Comme des chardons bleus (2001 - 2002)

Aquarel Istanbul< Rue du vieil Istanbul, aquarelle de Libouroux (1884), cliché Ph. Sébert

 

Il est un livre que j'ai aimé préparer et qui n'a jamais vu le jour alors que tout était prêt pour sa publication, textes traduits et composés, illustrations photogravées et maquette finale en portefeuille grand format totalement élaborée. Il aurait été superbe... Il devait contribuer à l'amitié franco-turque et à l'image institutionnelle de la joint-venture Anadolu-Cetelem, que Jean-Luc Steinhauslin et moi avions montée avec Tuncay Özilhan. Les événements en ont décidé autrement. Ce fut d'abord la promulgation par Jacques Chirac de la loi française reconnaissant le génocide arménien qui aboutit au rappel de l'ambassadeur turc à Paris - un de ceux qui était très favorable au projet -, ce fut surtout le déclenchement fin 2000 de la crise bancaire turque ayant sa cause immédiate dans le refinancement en dollars de l'activité domestique, sans la moindre couverture - ce qu'à Anadolu-Cetelem nous n'avions pratiqué que fort marginalement et sur durées extrêmement courtes. Le risque de multiples faillites de banques plongea le pays dans une crise de confiance brutale affectant toute l'économie et handicapant Anadolu-Cetelem pendant de nombreux mois (marché quasi éteint, recouvrement en forte hausse et licenciements nombreux). D'où notre décision, Tuncay Özilhan et moi, de ne pas publier le livre et d'attendre des jours meilleurs. Certes, ils vinrent... Mais la situation de Cetelem à l'égard de la Turquie s'était compliquée de par son entrée dans le groupe BNP Paribas qui - comme par hasard - avait des ambitions propres et concurrentes d'Anadolu-Cetelem ! Du coup, le livre resta aux oubliettes et finalement - quelques mois après mon départ à la retraite - Cetelem et Anadolu se séparèrent...

 

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Voici des aquarelles sur l'Istanbul de la fin du XIXe siècle, voici un texte sur la Turquie des débuts du XXe. Mots et couleurs illustrant les liens anciens qui unissent la France à la Turquie. Le texte est de Pierre Loti, Suprêmes visions d'Orient ; il fut écrit sous la forme d'un journal, lors de deux voyages que l'écrivain fit à Istanbul. Le 15 août 1910, Pierre Loti arrive dans le Bosphore, auréolé de sa notoriété de grand écrivain et du fait que son premier véritable succès littéraire ait été Aziyadé, trente et un ans auparavant ; il y restera jusqu'au 22 octobre 1910. Trois ans plus tard, il y retourne pour quelques semaines (du 11 août au 17 septembre 1913). Maisons de bois aux balcons grillagés, rues discrètes que rythme le chant du muezzin, cimetières secrets à l'ombre des cyprès, longues promenades d'une rive à l'autre du Bosphore ou moments d'échappée autour d'un narghilé, Loti revient sans cesse sur ce qu'il considère comme l'essence même de la Turquie qu'il craint de voir peu à peu disparaître.

 

Ce journal de voyage ne fut publié qu'en 1921 par son fils, Samuel Viaud ; ce dernier y ajouta quelques articles donnés par son père en 1920 à la presse française, au moment des graves incidents qui opposèrent la Grèce à la Turquie. Écrits sur le ton de la polémique, à tout le moins de l'engagement politique, ils apparaissent aujourd'hui excessifs et datés. Le journal de Loti, au contraire, garde sa fraîcheur et son actualité, parce qu'il est un texte de sensibilité ; en ce sens, les articles de 1920 lui ôtent tout caractère d'attachement et d'émotion. C'est la raison pour laquelle cette première édition franco-turque de Suprêmes visions d'Orient ne les a pas repris en compte.

 

Les aquarelles de Libouroux forment le meilleur pendant qui soit aux sensations du journal de Loti, à cette nostalgie en train d'émerger. Comme Loti, Libouroux était marin. Comme lui, marin lié à Rochefort. C'est en effet à Rochefort qu'il mène ses études de médecine navale, c'est de Rochefort qu'il part pour le Bosphore en janvier 1883. Il y restera presque deux ans, œuvrant à bord de l'aviso Petrel. À quelques années près, Libouroux aurait pu croiser Loti dans Istanbul. C'est en effet en 1876 que Loti y séjourne et rencontre avec Aziyadé cette passion pleine de réserve qui caractérise l'Orient pour un Européen et son talent à l'exprimer en quelques mots limpides. En ce sens, les aquarelles de Libouroux figurent le décor d'Aziyadé, autrement dit le décor dont Loti retrouve l'intimité lors de ses voyages de 1910 et de 1913.

 

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Un livre comme celui-ci ne peut naître que d'une série de coïncidences. Entre Rochefort et Istanbul ... Les descendants de Libouroux connaissaient les aquarelles depuis longtemps et avaient créé autour d'elles une légende familiale teintée d'aventures et d'orientalisme. La redécouverte d'un de ses carnets de voyage où il évoque son séjour stanbuliote constitue le point de départ de cette édition. L'idée première en revient aux sœurs Guillet, Marie-Françoise Maturin, Monique Richard et Fabienne Auriault, ainsi qu'à leurs maris ; elle était de publier les carnets en accompagnement des aquarelles. Le lien avec Loti ne leur étant pas étranger, même s'il est encore inexprimé, elles s'adressent à Didier Catineau, le bouquiniste de Rochefort, spécialiste reconnu de l'écrivain. Visualisant tout de suite l'intérêt des aquarelles, ce dernier songe au Croît vif, l'éditeur charentais par excellence pour qui il a déjà piloté la réimpression d'un des plus beaux textes de Loti, La Maison des aïeules, en édition de luxe illustrée par des pochoirs de Hellé.

 

Le monde charentais de Loti croise, on le sait, la légende d'Aziyadé. La maison rochefortaise de l'écrivain, transformée en musée de ses fantasmes, en résume l'essentiel. Mais de là à se lancer dans l'aventure d'une publication des aquarelles de Libouroux, le pas manque d'évidence !

 

La seconde coïncidence procède de l'éditeur lui-même. Le Croît vif a en effet été créé en 1989 par François Julien-Labruyère, en parallèle d'attachement charentais à son activité de directeur international de Cetelem, une banque spécialisée en crédit à la consommation devenue l'un des leaders incontestés du marché européen. Or, en 1998, Cetelem et sa filiale italienne, Findomestic Banca, achetaient 50 % d'une société financière créée par le groupe Anadolu, afin de lui apporter leur savoir-faire technique, et de la développer en commun sous le nom d'Anadolu Cetelem.

 

À mesure que la société prenait possession des outils élaborés en France et en Italie, les adaptait à l'environnement turc et réussissait en quelques mois à équilibrer ses comptes malgré les difficultés objectives du marché dues en grande partie à son émergence dans ce secteur du crédit à la consommation, il se créait une réelle amitié entre Turcs, Français et Italiens.

 

Pour célébrer cette réussite et cet excellent climat de coopération qui règne au sein d'Anadolu Cetelem, et de façon plus large pour contribuer à illustrer la proximité - si souvent décriée de part et d'autre - qui existe entre l'Europe et la Turquie, a donc commencé à germer l'idée de ce livre.

 

Il apparaissait vite que les carnets de Libouroux pouvaient avoir un intérêt documentaire à condition d'en tirer des fragments de morceaux choisis (finalement repris au verso des aquarelles). En revanche, d'emblée les aquarelles séduisaient ceux qui les découvraient, même à travers de simples photocopies.

 

Tuncay Özilhan, le président du groupe Anadolu, y retrouvait des souvenirs évoqués par son grand-père et Çetin Çeki, l'ancien journaliste-vedette de la télévision turque, aujourd'hui un des dirigeants d'Anadolu et grand amateur de gravures anciennes d'Istanbul, les considérait comme une rareté pour leur époque.

 

C'est au café Loti qui domine la Corne d'Or et la mosquée d'Eyub, un des lieux magiques d'Istanbul, mêlant littérature et cimetière dans un décor de guinguette, que ce livre prit sa forme définitive. Faruk Ersöz est un des "lotiniens" les plus convaincus, il a consacré plusieurs écrits à l'auteur d'Aziyadé, il participe aux colloques qui lui sont dédiés et a même créé une petite structure éditoriale, Uenlem (le point d'exclamation, en turc), destinée à publier des textes concernant Loti et la Turquie. Les aquarelles lui semblent d'un esprit très proche des souvenirs de Loti, "comme un journal en couleurs", et il suggère de les "illustrer" avec Suprêmes visions d'Orient, un des textes de Loti jamais publié en turc, bien que concernant la Turquie au premier chef. Il en sera le traducteur.

 

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La réputation d'Istanbul n'est plus à faire, elle rayonne à travers les siècles. Celle de Rochefort est nettement plus confidentielle. Pourtant, l'histoire de ce port et arsenal réduit aujourd'hui à n'être plus que l'ombre de son patrimoine architectural, est de première grandeur. On n'y compte plus les expéditions scientifiques destinées à rapporter des variétés botaniques du monde entier et le souvenir de La Fayette s'embarquant au service des Insurgents américains y est encore très vivace. Une école de Santé navale - celle-là même où Libouroux fit ses études - recrutait la plus grande partie de ses élèves dans l'arrière-pays charentais, si bien que l'attirance vers le monde extérieur y trouve encore un terrain d'élection. Loti bien sûr, en figure le symbole.

 

De l'autre côté, malgré l'incontestable dynamisme économique de la Turquie et en dépit de l'existence d'une société civile évoluée faisant la part belle aux classes moyennes - ce que d'ailleurs illustre le succès d'Anadolu Cetelem - l'image du pays auprès des Européens, et notamment des français, reste marquée par une certaine méfiance.

 

Puisse ce livre dont le contenu célèbre la "vieille Turquie" chère à Loti, mais dont l'existence même relève de la Turquie d'aujourd'hui, contribuer à refaire le pont entre Rochefort et Istanbul, à remettre ainsi au goût du jour la vieille amitié franco-turque. "Une fois encore dans ce cadre de mon enfance, se déballent des choses d'Orient, et les chardons bleus rapportés du cimetière de Stanboul", écrivait Loti de retour à Rochefort.

 

F. Julien-Labruyère

 

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Un "pont d'amitié" entre Istanbul et Rochefort

Comme nous l'indique dans sa préface notre cher ami François Julien-Labruyère, ce livre est le résultat d'une série de coïncidences intéressantes. En remontant de la fin vers le début, le premier hasard veut que François Julien-Labruyère soit d'origine proche de Rochefort. Tout comme le docteur Libouroux qui avait passé une année à la fin du XIXe siècle à Istanbul et comme le célèbre écrivain Loti, grand ami des Turcs, dont les chemins ne s'étaient jamais croisés, bien qu'une partie de leurs travaux soit rassemblée dans cet ouvrage.

 

Tous les deux sont officiers de Marine et ont donc servi dans la « Royale ». Leur carrière les mène à Istanbul, ils en reviennent émerveillés et pleins d'amour pour la ville. Istanbul est pour eux une source féconde d'inspiration : pendant que Loti devient un écrivain célèbre, connu dans le monde entier, le docteur Libouroux laisse ses aquarelles en précieux héritage à sa famille.

 

François Julien-Labruyère, qui à côté de son activité internationale à Cetelem, une société renommée dans le monde entier, est en même temps le créateur d'une maison d'édition régionale ; il est impressionné par ce « pont d'amour » entre Istanbul et Rochefort.

 

Souhaitant participer en grand à l'amitié turco-française, lui et moi, initiateurs de ce projet émouvant marquant encore une fois l'histoire, nous avons créé ensemble Anadolu Cetelem, le sponsor de ce livre. Anadolu Cetelem possède des partenaires turc, français et italien ; il s'agit d'une société spécialisée en crédit à la consommation : 50% en appartiennent au groupe Anadolu (Anadolu Grubu), 30% à Cetelem et 20% à sa filiale Findomestic. Le crédit à la consommation est un nouveau secteur en Turquie ; Anadolu Cetelem est ainsi le résultat d'une approche commune destinée à promouvoir une collaboration stratégique entre des marques mondiales et les sociétés du groupe Anadolu (Anadolu Grubu).

 

Anadolu Grubu, fondé au début des années 1950 par deux entrepreneurs d'origine anatolienne, Kamil Yacızı et İzzet Özilhan, est aujourd'hui devenu un des plus grands groupes industriels de Turquie. La plus grande part de ce succès appartient aux deux fondateurs qui éclairent le chemin du groupe, avec leur expérience et leur support, une collaboration qui a commencé il y a maintenant cinquante ans. Il est sûr que les participations commerciales stratégiques créées avec la vision d'être « l'étoile qui lie l'Anatolie (Anadolu) au monde et le monde à l'Anatolie (Anadolu) » possède un grand rôle dans ce succès.

 

Le groupe Anadolu (Anadolu Grubu) aujourd'hui est représenté par Efes Pilsen, la marque de bière, devenue mondiale après que nous l'ayons développée nous-mêmes, en commençant par notre propre environnement turc, considéré comme notre marché naturel. D'autre part, nous poursuivons avec succès nos participations commerciales stratégiques que nous avons réalisées en Turquie avec de grandes sociétés comme Coca-Cola, Honda, Isuzu, Faber Castell ou Cetelem. Nous exportons plusieurs de nos marques à l'extérieur de la Turquie en partenariat avec des investisseurs locaux, notamment en Russie et dans l'ex URSS.

 

Comme il apparaît clairement dans ces faits, nous nous efforçons de construire des ponts dans divers domaines entre le monde et la Turquie ; ces dernières années ont vu se réaliser des lancements très importants en termes de globalisation. Nous essayons ainsi de donner à la Turquie, à tous les pays dans lesquels nous sommes implantés et aux peuples de ces pays, le meilleur et le plus beau.

 

Nous essayons de fonder des amitiés durables entre les pays et les peuples, comme c'est le cas pour ce « pont d'amour » entre Rochefort et Istanbul. L'encouragement que nous donnons pour l'édition de ce livre, doit être appréciée comme un résultat de notre approche à ce sujet.

 

La France est un des pays aux rapports les plus intimes à l'histoire turque et nous attachons une grande importance à son amitié ; elle est même un des pays qui nous a influencé le plus. Pour cela les textes de Loti et les aquarelles de Libouroux sont particulièrement précieux pour nous. La France et la Turquie ayant coopéré depuis longtemps, nous sentons encore plus le besoin de nous comprendre et de nous faire connaître mutuellement. Nous savons que nous devons faire le meilleur de nous-mêmes pour nous faire comprendre et nous faire apprécier au mieux en Europe, surtout en France.

 

L'amitié qui nous lie, François Julien-Labruyère et moi-même rejoint ainsi le point de vue amical, compréhensif en même temps que réaliste, de Loti et de Libouroux qui étaient sans préjugé envers notre pays et ses peuples, dans le cadre bien sûr des conditions de leur époque ; cela nous rend optimistes et nous encourage.

 

En remerciant tous ceux qui ont travaillé à l'édition de ce livre, nous souhaitons que ce « pont d'amitié » entre Rochefort et Istanbul, créé avec le support précieux de Loti et de Libouroux, donne une contribution positive et solide à l'avenir de l'amitié turco-française qui, de temps en temps, traverse des moments difficiles.

 

Tuncay Özilhan
Directeur exécutif du groupe Anadolu (Anadolu Grubu - Istanbul) et président l'Association des industriels et hommes d'affaires turcs (Tüsiad - Ankara), le plus important syndicat patronal de Turquie.

 

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