Supplément d'âme...

couverture-actuEn avril 2013, L'Actualité Poitou-Charentes que dirige Jean-Luc Terradillos fêtait son centième numéro et le consacrait au croisement de regards convergeant vers ce work in progress que constitue toute identité régionale. Ayant toujours eu quelques réserves - amicales - envers la notion même de Poitou-Charentes dont je trouve les contours trop petits et la place des Charentes sous-évaluée*, je fus surpris de l'offre que me fit Jean-Luc d'y insérer un article consacré au Croît vif. Honoré de l'hommage et ainsi contraint à lever la tête du guidon, ce que je ne fais jamais, autant par paresse de l'habitude que peut-être par peur de ne plus m'y retrouver, me vint comme argument le fil conducteur de la mémoire. Sur le mode retour aux élans naïfs de la création du Croît vif, je concluais l'article par l'ambitieuse  base-line que je lui avais alors trouvée : « Contribuer à ce supplément d'âme sans lequel une région n'existe pas. »


*L'illustration de couverture de ce n° 100 est une carte datant de 1618, où  l'ancien Poitou est extrêmement détaillé alors que la Saintonge en-dessous apparaît presque vide ! Où va donc se nicher mon regard de pauvre petit Saintongeais ! Ou bien, où va donc se nicher l'acte manqué d'une capitale poitevine qui n'ignore pas qu'elle l'est incomplètement ! Concernant ce dernier point, le meilleur article de ce numéro 100 est particulièrement réussi mais aussi révélateur. Il s'agit de "Poitou-Charentes, des provinces à la région" de Jean-Marie Augustin, la meilleure synthèse jamais écrite sur un sujet le plus souvent mal documenté. Elle montre à l'envi les mouvements de frontières en tous sens qui marquent l'histoire - ce qui est assez courant - mais elle le fait de façon claire et éclairante, grâce à un appareil cartographique remarquable ; elle évoque aussi un point généralement occulté - en particulier dans les discours officiels - celui des multiples comportements centrifuges à l'égard de Poitiers, dont la Vendée marque le passage à l'acte consommé de façon probablement irréversible, et les Charentes le désir encore inaccompli...

 

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Lien avec la revue : http://actualite-poitou-charentes.info/2013/04/parution-de-lactualite-poitou-charentes-n100-regards-sur-le-poitou-charentes/

 


Le néo-régionalisme charentais mis en oeuvre depuis 1989 par les éditions du Croît vif consiste pour une grande part à vivifier et à créer de la mémoire collective.

«Le catalogue du Croît vif a du sens. Ce serait bien de rédiger un article à son sujet pour le numéro 100 de L'Actualité Poitou-Charentes», m'appelle Jean- Luc Terradillos. Mais, l'ayant exprimé après avoir insisté sur le fait que son numéro 100 ne serait en rien régionaliste, voilà qui à l'évidence chiffonne mon idée fixe : depuis sa création en 1989, j'ai toujours considéré le Croît vif comme régionaliste, passionnément régionaliste, pour patiemment gommer le côté ringard du mot, au sens où Flaubert disait qu'Yvetot vaut bien Constantinople. Du coup, vieille coquette, je lui réponds qu'il me faut réfléchir, alors que dans ma tête, j'ai déjà accepté ! Traiter d'une maison d'édition passionnément régionaliste dans un numéro qui récuse le régionalisme, la gageure m'amuse !

Une mémoire sous le sel

Le lendemain, je pars pour quelques jours en Artois. À Thérouanne, petit bourg abandonné par l'histoire, je prends soudain conscience du rapprochement existant entre ce que je ressens de mon voyage et l'article en question. Sacré Jean-Luc, il m'oblige à réfléchir à ce qu'est réellement l'épicentre du Croît vif ! Thérouanne était autrefois le siège d'un des plus puissants évêchés européens, sa cathédrale fut, avant Laon, celle qui introduisit la technique dite gothique, qui de proche en proche allait devenir un modèle à travers l'Europe. Il n'en reste plus qu'un Christ impressionnant. Vénéré comme le «Grand Dieu de Thérouanne», il était situé à vingt mètres de hauteur, juste au-dessus du portail, avant qu'en 1553 Charles-Quint décide de raser la ville et d'y faire épandre du sel pour que rien n'y repousse. Exposé aujourd'hui à trois ou quatre mètres de hauteur dans le transept de la cathédrale de Saint-Omer, le «Grand Dieu» apparaît tassé sur lui-même ; ayant perdu sa perspective de majesté, il ressemble à un nain aux jambes raccourcies alors que sa grosse tête et le geste de ses mains conservent une étonnante présence, sans doute accentuée par ce qu'on devine de meurtrissure due à son déménagement. Thérouanne n'est plus qu'une mémoire de ce qu'elle fut. Son nom parle encore à quelques historiens de passage et son église actuelle, construite à la fin du xixe siècle, est vaguement décorée de vitraux affichant les armoiries de ses anciens évêques, comme le ferait une décalcomanie de goût plutôt médiocre.

Une mémoire en mouvement

Une grande part du néo-régionalisme charentais que pratique le Croît vif relève du même processus : vivifier ou même créer de la mémoire collective en réexpliquant des faits ou des personnages historiques. Loin de moi l'idée que les Charentes ont été rasées par un quelconque Charles-Quint, mais comme partout ailleurs, elles souffrent d'une normalisation qui affadit leur identité. Loin de moi surtout l'idée que cette normalisation n'est pas indispensable à les maintenir en vie. Le catalogue du Croît vif ne s'aligne donc ni sur le conservatisme poussiéreux qu'on pratique encore au pied de certains clochers ni sur le clinquant approximatif des brochures d'office du tourisme. Les manifestations culturelles ou identitaires sont sujettes au détournement de leur sens. Ce, par idéologie ou plus fréquemment, au niveau régional, par mythologie. Pour reprendre une expression à la mode, le Croît vif se veut avant tout passeur de mémoire, mais d'une mémoire réinterprétée au goût du jour. Affirmer que les carrelets, aujourd'hui considérés comme des signes essentiels à l'identité de nos côtes, étaient ressentis comme une agression à la beauté du paysage lorsqu'on commença à en édifier à la fin du xixe siècle, participer à l'héroïsation en cours des Vendéens, sauveurs des Charentes grâce au fameux beurre coopératif, alors qu'ils étaient honnis à leur arrivée comme étant arrogants et sentant mauvais, noter que le nom même des Charentes a été élaboré lors de la crise du phylloxéra, à l'encontre des autorités intellectuelles du moment, rappeler que ce concept pluriel s'est vu accolé près d'un siècle plus tard à une vieille province pour en dénommer la région Poitou-Charentes, encore mal vécue par une partie des Charentais qui ne s'y reconnaissent guère pour de multiples raisons dont un manque évident de capitale naturelle et d'attraction vers le sud, ce sont là quelques traits de cette mémoire en mouvement. Ils proviennent du premier livre publié par le Croît vif. Sa dédicace était reprise en quatrième de couverture : «À tous ceux qui se sentent authentiquement charentais.» C'est dire l'ancrage !

Une mémoire nouvelle qui se crée

Un jour, à Cozes, le libraire me félicite d'avoir publié un recueil des plus belles légendes locales. Puis il m'entraîne hors de son magasin pour me montrer «un curieux petit personnage de pierre assis sous un cadran solaire». Je souris et ne lui dis pas que sa vieille légende est une invention récente de Pierre Dumousseau, l'auteur le plus populaire du Croît vif. Elle fait partie des seize contes d'À pas contés, le plus grand succès du Croît vif, qui sera suivi de plusieurs autres titres. Or la plupart des contes de Pierre Dumousseau s'inspirent d'un substrat venu d'ailleurs, d'Europe centrale, du Moyen Orient ou d'Afrique, que magistralement il adapte au pays charentais et qui, du coup, deviennent la poésie d'un lieu, un peu comme son tréfonds, son inconscient d'identité. «Autrefois, aujourd'hui, le terreau reste le même», que ce soit pour la «Saintonge maritime» ou la «Haute-Saintonge», deux concepts géographiques récemment inventés et largement repris ici ou là, le premier pour les côtes d'entre Charente et Gironde, le second pour la communauté de communes regroupée par Claude Belot autour de Jonzac. Ce dernier exemple est caractéristique d'une construction identitaire, au sens où toute l'histoire du sud saintongeais se voit réinterprétée à partir d'une notion qui n'a jamais existé auparavant et qui, a posteriori, en devient plus vraie que nature. De même que les contes imaginés par Pierre Dumousseau se transforment en légendes explicatives d'un lieu, chacun des «Hauts-Saintongeais» se retrouve aujourd'hui dans cette mémoire entièrement recréée. Après ses contes destinés aux adultes, Pierre Dumousseau se lance dans leur adaptation pour les enfants. Là encore, il s'agit d'une subtile «charentisation» de thèmes développés ailleurs comme son Renard et les cagouilles, inspiré du Lièvre et la tortue de Jean de La Fontaine. «Les Charentes racontées aux enfants», telle est l'orientation de la collection Croît vif Junior, créée en 2007 à l'instigation d'Olivier Fouché et dirigée par lui. Sa plus évidente réussite en tant qu'auteur s'appelle Pacha Botté et l'ogre de Crazannes. Le héros est l'arrière-arrière-arrière-petit-fils de l'illustre Chat Botté, mais contrairement à son arrière-arrière-arrière-grand-père, il est peureux et fainéant comme pas un. Seulement voilà, l'ogre est revenu... et le châtelain le charge d'en débarrasser les carrières où il se cache. Avec lui, des centaines d'enfants découvrent à la fois le fameux château, les fameuses carrières... et ce fameux Chat Botté dont ils n'ont jamais entendu parler ! «C'est étonnant, grâce à Pacha, les enfants regardent Crazannes autrement. Ils ne croient plus à l'ogre ; du moins, c'est ce qu'ils disent, mais à la fin de l'album, ils sont soulagés d'apprendre que tout cela n'est qu'une illusion mise en scène par une petite souris qui joue aux ombres chinoises devant une lampe électrique ! Dans une vingtaine d'années, ils emmèneront leurs enfants à Crazannes et leur raconteront Pacha Botté. Peut-être même aussi le Chat Botté...1»

Une mémoire qui s'apaise

Ces évolutions d'identité rencontrent parfois des résistances de la part des lecteurs. Elles se manifestent par des lettres faisant part de leurs peurs ou de leurs critiques à l'égard d'un éditeur dont ils attendent un rôle de strict gardien des traditions. La simple idée de publier quelques livres bilingues, français-anglais, à destination des nombreux néo-Charentais d'outre-Manche, valent chaque fois des reproches : en ne respectant pas l'unicité du français, le Croît vif ferait le jeu de la mondialisation (sic) et scierait la branche sur laquelle il repose ! Toujours dans ce domaine du langage, le fait d'éditer des textes en patois accompagnés d'une traduction en français soulève une critique similaire : le Croît vif chercherait à étouffer le saintongeais sous des dehors de respectabilité ! Et ne parlons pas des disputes qui opposent les tenants d'un saintongeais se prétendant pur jus à un poitevin-saintongeais considéré comme dominateur et mandarinal ! Publier les oeuvres complètes de Goulebenéze, qui sans doute en aurait bien ri, vaut au Croît vif un véritable déluge de protestations : pour les grands prêtres du poitevin-saintongeais, le fait de parler de «patois» relève du sacrilège, et pour les bons p'tits gars du terroir, y associer un linguiste réputé être du camp adverse est vécu comme une trahison de la plus basse espèce ! On peut aisément y déceler le signe d'une névrose identitaire des deux côtés ! Résultat, quelques mois plus tard, je refuse de créer une collection patoise, alors que me vient facilement la larme à l'oeil quand, à la fête de fin juillet à Corme-Écluse, le Vin bian, celui des adieux, se voit repris en choeur par tous les spectateurs à la façon d'un «hymne national» charentais...2 Je comprends parfaitement ces incompréhensions. Elles sont la conséquence directe d'un dépoussiérage qui peut choquer. Autant on rit quand Bilout' et Ludo égratignent Oleron avec des pêcheurs de caricature ou quand Michel Danglade se moque allègrement des clichés historiques chers aux Charentes, en les mixant en un savoureux cocktail d'anachronismes, autant le même processus dérange lorsqu'il est traité avec sérieux ! «Le Croît vif est iconoclaste », ai-je parfois entendu dire. Un des sujets les plus brûlants concerne évidemment la dernière guerre. Mais les sensibilités évoluent et le Croît vif y contribue fortement. Certes, confronter les archives officielles aux mémoires de Monsieur Alfred, ce policier allemand qui démantela un des principaux réseaux de Résistance en Charente et fut condamné pour crime de guerre avant d'être immédiatement gracié, heurte certains qui en ont directement souffert dans leur famille ; en même temps, d'autres considèrent que ce texte leur a permis de faire le deuil d'une mémoire familiale doutant d'elle-même. C'est à Royan, «la ville bombardée par erreur», que ce changement de mentalité est le plus apparent. En 1994, paraît ce qu'à l'époque on disait être le maître-livre du pays royannais, au sens où il figure la monographie historique traditionnelle, ici pleine de noms d'unités militaires, de tonnes de bombes et d'explications sur les raisons de «l'erreur». Six ans plus tard, sort un autre livre, nettement plus dans l'air du temps car il apporte un témoignage sensible. Rédigé à la fin de la guerre par Samuel Besançon, l'ancien pasteur de Royan, son texte parle de la vie des gens dans la poche et sous le bombardement, il foisonne d'anecdotes significatives et de noms de personnages, vivants ou morts, si bien que ses héritiers ont longtemps hésité avant de le publier, par peur du ragot dans une ville qui en raffole. Six ans après, en 2006, Jacques Perruchon publie L'Insupportable Isolement, autrement dit l'histoire vécue des «empochés», à travers des correspondances au sein desquelles il inclut celles de soldats allemands, tout aussi désemparés que les civils non évacués de la poche. C'est la première fois que les occupants sont traités comme des personnes à part entière et non comme des uniformes ennemis. Quelques réactions indignées ne tardent pas ; elles restent toutefois limitées face aux appréciations positives, soulignant toutes l'originalité de l'approche qui se résume en une condamnation morale de la guerre. Enfin, en 2011, sous le titre J'occupais Royan, paraissent les mémoires d'un caporal allemand, écrits dans les années 1950, qui nuancent le texte de Perruchon d'un esprit «pacifiste», accentué par une touche de raillerie. Plus aucune remarque offusquée, un succès immédiat... L'année suivante, je reçois un manuscrit relatant les souvenirs d'un enfant de Royan, fils d'un officier de marine ayant rejoint de Gaulle ; il est dédié à ce soldat malgré lui, August Hampel. Sans nul doute, le drame de Royan est désormais digéré.

L'outil mémoriel

Au sens où les compagnons accomplissaient un ouvrage à la fin de leur tour de France, le chef-d'oeuvre du Croît vif est un livre de 1 472 pages paru en 2005. Son titre est à la fois factuel et se prolonge en identité : Dictionnaire biographique des Charentais. Pendant très exactement une décennie, 46 auteurs ont travaillé à composer 5 321 notices de personnages de toutes les époques et de toutes les catégories sociales. Ils ont en commun le fait d'avoir réalisé quelque chose de marquant dans tous les domaines imaginables concernant les Charentes. Autrement dit, il ne s'agit pas d'une histoire, mais d'une mémoire. «Il y a quelque chose de spectral dans ce collage, comme si les Charentais ici présents avaient vécu, agi, pensé et éprouvé des sentiments dans le seul but qu'un jour 46 archivistes tentent de transcrire leur passage.» Il y a surtout quelque chose d'unique dans ce livre : aucune région française ne possède un tel outil mémoriel. Celui-ci a été épuisé en quelques mois, ce qui démontre un fort attachement à l'identité charentaise. Plus fort que ce qu'on imagine en général... La cagouille est un animal réservé, qui se plaît à rentrer dans sa coquille ! Un tel ouvrage ne pouvait être que collectif. Et ne pouvait voir le jour qu'avec des soutiens institutionnels. Les deux présidents des conseils généraux de Charente et Charente-Maritime ont immédiatement répondu à l'appel du Croît vif. Il n'est pas sans intérêt de noter que le premier, Michel Boutant, est un ancien professeur d'allemand, passionné d'histoire locale, et le second, Claude Belot, un ancien maître de conférences en géographie, passionné d'identité locale. Je ne connais pas meilleure illustration du sens des quelques mots qui figurent en page 2 des 209 818 livres vendus par le Croît vif depuis qu'il existe3 : «Contribuer à ce supplément d'âme sans lequel une région n'existe pas.»

 

1. Constat fait par Sylvain Fougerit, l'animateur du château de Crazannes, après une série de jeux organisés pour les enfants au printemps 2012.
2. Goulebenéze composa Le Vin bian en 1900, sur l'air de Frou-frou.
3. Chiffre arrêté au 31 janvier 2013.