Sans doute, le plus beau livre
publié au Croît vif...

Lumières romanes, couverture du livreCe livre bilingue français-anglais, en coédition avec Arléa, le seul éditeur parisien d'origine charentaise (Claude Pinganaud est de Barro, Jean-Claude et Catherine Guillebaud vivent à Bunzac) m'est particulièrement cher car les photos - dont certaines sont superbes - sont de mon fils Philippe Julien-Labruyère (textes de présentation des églises d'Isabelle Oberson et Maggie Cole ; textes poétiques choisis par Paola Authier et Maggie Cole). Je souhaitais une préface donnant au livre racines et émotion, au sens où les églises romanes sont un des socles d'attachement au pays charentais. Éric Fottorino se ressource à Esnandes et une de ses passions reste la bicyclette, autrement dit l'art de la découverte à fleur de peau, où compte avant tout le lien intime entre soi et le paysage : d'une rare sensibilité, sa préface exprime la parenté d'évidence entre la création d'une église romane ("romanesque church" en anglais) et celle d'un roman. « Il suffit que surgisse en chair et en pierre le chevet de Saint-Eutrope ou les rougeoiements de Fontdouce au couchant pour que Dieu, comme la lumière, soit. Et c'est ainsi que l'art roman rejoint l'art du roman. »

 

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Éric FottorinoRomanesque Reflections. Traduit dans la langue de Shakespeare, le titre tout en reflets de ce superbe livre ouvre en grand les portes de mon inconscient : je n'ai jamais pu prononcer l'expression « art roman » sans entendre aussitôt « art du roman », donc mystère du romanesque, fiction, imagination, noces d'un monde réel et d'un monde rêvé. Roman parce qu'il raconte une histoire. Roman parce qu'il prend son temps et, le prenant, il le marque. Comme si chaque église était un signet dans le grand livre des hommes occupés du ciel et conscients d'appartenir à la terre. Vivre en sachant qu'on doit mourir, voilà qui donne du cœur à l'ouvrage, de la constance et de la modestie. Bâtisseur et romancier se rejoignent dans cette quête d'un absolu épuré, la forme que l'un trace dans l'azur, la ligne que l'autre couche sur le papier. Roman, il était une foi, il était une fois... D'instinct aussi, je n'ai jamais séparé l'art roman d'un grand bain de lumière. Je pense forcément à Cocteau et à son drôle d'avertissement : les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images. C'est donc ça, cette lumière-là se dit reflection chez nos amis d'outre-Manche. Je me doutais bien qu'il coulait de la pensée dans la lueur de nos jours, dans la noirceur de nos nuits. Et il m'est impossible de voir dans les jeux du clair-obscur autre chose qu'une réflexion divine, ou au moins surnaturelle. D'où mon trouble lorsque le titre Lumières romanes se retourne comme un gant de gentleman en Romanesque Reflections.

Il me semble que les mots disent l'essentiel, à savoir l'essence même de la vie dans son interrogation qui n'en finit pas : pourquoi sommes-nous là, quel est le sens de notre présence au monde, à quelle fin, si tout cela est appelé à finir ? Pour ceux qui, comme moi, sont parfois happés par le vertige (ou la crainte) du rien, alors ces vestiges apportent un début de réponse, sinon un commencement de preuve. Il existe dans l'art roman inventé par les hommes, et pourtant plus grand que les hommes, une manière d'espoir, de douceur nimbée de silence, de vive clarté magnifiée par un je ne sais quoi de modeste, d'humble, de Dieu à portée de main, sans flaflas ni simagrées. Avant même de tourner ces pages, d'en découvrir les trésors visuels captés par Philippe Julien-Labruyère, associés aux mots savants d'Isabelle Oberson et Maggie Cole, l'esprit vagabonde. Les monuments dont il est question ne sont ni si hauts, ni si imposants, et pourtant ils élèvent le regard, allègent l'âme. Ils rendent heureux car ils nous disent aussi que la vie est là où l'ardeur humaine et la ferveur, le goût et le talent ont essaimé pour semer ces havres de paix. Trapus ou effilés comme dentelle, discrets ou majestueux, ce sont des édifices qui ne se poussent pas du col mais donnent au pays de Saintonge son âme rustique et avenante. En les découvrant, je m'aperçois que je les connais, ces églises. Elles appartiennent à mon paysage mental depuis l'enfance, quand à bicyclette je reliais les villages tranquilles des Charentes défendus par ces vigies minérales qui m'offraient leur protection d'ombre fraîche ou leurs façades en coupe-vent. Le roman est pensé en fil de pierre comme Calder pensait en fil de fer. Ces merveilles sous éclairage naturel portent beau et portent bonheur. Elles sont belles à voir, belles à vivre. Nous les avons sauvegardées mais c'est elles qui nous gardent pendant que nous les regardons. Elles inspirent confiance, elles inspirent tout court, telles les images qui naissent d'un roman. Elles sont nos racines en plein air. Elles se jouent de la lumière changeante qui les façonne et les métamorphose, les rendant à chaque instant différentes.

Je me souviens de promenades dans la campagne autrefois, pensez, c'était au XXe siècle ! La pluie me surprenait, des trombes antédiluviennes, des orages, des éclairs (la lumière toujours). Il fallait se réfugier, gagner un lieu sûr. Dégoulinant mais soulagé, je franchissais la porte de ces églises qui offraient le don d'elles-mêmes pour la simple raison qu'elles étaient ouvertes. À l'austérité du dehors succédait l'éclat du dedans. Les vitraux scintillaient, réfractaient chaque particule de jour pour l'agrandir et le transcender. Souvenir de la qualité du silence, de sa profondeur. Les pas qui résonnaient le creusaient davantage encore. C'était le moment ou le roman se replie sur soi pour mieux vous écouter, pour mieux vous entraîner à l'intérieur de vous. Mais de quel roman suis-je en train de parler ? Peu importe, le roman est toujours une belle histoire dont l'important n'est pas qu'il soit vrai. Compte avant tout qu'il invite au voyage, intime ou lointain. Ces églises illuminées, parfois enluminées, offrent à chacun ce voyage, avec le bagage de sa sensibilité, de ses croyances, de ses espoirs. Et Dieu dans tout ça ? C'est le lecteur qui termine le roman. Dieu n'a pas besoin d'apparaître pour être. N'est-ce pas étrange ? Il suffit que surgisse en chair et en pierre le chevet de Saint-Eutrope ou les rougeoiements de Fontdouce au couchant pour que Dieu, comme la lumière, soit. Et c'est ainsi que l'art roman rejoint l'art du roman. « Quand la légende est plus belle que l'histoire, imprimez la légende » disaient les héros à la fin du film de John Ford, L'homme qui tua Liberty Valance. Croire n'a plus vraiment d'importance, voir suffit. Ce qui compte, c'est que la légende soit belle. La voici imprimée.

Éric Fottorino
Romancier