Jonzac encore...

Texte écrit dans le train, lors d'un de mes retours de Charentes ; je ne l'ai jamais terminé.

 

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- Est-ce que tu m'aimes ?


Nous venions à peine de déboucher sur la place du Minage, celle que domine une République triomphante brandissant un flambeau de son bras droit, nous sortions de cette rue du Tourniquet qui y monte avec rudesse - surtout pour son âge à lui, n'avais-je cessé de penser - et qui en même temps étouffe toute ambition parce qu'elle est courte et étroite au point de ressembler à une ruelle récupérée sur un ancien cadastre, et qu'en plus elle porte un nom ridicule rapetissant tout ce qui pourrait y advenir. Les maisons qui la bordent semblent lui tourner le dos et les piétons qui l'empruntent le font toujours avec le sentiment de prendre un raccourci, comme si elle avait été trouée dans la ville après les autres et que, du coup, à jamais elle s'en cherchait une utilité. D'autant qu'à Jonzac on peut légitimement se demander si les raccourcis servent à quelque chose...


Pour moi, la rue du Tourniquet continue irrésistiblement d'évoquer le souvenir de nos gamineries. Comme une envie qui soudain vous saisit... Les longs entractes du Familia permettaient au projectionniste d'installer son tabouret pour changer la bobine et vérifier que sa lampe n'était pas sur le point de flancher, car elle avait une fâcheuse tendance à le faire au beau milieu du film ; nous montions la rue du Tourniquet, à peu près à mi-côte, là où manquaient les éclairages, et nous organisions une rigole collective de façon à ce que nos petits ruisseaux réunis forment une grande rivière qui parvienne en bas avec le plus de force possible.


La municipalité venait de prendre conscience que sa rue du Tourniquet n'était plus à la hauteur de ce qu'elle souhaitait pour la ville, une authentique image de sous-préfecture avec rues à trottoirs et plates-bandes fleuries. Comme elle possédait l'immense avantage budgétaire d'être courte, sombre et étroite, il était inutile d'y envisager des fleurs ou d'y créer des trottoirs, on l'interdirait aux voitures qui d'ailleurs l'évitaient soigneusement, on se contenterait d'y cimenter des caniveaux... Une aubaine pour les entractes du Familia, d'autant que son zinc aux canalisations régulièrement bouchées sentait vraiment mauvais et que, c'est bien connu, le cinéma porte à la vessie. Autrefois, malgré la pente, nos efforts se voyaient absorbés dans la terre.Grâce à la modernisation de ses caniveaux, la rue du Tourniquet se mit à offrir à la jeunesse de Jonzac le jeu le plus joyeux qui soit, recréer le fleuve jaune et jouir de son jaillissement.


En bas de la rue, quand le film avait du succès, le fleuve jaune débordait le caniveau, il dérivait comme on dit joliment en Charentes, un pays apparemment si plat et si calme qu'on en oublie ses échappées hors des rives, et il s'infiltrait dans le couloir d'une de ces petites bâtisses qui font le charme de la ville tout en lui donnant son caractère étriqué. La maison envahie aurait pu être celle du projectionniste, ce qui aurait ouvert le champ à un vrai roman, mais Jonzac se méfie des débordements imaginaires et n'est prête à accepter que ceux de sa rivière à lentilles d'eau ou ceux qui relèvent d'une pitrerie comme la dérivée d'un caniveau ! Encore que mon souvenir d'enfant se complique d'une longue dispute à la Clochemerle. La maison envahie était celle d'un retraité revenu au pays pour sa tranquillité et surtout pour l'idée qu'il pourrait y enrober ses souvenirs d'envoûtement, après avoir passé près de quarante ans à la conservation des hypothèques et participé chaque année au banquet de la Cagouille, cette association des Charentais de Paris qui se réunit traditionnellement dans une brasserie proche de la gare d'Austerlitz, comme pour gommer son éloignement. L'homme avait peu d'idées sur les moyens de détourner le fleuve jaune, ni d'ailleurs les orages qui aiment rouler gros dans les caniveaux, mais il avait le goût du contentieux.


Consciencieusement il installait une serpillière derrière sa porte,  une since comme on dit à Jonzac ; le lendemain, il reprenait son dossier à sangle pour le compléter d'une nouvelle injonction à changer le profil du caniveau, à installer un lampadaire rue du Tourniquet, à la faire surveiller les soirs de cinéma ou encore à le dédommager pour les odeurs. L'huissier verbalisait, la mairie classait, le juge de paix se déclarait incompétent, le tribunal administratif rejetait les demandes, le retraité s'entêtait à ne pas surélever la marche de son entrée comme chacun le lui suggérait et, le plus sérieusement du monde, nous continuions à jouer au fleuve jaune.


C'est dire si Jonzac savait limiter son éducation à l'essentiel, une pauvre affaire de plaideur, un rêve d'exotisme. Longtemps après avoir fait mon droit sans conviction, je compris l'intime vérité des jurisprudences, même les plus menues ; quant à l'atlas coloré des pays lointains, il deviendrait un simple champ d'actions professionnelles alors que je le parais d'aventures.


Tout cela, je l'ignorais lorsque, en haut de la rue du Tourniquet, il me demanda si je l'aimais. Je n'avais même aucune intuition du rôle que Jonzac tenait déjà dans ma vie. De cette nécessité qu'aujourd'hui je ressens de ne jamais oublier mes liens mais de ne jamais non plus m'y laisser étouffer. Comme cette puissante frustration des familles qui se nourrit de leur capacité de réconfort, ce qui chaque fois procure le frisson. D'aise et d'effroi. Il est probable que si je n'avais pas quitté Jonzac pour une situation finalement pas très éloignée d'une conservation des hypothèques, ces sentiments m'auraient à peine effleuré, de même ce devoir d'inquiétude que je m'impose pour mieux comprendre ce que j'entreprends.


Certes, à l'époque je savais raconter l'affaire du fleuve jaune, en l'ornant sans doute de plus de détails et d'une ironie plus mordante. Déjà aussi, je conservais un faible pour le premier film que j'avais vu, au Familia bien sûr : il s'appelait Overlanders et racontait la traversée de l'Australie par un immense troupeau de vaches qu'on menait du nord au sud du continent pour fuir une éventuelle invasion japonaise durant la guerre du Pacifique.


(Celui que j'accompagnais ainsi jusqu'au château où se tenait un conseil municipal s'appelait Jehan Kappès-Grangé, il était viticulteur et bouilleur au domaine de la Dixmerie ; un personnage d'une culture étonnante et souvent paradoxale, un charmeur aux réputations interlopes, un intellectuel de campagne toujours hésitant entre Marx et Marie Noël... Il faudra qu'un jour je termine ce portrait tout juste ébauché. Il est vrai qu'avec le TGV, on ébauche beaucoup plus qu'avant, lorsque le train de nuit entre Jonzac et Austerlitz permettait bien des fantasmes.)

 

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