Couleurs...

Texte inédit qui figurait dans un roman refusé par tous les éditeurs à qui je l'ai présenté et dont le Croît vif, par pudeur, n'a pas voulu ; il évoque mon attachement à Chenaumoine devenu - comme par hasard - Chavignon...

 

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Couverture Paysans Charentais tome 2Chavignon aime les surnoms : la Grosse, Moïse, Tiennette, J'en-ai-maire, la Bétine... Il eut même un temps son Chie-maigre, le vieux Moreau qu'on disait avare parce que son pailler était de loin le plus gros. Puis le village oublia : le pailler était devenu plus petit et le vieux Moreau avait installé son gendre allemand face au grand fourbi du père Opportun. Caresse, grimace ? Le collage irradie d'intimité, sauf-conduit protégeant des solitudes du sans-nom. Mais vite, on le désapprend. Au cimetière de Salignac, une seule tombe mentionne le surnom de celui qu'elle abrite : Louis Grenoulleau dit Charlot, gravé sur une plaque de zinc, ovale et d'un gris passé ! Comme pour fixer une couleur du village, vie chétive, pourtant si riche...


Quant à mon Oedipe, pour recréer la poésie des êtres, elle inverse les lettres de leurs prénoms ; Chavignon y devient légende celte et plus encore qu'à l'endroit, son «non» qui se lit à l'identique dans les deux sens, recèle en lui ce refus à se livrer autrement qu'en apparence. Chavignon vit de tous ses pores, je suis le seul à ne pas y posséder de surnom... Bien que certains jours, le fils Chardavoine (l'Indien depuis son plus jeune âge dans le marais, lorsque, avec une paille, il soufflait dans le cul des grenouilles pour les faire éclater) me donne du directeur lorsqu'il m'invite à boire le pineau ou me rentre du bois avec sa vieille jeep de surplus américain. Heureusement, il en oublie la majuscule !


Toujours cette question qui me taraude, d'apprivoisement au village... Un matin de grand vent froid sifflant dans le marais, après quelque vingt ans de Chavignon, j'arrache des mauvaises herbes dans le jardin ; une sorte de poireau sauvage avait envahi mon devant de souillarde.


- Vous les jetez ? me lance Pierrot Guitton (dit Beau Gendre depuis son arrivée chez Eutrope Grenoulleau).


Le ton est à la surprise, mêlé de reproche. Il se reprend. L'interlocuteur est un rat des villes. Le pauvre, il faut lui expliquer.


- C'est de la barragane. C'est bien plus fin que le poireau. Même plus fin que celui qu'on fait venir dans les sables du phare aux lapins. En ce moment, les vignes en sont pleines. Les années à barragane, ce sont toujours des années à bon vin.
Il suffit d'un mot, au demeurant magnifique avec ses allures d'oc qui donnent envie de rouler puis de chanter dans les airs, un mot que vite je consulte dans mon glossaire en cinq volumes des parlers de Saintonge, il suffit d'un mot pour que de nouveau m'enveloppe ce sentiment d'être ici étranger. «Barragane : porrée barragne, poireau sauvage». J'ai besoin d'un viatique pour comprendre Chavignon !


Comme un charter de week-end, je me change au bureau, troque mes mocassins à moquette pour des brodequins à broussailles, enfile shetland et pantalon de velours, dans le train je lis le Monde, pendant qu'on me sert un repas à la place, je dors un peu pour oublier la palpitation d'un instant, Saint-Simon m'accompagne avec ses grands d'Espagne et ses ducs à brevet, à moins que ce ne soit Chateaubriand et son Indienne d'outre-mémoire, un important à la voix creuse parle devant moi d'importance, Cordouan lui semble le nombril du monde parce qu'on y fabrique des ragots et qu'il y possède ses brevets, le taxi de Grand-Royan abonné à mes questions connaît son métier de passeur au répertoire immuable, le temps qu'il fait, le temps qu'il fera...


La nuit enveloppe le village, c'est une défense, j'ai besoin de comprendre pour aimer. Plus je dévisage les êtres et les choses, plus leur image me file entre les yeux, ne donnant d'elle-même que l'accessoire. Il me reste le voyeurisme. Le cahier, le crayon... Comme on prend une photo, j'ai le sentiment de leur prendre l'âme. Chavignon carte postale, cadeau-souvenir, une étoile au guide vert de mes fantasmes. Retour de week-end, je classe les clichés, on me jugera aux couleurs du catalogue, repos céruléen, fièvre andrinople ! Que sais-je encore de mots exotiques pour dire mon incapacité à vivre les lieux comme le simple balancement d'une existence ?


Une saison commence... Été, hiver, hiver de l'été, je ne sais plus. Je ne me souviens pas non plus du motif inventé pour exercer mon vice, je suis de ceux qui jouissent la conscience en paix. Mon imagination s'émeut, féconde à trouver les bons prétextes. Quel meilleur alibi qu'une documentation sur le vif, une ethnographie villageoise à trois sous ? J'en collerais les timbres-épargne sur un grand cahier noir à la façon du père Brion puis irais l'échanger à l'épicerie Daniel contre un brevet parcheminé prouvant ma citoyenneté d'honneur à Salignac ! Ce n'est pourtant pas seulement pour me rassurer qu'inlassablement j'interroge les gens de Chavignon.


Je me reconnais, ou plutôt j'aimerais tant me reconnaître, dans la mémoire collective. Je me nourris à l'érudit malgré la moquerie attachée à l'encyclopédisme de clocher. Tout savoir d'un trou de rat, absolu de soi, comme le prisonnier dans sa cellule... Je cours après les questions, les questions à leur tour me courent après, incapable d'une autre relation que celle de la facticité. L'interrogation cache la ponctuation des solitudes. La conversation avec Tiennette, avec Pierrot, avec Charlot, je la reporte sur une fiche, il en sort une référence de mon lent album imaginal, Chavignon de synthèse, molécule ramifiée à l'envergure de folles convoitises.


Je note donc ce jour-là quelque nouvelle fantaisie. Ceux de mon quéreu connaissent mes cahiers et me disent apprécier mes manies, mais Sarti-pipi habite les hauts de Chavignon. Le monde reflète la distance. Sarti-pipi est un des gendres du vieil Yvonnet, il est plâtrier et son surnom ne lui vient nullement d'Italie mais d'une fâcheuse odeur qu'il promène autour de lui.


- Je devine ce que vous êtes en train de préparer, me dit-il, clignant d'un oeil, l'air entendu.


Surpris, je ne sais que lui répondre. Je tente un sourire anodin. Il se balance sur un pied.


- C'est pour quand ? insiste-t-il.


Mon visage devient franchement idiot, ce qu'il interprète comme une réticence.


- Je comprends, je comprends, vous préférez ne pas en parler. Vous avez raison. C'est normal. Vous savez, les rallyes, je connais aussi...


Il se met à hocher la tête avec une moue de la bouche, admirative. Nous restons quelques longs instants, paralysés l'un par l'autre, puis repartant de son pas traînant, il me tranquillise.


- Vous pouvez compter sur moi, je garderai le secret.


Un mot suffit pour me remettre à ma place ; Chavignon-rallye, apparence inerte, pastiche absurde ! Trouver le nom local du poireau sauvage (dans l'enveloppe de secours, quelques adresses d'autochtones...) !


La nervure des arbres se projette sur le ciel comme une symbolique de la conscience en hiver. Les mouettes préfèrent la plaine de Salignac au noir brisé du marais. Compagnes du labour, elles virevoltent autour de la charrue, marquant le sillon frais d'un alignement de taches blanches. J'avance à pas comptés, la route semble une ouate épaisse assourdissant la marche, les lacets eux-mêmes s'évanouissent et l'horizon se feutre d'une brume inquiète. Je n'entends plus que le battement de mes tempes. La micheline au loin disparaît sans la moindre extravagance. Jaune et bleue, elle ressemble aux autocars des manèges, le toit ouvert pour rire à la vie. Le passage à niveau reste immobile, sa manivelle est grippée car plus personne depuis bien longtemps n'emprunte le chemin. Deux sons de trompe ; puis lointain, étouffé, le rythme des roues sur les rails... Un troupeau d'oies caquetant traverse la voie poussé par un chien. Chavignon au bout du chemin se dérobe au regard, une plaque cabossée indique sa direction, celle d'un embrasement. Le marais chaque fois me happe et m'engloutit. Luxuriance des bruissements aux teintes épanouies... Le village apparaît soudain comme un moment d'autrefois. Minuscule, syncopé, transparent. Mes mains mes bras mes épaules mon corps entier se dilatent en baudruche informe, je rêve, je ne rêve pas, mes yeux se voilent d'une sorte de doute imprécis pétri d'opacité, Chavignon se multiplie en farandole inutile.


L'image se tord, se dénature, je tombe ivre d'inappétence. Un visage blond, rayonnant comme en un songe, me rassure. Chaque fois qu'un élan vers Chavignon me brûle à l'idéal, il réveille ce désir. Elle avec qui je ris de nos Oedipes inversés, elle grâce à qui j'écris ces mots parce qu'inconsciemment elle m'en inocule le sens en tramant mon regard de ses compositions naïves, elle qu'un unique moment d'illusion avait suffi à graver sur l'image de ce village incertain.


L'ombre portée du clocher de Salignac atteint rarement les pleins ciels de mon bureau parisien. De Chavignon pourtant la plaine est immense, le village au loin semble de poupée. Dans les bureaux que je connais, qui me sont accueillants, on épingle au mur quelques morceaux de rêve. Le bleu du beau lagon, le regard perle du cavalier dans le désert ou le dorique d'une noire colline d'oliviers. Mais les éclats se fanent perdant peu à peu leurs couleurs, se recourbant sur eux-mêmes en signe d'abandon. Rare illusion, on ne fait que s'écrire à soi-même !


Les cartes de Salignac vendues à l'épicerie Daniel sont de médiocres clichés : la rue de l'école, la place de l'église, la fromagerie industrielle de Généraud, et la plus vendue, celle où on distingue le château d'Autrèche protégé par ses grilles et son cèdre centenaire que dans le pays on appelle l'Empereur. Comme quoi, même les arbres ne sont pas des âmes mortes... Bien sûr, rien à voir avec le souk des teinturiers ou le geyser chaud du dernier trekking ! Mon village n'est que grisaille, banalité, absolue platitude. À faire douter de soi... Où suis-je vraiment moi-même ? Si ce n'est nu au milieu des dindons, irréel comme le village que je me crée, irréel comme ses esquisses de personnages qu'elle cache soigneusement dans un carton à dessin. Je sais seulement que, comme dans les églises romanes, chacun y possède son symbole : le père Brion un grand cahier noir, Berthelot une décapotable et Généraud, tel un saint patron, se voit auréolé d'un rond de camembert !


Un matin de nuit hachée, elle se tourne vers moi, l'air défait :


- Tu dis toujours que je te rajeunis, j'ai l'impression que c'est l'inverse. Tu me vieillis. Tu me vieillis. Tu me vieillis...

Elle me secoue le corps, j'en ressors les reins mâchés, c'est aussi l'effet-village, cette illusion de renaître à l'enfance qui n'est qu'une façon de mourir.

 

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