L'adolescent (2013)

adolescentLe « post-scriptum » du Rendez-vous de Lesterps se compose de quatre parties « familiales » qui tentent d'expliquer la phylogenèse de ma sensibilité extrême à tout ce qu'exprime la Shoah. Combien de livres ai-je lu à son sujet ? Combien de films ai-je vu, dont bien sûr celui de Claude Lanzmann (trois fois) ? Combien de camps ai-je visité ?

La quatrième partie de ce post-scriptum est consacrée à un adolescent qu'on devine.

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L'adolescent tourmenté

François naquit en 1940 à Saint-Gaudens, à quelques kilomètres du chantier de jeunesse de Sauveterre-de-Comminges, dont son père supervisait l'installation du service de santé. Il était le fils de Michel et de Marcelle, fortement marqué par son enfance jonzacaise. Dans son propre album photographique figure la photo prise pendant l'été 1943 près de la ferme de madame Ombre. François y est encore en barboteuse. Quant à la légende de la photo, elle se compose de deux vers de Hâfez* : « Le doux souffle de la brise répandra son musc encor, / Le vieux monde de nouveau retrouvera sa jeunesse. » Poétique de l'insouciance telle que la vivaient ses parents ou démarque inconsciente de la famille française régénérée qui se retrouverait dans Gringoire ? Identitairement, la petite juive cachée de Lesterps et l'enfant de Jonzac ont un point commun : ils sont des produits de la guerre. Au sens d'un écho qui perdure et agit en eux comme un mythe d'origine permettant bien des projections. Dans la douleur d'un déracinement puis d'une lente reconstruction psychique chez Josie, dont Ne dis jamais ton nom est à la fois l'outil et la métaphore. Dans le fantasme plutôt confortable chez François où tout s'est toujours atténué en une sorte de désenchantement rampant...
De même que Marcelle découvrit la guerre, autrement dit la réalité, en rencontrant les Ombre sur le pont de pierre de Jonzac, François prit conscience de sa propre réalité lorsqu'elle lui lut une lettre d'Élie Ombre postée à Die quelques jours avant la mort de son père. Elle était courte et étrange. Elle demandait des nouvelles du chien Puck qu'Élie, dès le jour de son arrivée à Jonzac, avait calmé alors que depuis des jours il aboyait et montrait ses crocs si furieusement qu'on avait été obligé de l'enfermer dans une ancienne volière. Surtout, elle conseillait à la famille de prendre garde aux jours à venir car « un grand malheur » risquait de survenir. Le nom même des Ombre et le souvenir de leur grange en ruine, aux murs noircis par le feu, le poursuivraient longtemps comme l'image d'une période déboussolée dans laquelle il ne devrait pas se perdre. L'été précédent, ses parents l'avaient emmené en voyage entre la Suisse insouciante où sa mère avait acheté plusieurs paires de bas nylon qu'on ne trouvait pas en France et le Vercors encore blessé par sa guerre. En montant vers la ferme des Ombre, son père avait fredonné les accents lents des violoncelles qui ouvrent L'Hymne à la joie, les répétant plusieurs fois tout en faisant semblant de lâcher le volant devant chacun des tournants de la petite route de montagne. C'est le dernier souvenir que François conserve de lui.

Longtemps après vint la mort de sa mère. Parce qu'elle en devinait le moment proche et que sans doute elle voulait éviter un trop grand naufrage vis-à-vis de ses enfants devenus adultes et même âgés, Marcelle organisa un partage de ses meubles. Pour chacun d'eux, ce fut un moment poignant, terrifiant même. Comme ce l'est toujours en famille lorsque les souvenirs frissonnent d'une charge brutale d'émotion. François prit quelques Pléiades dont il savait qu'ils lui avaient été chers, le Journal de Gide, La Guerre et la paix de Tolstoï, les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand, ainsi que les deux grands tomes in-quarto d'une splendide édition de 1930 d'El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha. Puis il nota en première page quelques mots au crayon pour les situer dans ses propres souvenirs. « Ces deux tomes bien abîmés, "récupérés" le 16 mars 1998 dans le déménagement de Sèvres valant partage des affaires de ma mère, possèdent leur part d'histoire familiale. Ils auraient été donnés à mon père par un réfugié espagnol du camp d'Argelès en 1939, juste après la chute de Barcelone. Ils viendraient du sac de l'archevêché de la ville par les républicains et auraient fait partie des collections privées de l'archevêque. Quel sac ? Quel troc ? La légende dorée de leur arrivée dans ma bibliothèque ne le dit pas. »
François les avait toujours connus installés en bas des rayonnages du salon, car ils sont particulièrement épais et lourds ; partout, ils avaient suivi ses parents. Du coup, leurs reliures de cuir doré et leurs gravures protégées par du papier de soie faisaient partie de son attachement à son père disparu. Argelès et son camp devenaient pour lui le point de départ d'une reconstruction de souvenirs autour des républicains espagnols internés en France. Légende dorée, légende de l'ombre ?
De l'histoire de ses parents, François ne connaissait que des bribes. Surtout lorsqu'elles concernaient la guerre. Longtemps, parce que sa mère jamais ne le démentait, il crut que le lieu de sa naissance, Saint-Gaudens, était dû à un camp d'internement proche. Pendant de nombreuses années, il se documenta sur les camps du Sud-Ouest, notamment sur celui de Gurs, le seul à avoir bénéficié de publications importantes, sans jamais chercher vraiment quel pouvait être ce camp proche de Saint-Gaudens ! Il pensait au camp-hôpital de Noé mais les dates ne coïncidaient pas**. En fait, il mélangeait tout, les lieux, les dates, tout. Quant à Septfonds, il s'agissait bien d'un camp pour Espagnols, mais il se trouvait loin de Saint-Gaudens et son père y avait créé le service de santé dix-huit mois avant sa naissance ! Depuis son plus jeune âge, l'histoire de ses origines lui trottait dans la tête.

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La réalité se voyait escamotée par cette focale donnée aux réfugiés espagnols. Pourquoi l'Espagne et non les chantiers de jeunesse ? Évidemment le beau Don Quijote ! François adorait regarder ses gravures, elles l'entraînaient ailleurs, dans un univers héroïque. Irréel... Sur le même rayonnage que celui du Don Quijote, reposait aussi l'album de ses parents où figuraient deux photos d'un jeune homme inconnu. La première, véritable portrait de preux tiré sur papier cartonné, le montrait partant pour les brigades internationales, un fusil à la main et une couverture roulée aux épaules ; sur la seconde, plus petite et plus floue, prise par un amateur, on le voyait appuyé sur une béquille. Lui manquait la jambe gauche. Deux mentions en-dessous : « François, 1937 » et « François, 1938 ». « C'était un ami, il avait choisi les brigades ». De sa mère, jamais il n'arriva à en savoir plus, bien que sa gêne à en parler indiquait un je ne sais quoi de trouble et lui laissait penser que le François en question avait eu pour elle une importance plus grande que celle d'un simple ami. D'où cet amalgame semi-conscient entre un idéal brisé et des camps d'internement, entre un François inconnu qui le ramenait à son prénom et un père à qui, pour ne pas le considérer comme un vulgaire geôlier, il inventait de belles brigades internationales en réaction à son milieu familial ouvertement partisan de Franco, bien que ce dernier ne fût qu'un rastaquouère !
Le Don Quijote n'était pas le seul livre à attirer François dans la bibliothèque de sa mère, car il avait vite compris que, hormis quelques partitions de violoncelle entassées en bas, sous l'album photo et la collection de timbres, le choix et le classement des livres relevaient de sa mère, comme les ballons, les bicyclettes, le canoë et le chien Puck faisaient partie du domaine de son père. Sa mère avait une amie juive, femme d'un dentiste lorrain réfugié à Jonzac et qui avait décidé de s'y installer, au moins pour un temps. L'une et l'autre lisaient beaucoup et échangeaient leurs livres, généralement achetés rue Sainte-Catherine à Bordeaux où elles allaient régulièrement faire des courses avec leurs enfants. L'amie juive conseillait la mère de François en matière de « textes lazaréens » comme elle appelait les premiers récits concernant l'univers concentrationnaire*, tandis qu'à l'inverse cette dernière la guidait dans des choix plus littéraires.
Un soir, n'ayant plus rien à lire, sa mère téléphona à son amie pour lui demander de lui prêter un livre. Puis elle envoya François le chercher. C'était La Vingt-cinquième heure de Virgil Georghiu**. Un gros livre dont l'amie juive lui dit que plus tard il pourrait le lire... François avait à peine dix ans mais il se considérait déjà comme ayant dépassé le cap de l'enfance. Son père venait de mourir et un conseil de famille s'était tenu la veille de l'enterrement lui faisant savoir qu'en tant qu'aîné des enfants, il en était maintenant responsable. C'est ainsi que le premier livre pour adultes que lut François fut La Vingt-cinquième heure ! Naturellement, il ne comprit pas tout, loin de là, mais se fit un devoir de le lire jusqu'au bout pour se prouver qu'il n'était plus un enfant. Il lui en resta le sentiment vague mais permanent du désastre auquel sont confrontés les individus face aux absurdités policières et aux injustices quotidiennes qu'elles génèrent. Ion, le paysan du Danube, est un juif pour les Roumains, un roumain pour les Hongrois, un hongrois pour les Allemands, un allemand pour les Américains... Selon les besoins du moment ! Traité comme du bétail, ballotté de camp en camp et d'identité en identité... Son histoire se termine par une conférence de presse organisée par les services américains qui, ayant vérifié son itinéraire, souhaitent tirer profit de sa relaxe pour l'image exemplaire de leur armée... « Keep smiling », lui répète l'officier de presse américain... Ce furent les premiers mots anglais appris par François, à la façon d'un apprentissage de l'hypocrisie sociale. Il vécut dès lors comme modelé par les deux mots de l'officier américain, se gardant d'exprimer ce qu'il développait en lui d'indocile.

Plus tard, il se mit à noter sur un cahier les citations qu'il retenait des livres lus car sa mère n'aimait surtout pas qu'on les souligne, même au crayon. La première citation de son premier cahier pouvait sembler en opposition avec cet alignement sur la bibliothèque familiale : « Il est affreux de ressembler à son père, à sa mère, de se prévoir. » Elle est de Paul Nizan dans La Conspiration... Juste en-dessous, il nota le « Keep smiling » de Georghiu.

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Son immersion dans l'univers de la déportation connut un autre moment fort. En 1956, sortait Nuit et brouillard d'Alain Resnais. Le film rencontra le succès, non pas tant dans les circuits commerciaux qui avaient tendance à le bouder car il leur faisait peur, mais au sein des milieux associatifs. Les trains, les camps, les barbelés, les miradors, les ombres aux yeux brûlants et aux pyjamas rayés... Dans une salle outillée de simples bancs, François découvrit les premières images de l'horreur et de la honte. Saisi par la noirceur. À la fin de la projection, il sortit pour vomir le long d'une haie de troènes. Toute sa vie, il conservera devant ses yeux le plan où un bulldozer entasse dans un grand fossé des cadavres nus, si décharnés qu'ils en sont devenus flasques et élastiques.
La présence de cette séquence le renvoyait immanquablement à son père. Certes, il savait qu'il n'existe aucun rapport direct entre les infirmeries des camps pour réfugiés espagnols et ceux de l'extermination des juifs. Il y voyait toutefois une filiation qui le troublait. Une filiation qui, plus tard, lui ferait se poser la question de ce que lui-même aurait fait dans des situations de carrière similaires. Ce n'était nullement une affaire d'idéologie, mais de penchant social, comme le « Keep smiling » exigé du paysan du Danube.
Son univers spirituel s'en voyait chamboulé. Dieu lui paraissait inutile. Et l'Homme terriblement décevant. Sa crise d'adolescence ignora l'habituelle révolte, elle se confina en questionnements tourmentés. Il avait toujours préféré l'histoire sainte à la prière, considérant celle-ci comme un rite à respecter. Dès lors, il l'abandonna sauf à faire semblant lorsqu'il accompagnait sa grand-mère à la messe. Au retour, il l'interrogeait sur qui était vraiment son père, tout en lui inventant des carnets scolaires qui la rassuraient et en lui affirmant qu'il continuait à pratiquer la musique avec une contrebasse trop encombrante pour la transporter jusqu'à Jonzac... C'est sans doute lors de ces dialogues que François prit le goût de poser des questions tout en se montrant réticent à donner des réponses à celles qui lui étaient adressées.
« Ton père était un adorable menteur, lui répondait sa grand-mère. Il se créait des mondes à lui, souvent drôles, et il aimait berner son entourage avec des petits mensonges qu'il était facile de démasquer. Il s'en amusait, il disait que cela l'empêchait d'étouffer. Et cela faisait partie de son charme. Les filles adoraient... Il racontait qu'il était né à Honolulu, qu'il avait fait le rallye Paris-Deauville avec sa décapotable, qu'il avait plumé Sacha Guitry au black jack de la Grande Côte, qu'il était descendu dans la tombe de Toutankhamon avec son oncle René, qu'il avait participé à l'émeute des Croix de feu du 6 février 1934 avec son oncle André... Tout était faux. Au moins en partie. Ce qui était vrai, c'est qu'il jouait bien du violoncelle et qu'il animait magnifiquement les soirées avec sa scie musicale. Ton grand-père aurait voulu qu'il fasse une école militaire. Pas Polytechnique, il n'était pas du tout matheux, mais Saint-Cyr par exemple... Il lui répondait qu'il avait horreur d'une seule chose en musique, les marches militaires. Il savait aussi qu'avec son père il valait mieux composer, c'est comme ça qu'il a finalement choisi la médecine militaire. Je ne sais pas si cela lui plaisait vraiment, il a mis huit ans à décrocher son diplôme... - Et la politique ? - Ta mère le poussait à s'y intéresser, je crois qu'il faisait semblant. Au fond, il s'en moquait. Quand il était enfant, il aimait l'idéal ; après, il se l'est gardé pour lui parce que la vie oblige à transiger. Ta mère représentait une grande partie de cet idéal. Puis, elle aussi s'est vue contrainte à transiger. » Peu à peu, François ressembla à ses parents, il se mit à considérer la vie comme un jeu, savourant tout à la fois, insouciance, culture et carrière, sachant parfaitement qu'il enfouissait sa part d'idéal et qu'il en craindrait les retours d'amertume. Ou les espérerait...

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* Poète persan du XIVe siècle dont l'oeuvre célèbre les plaisirs de la vie.
** Destiné aux Espagnols âgés ou handicapés n'ayant pu être engagés dans les compagnies de travailleurs étrangers, le camp-hôpital de Noé fut ouvert seulement en février 1941.
* La figure de Lazare, le ressuscité de l'Évangile selon saint Jean (Jean 11), est en effet des caractéristiques répétées de la symbolique des récits d'après-guerre. Jean Cayrol (1911 - 2005), ancien déporté à Mauthausen pour faits de Résistance devenu un des éditeurs du Seuil, est l'inventeur de l'expression « littérature lazaréenne », remplacée ensuite par « récits lazaréens ». Il en est aussi un contributeur par ses oeuvres, notamment en 1953 avec le texte de Nuit et brouillard, le documentaire d'Alain Resnais consacré à ce qui ne s'appelle pas encore la Shoah.
** Virgil Georghiu (1916 - 1992), prêtre orthodoxe roumain, est l'auteur de La Vingt-cinquième heure, roman publié chez Plon en 1949, préfacé par Gabriel Marcel. En 1967, Henri Verneuil en tira un film avec Anthony Quinn dans le rôle principal, celui d'un paysan pris pour un juif, et passant de camp en camp, roumain, hongrois, allemand, pour finalement échouer dans une prison américaine.