
- Beauchet-Filleau : Dictionnaire historique et généalogique des familles du Poitou.
- Bénézit : Dictionnaire critique et documentaire des artistes-peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs, Gründ, Paris, 1976.
- BM : Bibliothèque municipale.
- Colas* : M. Colas*, La Charente en littérature, Bruno Sepulchre, 1982.
- DBF : Dictionnaire de biographie française.
- DP : Dictionnaire des parlementaires français.
- Flammarion : Dictionnaire Flammarion Charente ou Charente-Inférieure, Paris, 1901.
- FR ou Feuilleret* : Henri Feuilleret* et Louis Meschinet de Richemond*, Biographie de la Charente-Inférieure, Clouzot, Niort, 1875.
- Gohier : Dictionnaire des écrivains d'aujourd'hui dans les pays de l'Ouest, Les Sables-d’Olonne, 1980.
- Maitron : Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français.
- Marvaud* : F. Marvaud*, Biographie des hommes remarquables du département de la Charente.
- Masgnaud* : F. Masgnaud*, Franc-maçonnerie et francs-maçons, tome I en Aunis et Saintonge sous l'Ancien Régime et la Révolution, tome II en Charente-Inférieure de la première à la Troisième République, La Rochelle, 1989 et Mougon, 1996.
- Rainguet* : P.-D. Rainguet*, Biographie saintongeaise, Saintes, 1851.
- Recueil : Recueil de la Commission des arts et monuments historiques de la Charente-Inférieure et Société d'archéologie de Saintes.
- RSA : Revue de Saintonge et d’Aunis, bulletin de la Société des archives historiques de Saintonge et d’Aunis puis de la Fédération des sociétés savantes de Charente-Maritime.
- RMN : Réunion des musées nationaux.
- SAHC : Bulletin de la Société archéologique et historique de la Charente.
- Santon* : N. Santon*, Les Écrivains de Saint-Jean-d’Angély, Brisson, 1954.
- SAO : Bulletin de la Société des antiquaires de l’Ouest.
- SGR : Bulletin de la Société de géographie de Rochefort.
- Taillemite : É. Taillemite, Dictionnaire des marins français, Librairie maritime et d’outremer, Paris, 1982 (édition revue et corrigée en 2002 chez Tallandier).
- WW : Who’s who in France, Qui est qui en France.

 

Tout au long du dictionnaire, l’astérisque* accolée à un nom indique un renvoi vers une autre notice. De même, de multiples personnages secondaires originaires des Charentes, qui sont évoqués dans les notices, enrichissent la consultation alphabétique grâce à un renvoi. Enfin les différents index qui clôturent l’ouvrage (géographique, thématique, des abréviations et des noms cités dans les notices) permettent d’insérer les personnages traités dans toute une série de liens qui recréent leur univers mental et affectif20, ou bien l’environnement identitaire des lieux qu’ils ont fréquentés.

 

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L’autoportrait

La vigueur et la continuité d’un attachement régional dépendent en grande partie de l’actualisation des clefs d’interprétation de soi que lui fournissent ses écrivains, ses artistes et ses chercheurs. Avec leurs manques, leurs oublis, leurs exagérations, avec leur subjectivité qui, quoiqu’on en ait, demeure le ferment de tout engagement érudit, les auteurs de ce dictionnaire sont fiers de l’hommage qu’à travers lui ils rendent au passé charentais et du témoignage de leur époque qu’ils offrent aux générations à venir. Il est certain qu’à travers les siècles la notoriété a changé de visage : de militaire et religieuse, elle est devenue plutôt économique et culturelle. Les notices de ce dictionnaire en témoignent abondamment. Toutefois, la mémoire d’une région comporte de nombreuses strates et le souhait des auteurs est de les illustrer au mieux.


Un lieu ne devient une origine, par conséquent un tropisme, que par les signes qu’il émet : ceux qui les reçoivent et les reconnaissent s’expliquent ainsi une part d’eux-mêmes. À tort, à raison ; peu importe. Le fait est là... Qu’on n’en déduise pas pour autant un enfermement, c’est tout le contraire. La région, telle que la pratiquent les Charentais, est une compréhension à la fois culturelle et affective, en même temps qu’une inclination, presque une tendresse. Elle n’a rien à voir avec un quelconque tribalisme ou avec ces crispations communautaristes qui font l’actualité de ce début de siècle, elle n’est ni clôture névrotique ni esprit sectaire, elle est avant tout ouverture. On ne trouve en elle aucune glorification apeurée du particulier au détriment de la liberté d’esprit ou des universaux. Qui plus est, le pays charentais vit sa propre vision de lui-même de façon très moderne, c’est-à-dire nullement centrée sur l’existence d’un territoire géographique aux frontières administrativement fixées, mais comme un espace culturel. C’est la raison pour laquelle l’identité charentaise ne s’est jamais voulue revendicative ; elle existe calmement, en deçà du fourre-tout idéologique douteux que souvent recouvre le mot « identité », vécu comme un refus de l’autre, mais elle existe profondément.


En 1943, dans une conférence qu’il donnait à ses compagnons de captivité, Pierre-Henri Simon disait : « De toutes ces conditions naturelles et historiques (de pays composite et harmonieux), on peut aisément déduire quelques-uns des traits dominants de la psychologie saintongeaise. Une terre aux limites bien marquées, au climat extrême, au relief accentué porte généralement une race puissamment individuelle et fermée sur sa propre originalité – ainsi, par exemple, la Bretagne, l’Auvergne, le Pays Basque. Il n’en saurait être de même pour une province comme la Saintonge21 qui est essentiellement ouverte. Pays de composition, de transition et, dans tous les sens du mot, de transaction, elle nourrit un vieux peuple réfléchi, madré, naturellement cultivé si je puis dire, et plus porté au scepticisme et à l’ironie qu’au mysticisme et à l’enthousiasme. Peuple suffisamment travailleur, encore qu’un peu gâté par la douceur de son climat et la facilité de sa terre : peuple qui aime bien vivre, encore que dans la modération et l’économie. »


Pour toutes ces raisons, l’identité charentaise ne se montre nullement complexée à l’exemple de certaines autres, elle est tout simplement créatrice d’intimité, à la façon d’une singularité et d’une émotion de type esthétique. Il suffit de parcourir les notices qui suivent pour se rendre compte que l’enracinement vécu par les Charentais n’est qu’un moyen de mieux communiquer. D’abord entre eux, c’est l’évidence ; mais aussi avec les autres. On dit le Charentais renfermé sur lui-même ; il s’agit là d’une opinion superficielle, confondant réserve et méfiance. Leur force d’intimité qui leur vient de leur conscience régionale, bien loin de les handicaper, pousse les Charentais vers tous les mondes extérieurs possibles, qu’ils soient géographiques ou intellectuels, et leur assure une capacité d’accueil et d’intégration remarquables. Les noms qui suivent en témoignent aisément...


Dans le climat désenchanté qu’engendre la mondialisation en cours, avec son cortège de valeurs standardisées de plus en plus anonymes, et devant cette interrogation qu’on est toujours amené à se poser sur ce qu’est réellement le pays charentais si on l’identifie seulement à son paysage, aujourd’hui souvent malmené ou anémié, ou si on le réduit à un patois bien meilleur dans le clin d’œil que dans l’expression de soi, un tel dictionnaire manifeste de cet élan d’ouverture mêlé de proximité.


Une liste de noms ne constitue jamais une histoire. Elle peut tout juste prétendre à figurer parmi les auxiliaires de recherches à venir. En revanche, à elle seule, elle peut représenter une psycho-sociologie ; ou bien, si on se méfie des excès d’un certain culturalisme, elle débouche à tout le moins sur un enrichissement d’imaginaire (au sens de ces « traditions réinventées » chères à Eric Hobsbawn, au sens aussi où bon nombre de Charentais éprouvent une sorte de nécessité intérieure à l’égard de leur région et cherchent à l’exprimer). Cette liste n’est donc ni un instantané du passé ni un tatouage qu’on ne pourrait effacer, mais plutôt un tableau peint par accumulation de petites touches, une sorte de collage fatalement incomplet. Il y a quelque chose de spectral en lui, comme si les Charentais ici présents avaient vécu, agi, pensé et éprouvé des sentiments dans le seul but qu’un jour quarante-six archivistes tentent de transcrire leur passage…


Finalement, qu’on le veuille ou non, comme pour une noce ou une classe d’école, ce portrait de groupe se mue en portrait d’une seule et même entité, la personnalité charentaise. Avec ses multiples fragments sensibles, il en devient l’autoportrait par excellence. Un autoportrait en mosaïque... La plupart des personnages qui le composent et lui donnent ses nuances ne possèdent aucune vertu particulière, aucune épaisseur historique, si on les sort de leur matrice régionale commune ; de la même façon, l’âme de leur pays, sans eux, n’est qu’une abstraction vide de chaleur, et comme telle un vague fantasme du quasi rien : autrement dit, l’identité charentaise est la fille de ses propres fils... Une philia telle que l’entendaient les Grecs, une « affinité élective » selon ce que Max Weber fit du concept romancé par Goethe, une « réalité indivise de la mémoire » d’après Julien Benda, un véritable être historique façonné par une communauté de culture, pour tout dire un tissu d’amitié dans lequel se répondent à l’infini connaissance et connivence. Le souhait des quarante-six auteurs devant leur œuvre est que chacun des lecteurs en tire une empathie et s’y projette, comme justement on le fait face à un portrait.


F. Julien-Labruyère

Les auteurs dédient ce dictionnaire à leurs collègues disparus pendant les dix années qu’a duré sa réalisation : Robert Allary, Jacques Daniel, Jean Jézéquel et Édouard Loubes.

 

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1 Le grand érudit charentais du XXIe qui évidemment possède ici sa notice (on la trouvera facilement car elle est la seule concernant un personnage né au XXIe siècle) se fera un devoir de relever toutes les erreurs et tous les oublis de ce Dictionnaire : il en trouvera de nombreux ; c’est dire que cet inventaire ne peut être qu’un work in progress légué aux générations futures.

2 Croît vif, 83 rue Michel-Ange, 75016, Paris ; info@croitvif.com

3 Les « dictionnaires » plus récents sont tous spécialisés ; quant à l’édition Flammarion de 1901, elle tient plus du Who’s who que du dictionnaire biographique.

4 C’est notamment le cas pour les maîtres d’œuvre souvent oubliés au profit des maîtres d’ouvrage, pour les révolutionnaires rochelais, pour les notables angoumoisins du premier XIXe siècle...

5 Les notices individuelles les plus longues concernent : saint Eutrope (13672 signes), Louis Audiat (13540), François VI de La Rochefoucauld (10031), Émile Combes (9820), Mélusine (8759), Jacques Chardonne (8546), Jean Parant (7759), Marc-René de Montalembert (7743), Jean Hérauld de Gourville (7728), Jean Calvin (7545), Renaud VI de Pons (7240), Goulebenéze (7079), Eugène Eschassériaux (7059), Gilbert Du Motier de La Fayette (7058). Autrement dit, un bon échantillon des notices, allant de l’érudition à la légende, de la politique à la littérature, de la religion à l’économie, des temps les plus anciens à l’époque contemporaine ; une première approche aussi des tropismes et des rêves charentais, du saint patron au héros de l’Indépendance américaine et du grand moraliste au « bonheur de Barbezieux »...

6 Il est intéressant, à cet égard, de comparer le nombre des personnages cités pour chacune des villes de la région (toutes les statistiques dans cette note comme dans les suivantes ont été établies sur 98% des notices) : La Rochelle (1170 occurrences, plus celles de son agglomération soit un total de 1317 pour l’ensemble urbain, dont 46 à La Pallice), Angoulême (803, plus celles de son agglomération soit un total de 945 pour l’ensemble urbain, dont 45 à La Couronne et 44 à Ruelle), Saintes (871), Rochefort (610), Cognac (477), Royan (357), Saint-Jean-d’Angély (355), Pons (198), Jonzac (170), Marennes (158), Jarnac (150), Barbezieux (150), Confolens (120), La Rochefoucauld (95), Ruffec (87), Surgères (81), La Tremblade (80, dont 21 à Ronce-les-Bains), Saujon (73), Saint-Georges-de-Didonne (72), Tonnay-Charente (66), Marans (63)... Des centres plus petits apparaissent aussi dans la liste, démontrant une histoire plus riche qu’ailleurs appuyée par une réelle tradition d’érudition locale : c’est le cas tout particulièrement de Hiers-Brouage (108), Saint-Martin-de-Ré (81), Taillebourg (75), Arvert (61), Châtelaillon (55), Le Château-d’Oleron (53), Montlieu-la-Garde (49), Mortagne-sur-Gironde (48), Saint-Georges-d’Oleron (48), Châteauneuf-sur-Charente (47), Saint-Pierre-d’Oleron (46), Fouras (46), Cozes (45), Matha (43), Soubise (42), Île d’Aix (42), Aulnay-de-Saintonge (42), Chabanais (41), Saint-Porchaire (41), Saint-Palais-sur-Mer (40), Archiac (38), Talmont (38), Mornac-sur-Seudre (37), Montendre (37), Mirambeau (36), Montbron (35), Pont-l’Abbé-d’Arnoult (35), Aigre (34), Baignes-Sainte-Radegonde (34), Chaniers (34), Saint-Fort-sur-Gironde (33), Esnandes (31), Villebois-Lavalette (31), Aubeterre (31), Meschers (31) ou Gémozac (30).

7 Parmi les villes extérieures aux départements charentais, Paris se détache fortement ; avec ses 1137 occurrences (auxquelles il convient d’en ajouter 464 pour sa banlieue, dont 56 pour Versailles), la capitale apparaît nettement comme la « première ville charentaise », attirant depuis toujours l’émigration de la région. C’est tellement vrai qu’un député d’Angoulême, Edmond Laroche-Joubert, proposa le plus officiellement du monde que le conseil municipal de la capitale soit composé d’un représentant par département ! Paris est suivie par Bordeaux (428 occurrences) et Poitiers (286), les deux centres du pouvoir régional devenus pôles universitaires drainant les Charentais vers des carrières extérieures à leurs clochers. Derrière, l’éparpillement caractérise les attirances et/ou les attractions, car pour bon nombre de lieux cités dans l’index, les flux s’équivalent à peu près entre émigration et immigration. Niort (101), Limoges (91), Nantes (86, nombre augmenté fortement par le fameux édit de Nantes) ou Toulouse (68) sont dans ce cas, tandis que Londres (81), Rome (81), Saint-Domingue (73), Lyon (56) ou Alger (51) se voient plus marqués par une expatriation des Charentais que par le mouvement inverse. Suivent Montpellier (50), Marseille (44), Genève (44), Toulon (42), Orléans (40), Périgueux (39), Brest (38), Rouen (38), Tours (37), Angers (35), New York (34), Saumur (32), Blaye (32), Bruxelles (32), Strasbourg (31), la Martinique (31) et, pour les raisons qu’on connaît, Vichy (31). De la même façon, le classement des pays étrangers cités dans les notices n’est pas sans intérêt. Y dominent les vieilles attirances océaniques, commerciales et coloniales, mais l’effet des guerres et des pèlerinages y est loin d’être sans importance : Italie (239), Allemagne (204), anciennes colonies françaises hors Algérie (196), Grande-Bretagne (134), Antilles (129), États-Unis (122), Espagne (106), Belgique (104), Suisse (96), Algérie (92), Hollande (65), Canada (44), Israël (39), ex-URSS (35), Égypte (34) et Autriche (30). Au total, l’index géographique comporte 21 223 occurrences sur 3 184 lieux : 12 731 pour les Charentes sur 1020 lieux et 8 492 pour le reste sur 2 164 lieux. Cet échantillon permet de mesurer les relations existant historiquement entre le pays charentais et ce qui lui est extérieur. En particulier de mesurer ces relations avec les autres départements français. Le poids de la région parisienne a déjà été évoqué, il est considérable. Les départements limitrophes sont bien sûr les plus importants : la Gironde (658 occurrences, dont 230 hors Bordeaux), la Vienne (444, avec 158 hors Poitiers), les Deux-Sèvres (287, dont 186 hors Niort), la Vendée (186), la Haute-Vienne (162) et la Dordogne (158). Constat qui nécessiterait des études ultérieures car, on le sait, l’identité charentaise s’est toujours sentie tiraillée entre Poitiers et Bordeaux... Au-delà, la distance explique majoritairement le niveau de relation : Pays de la Loire (432), reste de l’Aquitaine (290), Centre (239), Midi-Pyrénées (220), PACA (194), Bretagne (182), Languedoc-Roussillon (127), Rhône-Alpes (127), Nord (121), Auvergne (112), Picardie (108), Bourgogne (100), Haute-Normandie (81), Champagne (78), Lorraine (69), Basse-Normandie (65), Alsace (61), reste du Limousin (44) et Franche-Comté (35).

8 Les personnages fictifs ou légendaires sont signalés par leur nom en italique.

9 Les quarante-six auteurs souhaitent faire part de leur gêne devant leur apparente immodestie de figurer eux aussi dans ces pages : si le coordinateur de cet ouvrage avait écouté chacun des auteurs, aucun ne possèderait ici sa notice, autrement dit la fine fleur de l’érudition charentaise du moment serait absente du Dictionnaire des Charentais ! Ce qui, bien sûr, n’a aucun sens...

10 257 occurrences.

11 159 occurrences.

12 489 occurrences.

13 370 occurrences.

14 70 occurrences.

15 212 occurrences.

16 222 occurrences.

17 95 occurrences.

18 527 occurrences.

19 167 occurrences.

20 Il est certain qu’on peut mesurer statistiquement le « degré d’influence identitaire charentaise » au nombre de citations des personnages dans ce dictionnaire. Tout d’abord pour les hommes d’État ou de gouvernement, ou encore les grands militaires ou féodaux de la société englobante, qui déterminent à la fois l’importance de leur époque pour la région et leur image personnelle : Napoléon I* (74 occurrences), François I* (73), Henri IV* (61), Richelieu* (55), Louis XIII* (44), Louis XIV (41), François Mitterrand* (35), Napoléon III* (34), Louis XVIII (30), Charles de Gaulle (30), saint Louis* (29), Louis XVI (28), Aliénor d’Aquitaine* (25), Charles IX (25), le duc d’Épernon* (25), Louis XI (23), Henri III (23), Guy-Geoffroy de Poitiers* (22), Henri I de Condé* (22), Louis I de Condé* (21), Philippe Pétain (21), Mazarin (20), Louis XII (19), Henri II (19), Louis-Philippe I (18), Marie-Joseph Lequinio* (17), Jean sans Terre (16), Marie de Médicis (16), Hugues X de Lusignan* (15), Catherine de Médicis (15), Robespierre (15), Isabelle d’Angoulême* (14), Henri III Plantagenêt* (13), Louise de Savoie* (13), Charles X (13), Du Guesclin* (12), Guillaume X de Poitiers (12), Charles-Quint (12), le Prince noir* (11), Jean II le Bon (11), Philippe IV le Bel (11), Anne d’Autriche (11), le Grand Condé* (11) et Henri II Plantagenêt* (10). Ce classement met en évidence les grandes périodes de l’histoire charentaise, au moins comme elle est vécue dans le souvenir... Celui des écrivains, philosophes et artistes non charentais est peu surprenant, donnant en général une image classique d’un attachement aux auteurs qui ont fréquenté la région : Jean Calvin* (23), Voltaire (21), Honoré de Balzac* (19), Jésus-Christ (18), Victor Hugo* (18), Giuliano Ferretti* (18), François Rabelais* (15), les frères Dupuy (14), Gustave Courbet* (14), François de Fénelon* (12), Louis Cullen* (12), François Tallemant des Réaux (11), Émile Zola (11) et Camille Corot (11). Pour ce qui est des artistes, philosophes, écrivains et érudits charentais, il est le suivant, donnant un net avantage à ceux qui ont écrit des biographies ou dictionnaires, ainsi qu’à ceux qui se sont fait une spécialité d’illustration photographique : Pierre-Damien Rainguet* (191), Henri Feuilleret* (97), Pierre Loti* (62), François Julien-Labruyère* (60), Louis Audiat* (54), saint Eutrope* (42), Goulebenéze* (41), Michel Colas* (38), Louis-Étienne Arcère* (37), Charly Grenon* (35), Bernard Palissy* (34), Jacques Chardonne* (34), Guy Hontarrède (34), Jacques Dassié* (34), André Brisson (33), Georges Musset* (32), André Debord* (29), Henri Texier* (29), Frédéric Chassebœuf (29), Francis Masgnaud* (27), Charles Dangibeaud* (26), Madeleine La Bruyère* (24), Noël Texier* (24), Odette Comandon* (24), Léopold Delayant* (23), Agrippa d’Aubigné* (21), Léonide Babaud-Laribière* (21), Victor Billaud* (21), Louis Meschinet de Richemond* (21), Jean-Robert Colle* (21), Eugène Fromentin* (20), Jack Bouyer* (20), Jean-Louis Guez de Balzac* (19), Philippe Fortin de La Hoguette* (18), Yvette Renaud* (18), Pierre Boujut* (16), Nastasie* (15), Louis Suire* (15), Pauline Reverchon* (15), Jean Flouret (15), Louis-Benjamin Fleuriau de Bellevue* (14), Louis-Augustin Auguin* (14), Pierre-Henri Simon* (14), Jean Glénisson* (14), André Debénath* (14), William Bouguereau* (13), Théodore Grasilier* (13), Jacques Duguet* (13), Jacques Daniel* (13), sainte Eustelle* (12), José Gomez de Soto* (12), Barthélemy Gautier* (12), Athanase Jean* (11), Nicole Bertin* (11), Gustave Chauvet* (10), Louis Duport* (10) et Didier Catineau* (10). Enfin, à part François Mitterrand* dont la carrière politique fut nivernaise et nationale, les hommes politiques locaux, si nombreux dans le dictionnaire, sont relativement absents de ce critère d’influence : Eugène Eschasseriaux* (41) domine le lot, suivi de Pierre Taittinger* (19), une surprise, Émile Combes* (19), Jean Monnet* (19), Léonce Vieljeux* (16), Eugène Pelletan* (14), Jean Guiton* (13), Michel Bégon* (12) et Philippe Augier* (10).

21 Constat qu’on élargit facilement au pays charentais tout entier, avec les nuances qui s’imposent.

 

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