Une contribution à la dimension exotique de l'identité charentaise

oeillet oléron lys japonUn éditeur ne devrait jamais accepter de préfacer un ouvrage qu'il publie ! Mais le livre que Michel Savatier consacre à l'histoire de deux de ses ancêtres, tous les deux savants botanistes, m'a séduit parce qu'elle fait le lien entre l'île d'Oleron et le vaste monde qui va du Japon à Madagascar et correspond à une des caractéristiques des Charentes : à partir de Rochefort et de son école de Santé navale, d'innombrables jeunes médecins du XIXe siècle ont fait leurs premiers pas professionnels dans l'ancien empire colonial et en ont ainsi façonné une forte tradition d'exotisme... On parle toujours de Loti, n'oublions pas les Savatier, le docteur Jean - eh oui, l'auteur de la "Mérine à Nastasie" a créé un des grands herbiers de la flore guyanaise - ou les collections d'art premier du musée d'Angoulême...

 

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Un des traits des Charentes tient au fait qu'elles favorisent l'exotisme. À l'appui de l'assertion, on cite un certain Julien Viaud dont le nom de plume, Loti, vient d'une fleur tahitienne et dont la maison est un musée des Orients imaginaires. On évoque aussi l'école de Santé navale de Rochefort qui essaima à travers l'ancien empire colonial français, si bien qu'il n'était pas rare à la Belle Époque de rencontrer des médecins ayant terminé leurs dix années règlementaires et installés dans un chef-lieu de canton charentais. Le plus emblématique d'entre eux est sans doute le docteur Jean qui, après plusieurs années de Guyane pendant lesquelles il étudie la flore amazonienne, s'installe à Rouffiac : il meuble son cabinet de curiosités guyanaises qui plaisent beaucoup à ses clients ; lui-même, un peu comme il l'avait fait là-bas, se met à étudier leur patois et leurs façons d'être : il en ressort La Mérine à Nastasie, l'œuvre la plus célèbre du répertoire patoisant des Charentes dont les aspects ethnographiques donnent toute sa crédibilité à la comédie. Comme quoi la formation du regard face à des peuplades lointaines aiguise le sens de l'observation le plus proche...

 

La filière la plus habituelle de ces médecins commence avec le petit séminaire de Montlieu où, grâce aux programmes d'enseignement établis par le père Augustin Rainguet, le supérieur de l'institution, ils s'initient dès le plus jeune âge à l'archéologie, l'astronomie, la géologie, la botanique, le patois et l'agriculture dans une ferme expérimentale gérée par les élèves. Puis c'est le collège Notre-Dame de Recouvrance à Pons, célèbre pour ses cours de sciences naturelles et considéré comme une des meilleures formations qui soit à Santé navale. C'est ensuite l'embarquement, les postes de médecin à bord ou ceux rattachés à un dispensaire colonial.

 

La découverte de mondes différents de celui de leurs Charentes, dans lesquels ils jouissent du prestige de de leur fonction et de leur origine métropolitaine, les amène à une acclimatation personnelle qui les marque à jamais. C'est évidemment à dessein que j'emploie le mot « acclimatation » que les botanistes réservent en général aux plantes qu'ils rapportent des pays lointains et dont Rochefort s'est fait une spécialité comme première étape d'accoutumance avant l'envoi au Jardin des plantes de Paris, l'ex jardin royal.

 

Pour ces jeunes médecins en contact intime avec les populations, il s'agit donc d'une acclimatation à rebours. Cette initiation aux coutumes locales passe le plus souvent par une femme. Lorsqu'on s'appelle Loti, on en fait sa carrière littéraire avec une Aziyadé ou une Madame Chrysanthème. Ses collègues marins ou médecins de la Marine se contentent d'amours cachés à leurs familles, à la façon d'un apprentissage de la vie que chacun devine mais dont personne ne parle.

 

Le texte que Michel Savatier consacre à ses ancêtres sous le joli titre de L'Œillet d'Oleron, le lys du Japon est le meilleur récit documentaire que je connaisse de cet exotisme typiquement charentais, comportant sa face rayonnante de plein jour et l'obscurité de ses secrets de famille. Les Savatier sont originaires du sud charentais et se fixent en Oleron au début du XIXe siècle. Puis deux cousins vont marquer leur temps comme de grands botanistes.

 

Après ses études à Montpellier, Alexandre (1824 - 1886) s'installe médecin à Beauvais-sur-Matha. En relation avec les plus grands savants de l'époque, il est un des collaborateurs les plus féconds des quatorze volumes de la grande Flore de France coordonnée pour sa partie Centre-Ouest par son ami Julien Foucaud (1847 - 1904). Leurs comptes rendus de récoltes de plantes au cours de promenades dans les dunes, les marais ou les pelouses d'Oleron et de Ré se révèlent de véritables morceaux d'anthologie. Déjà, ils pensent à l'appellation latine à donner à leurs découvertes en y associant le nom d'un ami botaniste, déjà ils notent leurs observations sur des carnets qu'ils sortent de leurs poches... Et c'est peut-être en identifiant un œillet des dunes que de braves Oleronais les prennent pour des espions prussiens, tellement leurs manières d'érudits des herbiers leur paraissent étranges. Autour du personnage d'Alexandre, Michel Savatier réussit un portrait vivant, quais ethnographique, de ces naturalistes dont la seconde partie du XIXe siècle consitue la grande époque.

 

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Le cousin d'Alexandre s'appelle Ludovic (1830 - 1891). Comme lui, il est né à Saint-Georges-d'Oleron ; comme lui, il reste attaché à son île tout au long de sa vie ; comme lui, il devient médecin filière, mais en suivant la filière qui va de Montlieu à Santé navale ; comme lui, il construit sa notoriété, sa grande notoriété, grâce à la botanique. Mais autant Alexandre semble casanier, s'échappant de son métier de médecin de campagne à travers ses collections naturalistes, autant Ludovic court le monde et figure un des plus beaux exemples d'acclimatation et d'apport scientifique « exotiques » produits par le pays charentais.

 

Son grand œuvre est japonais. On lui doit surtout un grand traité de botanique rapprochant le corpus de connaissance des savants japonais des nomenclatures occidentales, sans oublier de nombreuses découvertes personnelles complétant l'ensemble. En cela, il participe au grand mouvement d'ouverture du Japon qui commence avec l'ère Meiji, en 1868. Avec Loti, il est encore le Charentais le plus connu au Japon. Une grande exposition à l'université de Tokyo vient d'ailleurs d'être consacrée à son œuvre. C'est dire... Malgré une notoriété en évident retrait par rapport à Loti, le parallèle est plutôt favorable à Savatier. Loti n'est qu'un officier en escale à Nagasaki (1885) où il se fait organiser un simulacre de mariage avec une Madame Chrysanthème, cérémonie aux allures douteuses de tourisme sexuel, même si elle n'est qu'une invention littéraire comme on le prétend aujourd'hui pour minimiser son racisme sous-jacent. Savatier, lui, vit à Yokuska, à l'entrée de la baie de Tokyo où il reste plus de dix ans et y fait œuvre de savant, en même temps que de médecin sauvant d'innombrables vies lors d'une épidémie. Il rencontre le Mikado, autrement dit l'empereur du Japon, à plusieurs reprises. Celui-ci vient même trois fois à Yokuska avec sa suite pour lui rendre visite afin de se faire expliquer ses travaux et, lorsque Ludovic quitte le Japon, il tient à lui remettre au palais impérial de Tokyo la plus haute médaille japonaise en hommage à son action. D'un côté, un écrivain se complaisant dans un orientalisme dont on sait qu'une des caractéristiques identitaires est d'affirmer la supériorité de l'Europe, donc cette part d'irréconciliable qui provoque les pleurs et la mort de Butterfly - une héroïne inspirée de Chrysanthème, sans toutefois le mépris avec lequel Loti la décrit -, de l'autre un savant épris et respectueux du pays et de la langue auxquels il consacre son œuvre. Exotisme de pacotille contre acclimatation réussie...

 

Malheureusement, l'acclimatation passe mal la rampe du retour alors que la pacotille séduit outre-mesure. Ludovic ressent le décalage avec une certaine amertume. Phénomène classique de l'expatrié, certes, mais renforcé dans son cas par les égards que lui a réservé le Japon. Au moment de son départ de Tokyo, il reçoit des compliments du monde entier et pas le moindre signe en provenance de France ! D'où son désappointement, parfois même son écœurement face à ce qu'aujourd'hui on nomme l'esprit franco-français : « Tout ce qui est en dehors de la politique intérieure ne compte pour rien », écrit-il dans une de ses lettres, et il englobe là les membres du gouvernement, les députés, les ambassadeurs eux-mêmes, tous accusés d'être enfermés dans leurs œillères. Ludovic poursuit néanmoins sa brillante carrière qui le mène au Sénégal ou à Tahiti, ainsi qu'aux plus hauts grades de la médecine navale, mais jamais il ne retrouvera l'accomplissement heureux de son séjour à Yokuska.

 

Citant la correspondance retrouvée de Ludovic, son arrière-grand-père, Michel Savatier le suit tout au long de sa carrière qui alterne entre les terres lointaines et Saint-Georges-d'Oleron où il se fait construire une belle grosse maison symbolisant sa réussite sociale. Et comme dans tout grenier de bonne bourgeoisie, on trouve des secrets de famille soigneusement occultés aux jeunes générations. La vie de Ludovic n'échappe pas à la règle. Grâce à lui, son fils Léon qui, manifestement n'a pas les mêmes dispositions, est nommé à Yokohama comme employé aux Messageries maritimes puis comme commis aux écritures dans l'administration coloniale à Madagascar. Là, il se met en ménage avec une belle Malgache. Et soudain, dans la recherche familiale entreprise par Michel Savatier, lui apparaissent deux cousins, fruits d'une acclimatation là aussi réussie, cette fois dans le domaine le plus intime !

 

Histoire passionnante que cette recomposition de deux vies dédiées à la botanique... Histoire passionnante que cette enquête familiale où tout semble naître et disparaître en Oleron. Michel Savatier tient de son arrière-grand-père le goût des carrières à l'étranger et le dédain rieur des incuries administratives des ministères dont ils dépendent. De façon astucieuse et toujours bienvenue, il parsème ses retrouvailles avec ses ancêtres de textes écrits lors de différentes affectations comme inspecteur de l'Éducation nationale, notamment en Guadeloupe, au Laos et en Polynésie, comme si en termes de sensations sa propre carrière s'enroulait autour de celle de Ludovic... Alors, rien de changé sous le ciel de l'exotisme charentais ? Je n'en suis pas certain et suis même sûr du contraire : la vie de Ludovic Savatier lui redonne à la fois du solide et du brillant, c'est l'essentiel du message que son arrière-petit-fils transmet à son lecteur.

 

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