Le petit livre rouge

Texte de la postface au livre de mon arrière-grand-mère, Madeleine La Bruyère : Ma Première Traversée – Le Croît vif, 2004.

 

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 enfant charentes

Les Charentes n’attendent pas le grand soir. Et ne l’ont probablement jamais attendu. Elles lui préfèrent l’ailleurs. Se projetant mal dans ce que le temps possède de possible progrès, elles s’affirment en rêvant d’évasion. Rochefort aime flâner au jardin des Retours, Loti enlumine sa maison de tous les secrets d’Orient, Brouage songe encore au Canada, Jonzac prend son bain d’Antilles et La Rochelle affiche son musée du Nouveau Monde… Cette tendance à croire que tout en elles, leur histoire, leur légende, et même leur personnalité s’explique par cette pulsion d’exotisme, m’est apparue quand, enfant dans le salon calfeutré de mes grands-parents, il me suffisait de feuilleter un petit livre rouge pour que mon esprit s’échappât vers des horizons qui changeaient tout en demeurant embués d’imaginaire. Évidemment, je reconstruis : un enfant ne sait qu’entrevoir. Ne m’attiraient ni le récif de corail aux rouges éclatants ni la lagune aux palmiers d’un vert ciselé que déjà je trouvais sans attraits, mais plutôt Topkapi, la Cité interdite, le skyline d’une ville américaine ou cet arrière-plan de ciel, de collines et de châteaux devant lequel chevauche le condottiere que ma mère avait rapporté de Sienne et avec lequel elle avait créé le décor principal de la chambre des garçons, celle des filles se voyant ornée de la Vierge en maestà qui lui fait face ; le gothique international de Simone Martini comme bercement d’une enfance jonzacaise, on ne fait guère mieux ! Le petit livre rouge portait d’ailleurs un titre initiatique : Ma Première Traversée. Et ses illustrations mêlant campagne et hauts bords invitaient à l’évasion.

 

Le bureau possédait sa bibliothèque, pleine d’ouvrages trop sérieux pour que je m’en souvienne ; beaucoup d’ancienne Égypte, je crois, plus quelques catalogues de ferronnerie, rien en tout cas pour retenir mon attention car je trouvais mon grand-père particulièrement ennuyeux lorsqu’il nous bassinait de sa collection de clefs ou de ses cahiers remplis de hiéroglyphes !


La vitrine du salon, en revanche, nous attirait. Elle ressemblait à un oriel de style Louis XV et son dessin en bois de rose joliment veiné – mon grand-père préférait évoquer le palissandre –, la rendait d’aspect fragile. Lorsqu’on en ouvrait la porte pour sortir un livre en faisant attention à ne pas déranger un tableautin de faïence saintongeaise représentant Diogène et Alexandre, il fallait ne pas semer le désordre parmi les fleurs et les saisons du mah-jong aux tuiles d’ivoire serties sur bambou et surtout prendre garde au service à thé d’un rococo pur Meissen. Il y avait en elle autant de promesses que d’interdits ; autant dire que la vitrine devint vite l’endroit idéal à me façonner mon univers d’enfance. L’étagère du milieu comportait un grand Capitaine Fracasse illustré, un programme de Lakmé dédicacé par Loti aux parents de ma grand-mère et quelques petits volumes reliés en demi-maroquin. L’un d’entre eux dont il fallait se montrer fier était l’Histoire des peintres impressionnistes du cousin Théodore Duret, celui qui fit visiter le Prado à Manet ; il possédait des eaux-fortes numérotées et s’ornait d’un envoi de l’auteur. J’ai toujours pensé qu’il était là pour rehausser l’image et le statut du salon. Un cousinage saintais – même lointain – et un zeste d’impressionnisme n’ont jamais fait de mal à Jonzac : un des amis de mes grands-parents, châtelain des environs, parlait avec émotion du portrait de son tuteur peint par Berthe Morisot ; il n’en possédait plus qu’une copie, l’original se trouvant au Metropolitan de New York. Là aussi ce goût de l’ailleurs et ce lien à Manet… nuancé comme pour le mah-jong d’une touche Belle Époque.

 

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« L’oncle René » et son « frère Jacques »

Ma Première Traversée était un petit livre à la couverture rouge telle que l’éditeur Hetzel aimait en doter ses productions. Moins beau, moins prestigieux, moins bien relié que les autres titres de la vitrine, également parce qu’il en était le plus petit, il terminait la rangée et se voyait le plus souvent posé à l’oblique de façon à caler les autres recueils qui, eux, étaient rangés bien droit. Sa vocation de serre-livres et sa différence manifeste de statut, son format miniature, sa reliure industrielle cartonnée et son édition populaire pour enfants le démarquaient tellement qu’on pouvait se demander pourquoi il était ainsi mis en montre. Il ne l’était nullement pour son auteur : mon arrière-grand-mère avait écrit de nombreux romans et celui-ci ne faisait pas partie des plus reconnus ; tous avaient été soigneusement éliminés des bibliothèques familiales, donc de notre souvenir, car on lui reprochait – de façon sourde, évidemment – d’avoir eu un rôle dans le suicide de son mari, par le seul fait d’y avoir survécu.


Ma Première Traversée avait droit aux honneurs de la vitrine pour une raison toute simple : elle raconte une aventure dont les héros étaient mon grand-père et son frère. Le narrateur devenu « vieux midship » n’était autre que « l’oncle René » et son « frère Jacques » mon grand-père. Celui des clefs et des hiéroglyphes dont, déjà, dans l’histoire on note le caractère d’aîné moralisateur qui, plus tard, ne pourrait qu’excéder ses petits-enfants.


Cette idée de les retrouver jeunes adolescents dans un texte d’autrefois, eux qui me semblaient si âgés sans doute parce qu’ils étaient l’un et l’autre comme pétris par leur réputation de réussite, je ne sais comment elle a pu jouer dans l’attirance que j’éprouvais pour le livre. Et d’une certaine façon dans le scénario de vie que peut-être, dès ce moment-là, je commençais à me fabriquer à leur image. Toujours est-il qu’il devint vite pour moi un des plaisirs favoris du salon de ma grand-mère. À l’âge de dix ans, il me faisait rêver d’aventures, plus tard il évoquera une sorte de nostalgie produite en grande partie par le souvenir de quelques images ou de quelques mots qui m’avaient particulièrement marqué : le « vieux midship » par exemple avec ses correspondances exotiques, les déguisements de l’espion allemand, les frayeurs ridicules de Miss Simpson, ou encore le « faucheur lettré » et surtout le narrateur enfant, grimpé sur la grande hune…


Singulier salon que celui-ci ! Les clefs semblaient destinées à le fermer, en fait tout le monde s’en échappait : l’arrière-grand-mère dans ses romans, le grand-oncle par sa carrière de marin, le grand-père grâce à ses hiéroglyphes, la grand-mère avec ses airs d’opéra. Et moi en feuilletant le petit livre rouge…


Le temps est un rebours qu’on remonte par étapes ! C’est au sortir d’une séance de l’Académie de Saintonge que m’est venue l’idée de rééditer Ma Première Traversée illustrée par des aquarelles de Christiane Massonnet et par quelques traces du passé que je pourrais y puiser. On venait d’y évoquer la mémoire de Pierre-Henri Simon, celui qui avait coutume de dire : « La Saintonge est l’endroit où mieux qu’ailleurs je fixe mes souvenirs et mes songes. »


Les souvenirs deviennent souvent des songes d’irréel et les songes des souvenirs inaccomplis. L’endroit où mieux qu’ailleurs s’exprime cette ambiguïté mêlant irrémédiable et potentiel ramène forcément à l’enfance. Pour moi, ce salon de Jonzac où le petit livre me fixait à jamais en même temps qu’il me projetait au loin.


Les deux frères qui embarquent sur la Bachelière pour descendre la Seugne s’appelaient Jacques et René. Je ne les ai connus que général et amiral, l’un et l’autre ridés et décorés à outrance, comme cela se faisait alors. Dans la vitrine, sur un long velours rouge, s’alignaient les médailles de mon grand-père, la plus belle étant à mon goût une grosse étoile dorée d’Abyssinie obtenue lorsque le roi des rois, vaincu par l’invasion italienne, distribuait des décorations aux hauts fonctionnaires des pays alliés pour les inciter à la reconquête. Selon ma grand-mère qui ne manquait aucune occasion pour mêler leçons d’histoire et de morale, elle n’avait guère d’importance face à la plus valeureuse, mais bien terne pour moi, qu’était la croix de guerre 1914-1918.


Jacques et René affichaient volontiers leurs carrières, ce qui les faisait se chamailler chaque fois qu’ils se voyaient. Jacques le sérieux, René le brillant ; Jacques l’artilleur, René le marin ; Jacques le scientifique, René le littéraire ; Jacques le casanier, René l’exotique ; Jacques le Jonzacais, René le Parisien…

 

On disait de Jacques qu’il n’avait jamais osé quitter la ligne Paris-Bordeaux pour le choix de ses garnisons : professeur d’équitation à Polytechnique, directeur au ministère, commandant de place à Tours puis à Bordeaux ! Sans parler de la villa de Saint-Palais-sur-Mer en repère essentiel. René, lui, courait les mers et les femmes. Jacques rédigeait de copieux rapports stratégiques, René écrivait des romans dont on disait qu’ils relevaient d’un Loti au petit pied parce qu’ils mettaient en scène un marin, charentais de préférence, et se passaient dans les mers du sud. Mais à la place d’une amoureuse tahitienne, circassienne ou japonaise, il s’arrangeait d’une aventurière anglaise ou d’une névrosée des bastingages ! Quant à ses vacances, elles étaient de Côte d’azur et de casino… René avait besoin de Jonzac à pour se payer le luxe d’en partir, Jacques pour avoir le cran d’y revenir.


Jacques connaissait tout des hiéroglyphes, René se faisait photographier devant la tombe de Toutankhamon. Jacques, par principe, ne voulut jamais s’occuper de la dot de sa femme, René fit fortune. Jacques consacra sa retraite à des missions bénévoles de défense passive, René collectionna les jetons de présence dans des conseils d’administration. Jacques se retira à Jonzac où son enterrement fit événement grâce à la fanfare de la garnison de Bordeaux, René acheta un hôtel particulier dans le XVIe arrondissement et personne ne sait plus où se situe sa tombe…

 

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Son odeur âcre nous donnait la sensation du voyage

Cette évolution opposée des deux frères m’a toujours questionné. Ma famille me poussait à devenir Jacques, je rêvais d’un parcours à la René. Si j’essaie de déchiffrer cette part de moi qui se projette à partir de Ma Première Traversée, je n’ai jamais été le premier de la classe comme Jacques le fut toujours et je n’ai jamais mis les pieds sur un bateau ! En revanche, comme René, j’ai connu des comptoirs lointains sous forme de cartes de crédit lancées à travers le monde… Pays émergents plutôt qu’empire colonial et mers du sud, juste une question d’époque. Et comme Jacques, je n’ai eu de cesse que de tourner autour de Jonzac. J’aurais voulu devenir à moi seul l’équipage de la Bachelière et tâter de l’ailleurs pour mieux apprécier mes Charentes, je ne m’y serais sans doute pas pris autrement !


On pourrait croire cet aller et retour facile et naturel. Il n’en est rien. Pour s’échapper d’Agrigente qu’il considérait comme médiocre car façonnée de rites d’un autre temps et d’oppression familiale, Pirandello enfant s’inventait lui aussi une « première traversée » sur un des bateaux que son père affrétait pour transporter le produit de ses soufrières. Et au bout du voyage, il devenait fils de prince, « fils changé, figlio cambiato », un peu comme un enfant jonzacais rêvait de s’embarquer à Tonnay-Charente sur un cargo chargeant des barriques de cognac, ce qui le transformait en une sorte de Jean Monnet travaillant à San Francisco, au siège de Bank of America. Mais le fils changé reste toujours du domaine de l’irréel. Les cargos ne transportent que du soufre et du cognac. Quant aux rêveurs, ils ressemblent le plus souvent aux oncles évoqués par Pierre-Henri Simon et François Mauriac : le premier se voulait courtier en cognac, il ne dépassera jamais la gare d’Austerlitz et préférera soigner ses angoisses à l’abri de son jardin de Corme-Royal ; le second viendra tous les matins se griser de sa part de voyage en caressant les wagons à quai, gare Saint-Jean, pour ensuite se calfeutrer dans son échoppe de Bordeaux. Et s’il y a début d’aventure – ou tout simplement carrière lointaine – ce n’est nullement le fils qui change, mais le clocher qui s’éloigne.


Près de la gare de Jonzac, existait un négoce de vins qui rejetait ses lies dans une fosse en contrebas. J’aimais y traquer tritons et orvets. Près de la gare de Jonzac, se trouvait l’hôtel Terminus, célèbre parce qu’un jour un voyageur y avait trouvé une perle, une vraie perle logée au fond d’une huître. Près de la gare de Jonzac, les rues le soir étaient sans éclairage et j’enviais les fils de cheminots qui s’y promenaient une lampe à acétylène à la main. Près de la gare de Jonzac, les petites maisons ouvrières semblaient limiter l’horizon aux sentiers secrets qui couraient entre leurs jardins.
Mais en sortie de gare de Jonzac, existait aussi le pont de la route de Montendre. Quand la locomotive donnait toute la puissance dont elle était capable à redémarrer le train en direction de Bordeaux, sa fumée enveloppait le pont. Ne plus rien voir et être pris de son odeur âcre nous donnait la sensation du voyage ! Puis nous venaient les larmes aux yeux...


Quand nous revenions vers la gare en évoquant les grands trains des grands cirques américains traversant le Far West tels que nous les imaginions en croisant la légende de Buffalo Bill à la parade du cirque Pinder qui nous semblait si grand et que nous devinions si petit parce que sa tournée chaque année passait par Jonzac, la lampe à acétylène se mettait à avoir des ratés et une escarbille soudain m’agaçait la paupière. Je n’avais pas changé ; Jonzac si… Quelque part dans la fumée, le vrai Jonzac trônait au milieu d’un cirque immense tandis qu’ici la ville naine me faisait mal à l’œil ; elle ne pouvait être qu’un faux Jonzac rêvant à son autre. À y réfléchir, je n’ai jamais compris si cette fumée du pont de la gare était une métaphore du voyage ou le signe de son impossibilité.

 

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Mon apprentissage du relatif

Pour un enfant prêt à s’émerveiller, Jonzac était un monde en soi, peuplé de personnages extraordinaires qui lui donnaient une âme. Une allure de passé, prétendaient les esprits forts. J’y voyais à la fois mon apprentissage du relatif et cette idée simple que toutes les couleurs existent avec toutes leurs nuances dans n’importe lequel des univers où on se plonge. Même le plus infime en apparence. Il suffit de régler la distance de l’œil et d’éviter les fumées âcres des locomotives qui prennent leur élan. Je me souviens encore du maraîcher qui apportait ses légumes au marché avec son âne, je le prenais pour Maître Cornille ; et du coiffeur qui ne savait que couper en brosse ; et de la boulangère dont on aimait les gâteaux mais dont on se moquait de la barbe ; et de la grosse épicière dont les rayons de graine faisaient penser au souk ; et du bourrelier si difforme qu’il avait fallu le météoriser pour qu’il entre dans son cercueil ; et de la « sorcière » en blanc qui chaque dimanche se présentait à la table de communion et jetait son mouchoir après que le curé lui eût refusé l’hostie ; et de l’idiot du village que tout le monde aimait bien parce qu’il savait jardiner ; et du tailleur qui faisait les joies secrètes de ses clients avant de faire fortune à Paris grâce à ses talents de jeune Jupien ; et du notaire fessu de partout qui possédait un tapis en peau de tigre et avait la passion des patiences dans sa folie en bord de Seugne ; et de sa femme qu’on disait fille de Réjane car elle en avait la classe et dont personne ne comprenait qu’elle eût épousé un tel débris ; et du vieux garçon qui tenait le vieux magasin de vêtements à côté de chez eux, dans lequel on n’aurait pas osé se montrer, même pour un caleçon, il tua toute sa famille lors de l’ouverture du testament de sa mère, ce qui fut la seule fois de son histoire où Jonzac fit la une des journaux parisiens, une affaire d’héritage et de névrose accumulée ; et du garde-champêtre qui faisait encore ses annonces au tambour comme aux temps où personne ne savait lire ; et des trois pharmaciens aux allures peureuses de pharmacien dont les enfants étaient toujours les premiers de la classe, ce qui, sans leurs papas pusillanimes, les aurait élevés au rang de modèles ; et du bébé qui buvait des biberons de cognac et fumait ses dix gauloises à deux ans ; et de la veuve du sénateur qui trottinait sa vieillesse sans enfants parce qu’on disait qu’un jard avait « croqué les choses » de son mari quand il était enfant ; et du châtelain qui, après quinze jours de veuvage, avait épousé l’infirmière de sa femme mais laissait son couvert à table à ses côtés et lui dédiait le bénédicité afin de respecter son souvenir ; et du sous-préfet qu’on retrouvait ivre sur un banc ; et de l’éleveur de souris blanches qui ruina sa famille à coups d’idées géniales comme celle-ci ; et de la comtesse américaine qui possédait le cinéma et s’entourait les épaules d’un grand boa en plumes blanches comme si elle partait danser un charleston ; et du forain en costume rouge qui m’attirait dans son « Musée des horreurs » de la Mont-Carmel ; et de la gueule cassée au premier rang des cérémonies au monument aux morts ; et du fagotier aux pieds nus ; et du boucher, bel homme et coureur, qui un matin fut le seul de la place de l’Église à réussir à séparer deux chiens « collés » comme on disait lorsqu’ils ne pouvaient plus se détacher ; et de la cheftaine à qui ne déplaisait pas que ses louveteaux lui caressent les seins ; et de l’engagé à la LVF caché pendant des années derrière les volets fermés de la maison de son frère, le chirurgien ; et du médecin accoucheur qui aimait dire qu’il mettait au monde un peu plus de nouveaux-nés qu’il mourait de vieillards si bien que Jonzac restait immortel ; et du pâtissier qui paradait dans les voitures dernier modèle ; et du libraire qui faillit rester dans l’incendie de son magasin ; et de la vendeuse de rouleaux de réglisse et de boîtes de coco, toute ratatinée et si gentille, en face de la prison devenue centre culturel ; et du vieux monseigneur qui réservait à ses enfants de chœur les amandes des dragées qu’il avait sucées ; et de l’instituteur de la classe des grands, très grand et très dictée de tradition, impérieux dans sa blouse grise ; et de celui de la classe des petits, si petit et si rond qu’il avait été nommé directeur de l’école ; et de l’homme du bourrier qui autrefois « nettoyait les tranchées », c’est-à-dire y achevait les blessés, et jurait en patois du haut de son tombereau ; et du suisse, grandiose dans son uniforme des dimanches, qui semblait rapetissé dans ses vignes du Pelot ; et de mon professeur de piano qui boitait et organisait chaque année le concert de ses élèves… J’y ai joué trois fois très ému, et plus tard, pieusement, pour ne pas la décevoir, je lui racontais que je continuais à pratiquer d’un instrument, de la contrebasse afin de ne pas avoir à la transporter !

 

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Le salon de ma grand-mère

De l’autre côté de Jonzac, à deux pas de la place de l’Église, se trouvait le salon de ma grand-mère. C’était une des parties bourgeoises de la ville, avec ses rues éclairées, ses pâtisseries pour sortie de messe et ses grandes maisons sur les portes desquelles ne déparaient pas les plaques de cuivre des médecins et des avocats. Mais contrairement au quartier du château, purement vieux bourge avec ses pharmacies en goguette et ses cercles de jeu ou d’escrime, exactement comme déjà le décrivait mon arrière-grand-mère dans son joli roman jonzacais, Lis et Scabieuse, celui de l’église était plus mélangé, plus vivant. Il possédait encore quelques échoppes d’artisans et s’animait les jours de foire grâce à ses halles métalliques datant de l’époque de la Bachelière. Côté château, Jonzac se voulait petite ville avec tout ce que cela comporte de caricature et d’enfermement ; côté église, Jonzac conservait des allures de gros bourg accueillant. On pouvait y être bourgeois et ouvert, sans trop virer à l’étriqué.


Dès l’enfance, je ressentais cela du salon de ma grand-mère. Il possédait bien sûr ses tableaux d’ancêtres mais elle aimait laisser entendre qu’ils étaient d’origine douteuse ; ils auraient été « fabriqués », comme on le faisait beaucoup à l’époque, par le grand-père de son mari, un notaire qui s’était aussi inventé des armoiries et avait embelli son arbre généalogique en lui ôtant la boue villageoise collant à ses chaussures ! Le salon possédait aussi un miroir à trumeau, très Marie-Antoinette pour sa scène champêtre de caresses et de sein dénudé, « d’époque » soulignait ma grand-mère qui savait que le trumeau s’était banalisé dans les rayons décoration des grands magasins. De même, les fauteuils Louis XVI et les bergères Directoire étaient d’époque mais elle n’avait nul besoin de le proclamer ! Un demi-queue Érard faisait l’angle près d’une console sur laquelle trônait un gros poste de radio aux boiseries jaunâtres. On l’avait installé près du piano parce que, sous l’Occupation, mon père venait y écouter Londres tandis que ma grand-mère arrêtait sa mélodie de Fauré pour se lancer dans une valse ou une polonaise qui couvrait mieux les crachotis de l’émission. Mon grand-père, fidèle maréchaliste, préférait quitter le salon d’un air furieux pour s’enfermer dans son bureau afin de dessiner quelque nouveau hiéroglyphe.


J’étais trop jeune pour saisir ce qui se passait là réellement, entre le demi-queue et la radio, je ne suis d’ailleurs pas certain que ces souvenirs ne me soient pas venus après, sous forme d’anecdotes répétées pour en créer ma légende familiale, le grand-père vichyste grognon, le père dans le vent de l’histoire, peut-être plus par pied de nez au général que par conviction profonde, et la grand-mère en chansons… Je me rappelle en revanche avoir tourné pour elle les pages des partitions lorsque plus tard, les dimanches après-midis, elle transformera le salon en petite salle de concert : à la fois fier de l’image que me donnait mon rôle et souvent hésitant quant à choisir le bon moment pour tourner la page, j’attendais le signe convenu, un clignement de ses yeux !


Avec ses rites, ses souvenirs et son livre fétiche en vitrine, le salon semblait modelé pour l’éternité. Il était en fait fort récent, mes grands-parents s’étant seulement retirés à Jonzac en 1943. Il s’agissait donc d’un salon plusieurs fois déménagé, de Versailles à Tours puis à Bordeaux, au gré des affectations de mon grand-père. Était-ce cette suite d’emménagements qui lui donnait un caractère pas tout à fait jonzacais ? Par toute une série de signes, il me semblait en effet plus parisien qu’autre chose. Le couloir qui y menait était décoré de grandes affiches au format allongé des colonnes Morris ; je garde surtout en mémoire la silhouette d’Yvette Guilbert avec ses longs gants noirs ; Toulouse-Lautrec y soulignait une présence scénique qui plus tard me fera immanquablement penser à la môme Piaf. Une même nervosité rentrée dans leurs gestes…


Il y avait aussi les partitions étalées sur le demi-queue dont on devinait le modernisme bien que ma grand-mère aimât répéter qu’elle s’était arrêtée à Satie. Et quelques programmes d’opéra soigneusement conservés, notamment de Wagner. Ce n’était rien, quelques objets d’un décor, petits symboles d’une vie hors de Jonzac.


Ma grand-mère était fière de cet ordonnancement, fière surtout des signes discrets qu’il donnait d’elle. Elle aimait tant sourire des autres salons jonzacais qui trouvaient volontiers leur esbroufe dans un amas de quincaille exotique, genre coussin marocain, cuivre ciselé, tapis turc ou narghilé ! Une touche de Chine, pourquoi pas, mais le tapis doit demeurer de Savonnerie et l’ancrage sensible aussi retenu que possible ; c’était son code. Et sa vitrine en résumait l’essentiel. Le mah-jong, la faïence saintongeaise et le petit livre rouge…


La même impression de distance étudiée me saisissait à l’écouter parler. Ce qu’elle évoquait d’anecdotes, de souvenirs, d’événements, de personnes rencontrées, tout se situait loin des Charentes. Sauf la famille… Du moins celle à qui on continuait de rendre visite dans sa grosse maison d’Archiac, son château crénelé de Touvérac, son hôtel saintais ou ses chalets de la côte. Il m’arrivait de penser du coup que le petit livre rouge ne pouvait être jonzacais ; comme les programmes d’opéra ou les affiches de music hall, il dénotait Paris au sens où il arrive à Paris de vacancer en Charentes.

 

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Garnement, garnement…

Quand je rentrais le soir avec une lampe à acétylène, quand je capturais des tritons autour de la fosse à vinasse, quand je chipais des pommes dans le verger du père M., quand dans les carrières interdites je récupérais la poudre des munitions pour la brûler, quand je soulevais les jupes de Micheline, quand je buvais le vin de messe de Monseigneur C., quand j’inscrivais des grossièretés sur le bitume de la route à côté des flèches du jeu de piste des louveteaux, je me sentais purement jonzacais ; en revanche, je ne l’étais plus du tout quand je feuilletais le petit livre rouge dans le salon de Jonzac ! Jamais les héros de la Bachelière n’auraient soulevé les jupes de Miss Simpson ou maculé leur promenade de vilains mots !


Étrange Première Traversée, elle me faisait entrevoir des aventures lointaines mais en les cadrant quelquefois sévèrement dans des codes sociaux dont je devinais l’importance en apprenant à manger les asperges ou à éplucher une poire « comme on le fait dans les ambassades » ! Pour l’enfant bien élevé qu’on aurait voulu que je devienne, celui qui n’aurait jamais dû se perdre dans une partition de piano, celui qui ne se serait jamais laissé aller au moindre show off (aurait dit Miss Simpson !), même en fléchant un jeu de piste, l’aventure prenait corps dans une vitrine trop fragile pour la supporter. Quant au garnement qui s’enivrait du train de Bordeaux, il ignorait sans doute qu’il vivait là les premiers ferments de son existence. La fumée comme horizon, le salon comme étouffoir ? Le garnement jonzacais en traversée de miroir pour l’enfant bien élevé ? Ou l’inverse ? Le paradoxe déjà ne me déplaisait pas !


Je devais avoir entre sept et huit ans lorsque je me décidai à rejoindre les grands cirques américains. Mes parents avaient souhaité émigrer en Australie et pendant quelques mois la famille fut baignée d’aborigènes, de kangourous et d’ornithorynques (tous mots qui impressionnaient mes copains de classe et m’assuraient de faciles victoires au jeu du pendu). Leurs démarches ayant échoué à cause de la non-reconnaissance des diplômes français de médecine par l’Australie, par dépit sans doute, j’attendis le train de Bordeaux en tête du quai. Quand la locomotive s’arrêta à l’endroit précis où je me trouvais, je demandai au mécanicien de monter auprès de lui. Et il accepta ! Dans ce sens-là, le chauffeur remplissait d’eau la chaudière en ramenant à lui le manchon de la grue hydraulique, ce qui allongeait l’arrêt d’au moins deux minutes. Le temps de m’émerveiller devant les manettes… « Il faut descendre, maintenant », me dit le mécanicien. Je n’osai pas lui parler de Bordeaux ni des grands cirques américains, je descendis et stupidement rentrai à la maison.


L’année suivante, comme si le garçon aux bonnes manières devait effacer l’échec du garnement, je suggérai aux amis B. l’idée de construire une barque avec laquelle on descendrait la Seugne. Les B., chez qui je passais quelques jours car ils étaient liés d’amitié avec mes parents, possédaient une belle propriété en sortie de Jonzac, où tout semblait réuni pour tenter l’aventure. La salle de billard certes en freinait l’envie par son côté châtelain rivé à son ennui, mais la seule idée que la grande mare apparemment isolée de toute rivière et si loin de la Seugne abritait des anguilles dont le docteur B. racontait avec talent les immenses migrations transatlantiques, augurait du meilleur. Et en marge du domaine, cachée par une charmille et un bosquet de bambous, leur appartenait une scierie aux réserves pleines de planches.


Robert B. avait tout du grand frère, il nous apprenait à enflammer nos pets sous prétexte d’un cours mêlant la chimie à l’anatomie où l’intestin se limitait à être une usine à gaz ; il prit les choses en main. Il fallait d’abord courber les planches. On installa une grande bassine sur un lit de pierres, on fit un feu d’enfer avec les délignures, mais au bout d’une semaine, six planches seulement avaient pris la forme alors qu’il en aurait fallu au moins le triple. Mon séjour se terminait, on abandonna le chantier naval et avec lui toute idée de descendre la Seugne. Il m’en est resté un seul écho, le mot « délignure » pour ces chutes de bois qui brûlent comme de la paille.


À bien y penser, la maison des B., malgré ses anguilles, n’était nullement destinée à bercer l’aventure. La salle de billard résonnait encore trop fortement de l’échec commercial du gendre qui avait lancé sa marque de pineau Rophi (de Robert et Philippe, ses deux beaux-frères) à grand renfort de publicité nationale. Rophi devait conquérir Paris, puis de là l’Europe entière. Les ventes ne suivirent pas l’affichage intensif qui transformait la nationale 10 en axe de pénétration, elles s’arrêtèrent symboliquement à la gare d’Austerlitz comme l’oncle timoré de Pierre-Henri Simon, et Rophi s’écroula à peu près en même temps que Robert, Philippe et moi brûlions par dépit les quelques planches que nous avions réussi à courber.


Je n’ai jamais descendu la Seugne et longtemps je me suis demandé s’il était possible de quitter Jonzac. Comme plus tard, longtemps je me suis demandé s’il était possible d’y revenir.

 

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L’intuition d’une fin

Le 14 juillet marquait la fin des classes. Traditionnellement, l’école de Jonzac organisait un défilé des élèves jusqu’au monument aux morts de la place du Château. Arrivé en avance, je me mis à jouer aux billes, un tique et patte avec plombé. Le jeu consistait à gagner le coup, soit en touchant directement la bille, soit grâce à un plombé si sa propre bille se retrouvait à moins d’une patte de l’autre, doigts écartés. Avec leurs énormes mains, les plus grands, c’est-à-dire ceux qui passaient le certificat d’études, étaient nettement favorisés par rapport aux petits qui préparaient l’entrée en sixième. Il y avait là comme une revanche inconsciente des garnements sur les garçons bien élevés, avec tout ce que le constat possède de vécu sociologique. Les grands gagnaient au tique et patte, les petits étaient meilleurs à la dictée. Et naturellement les grands fascinaient les petits…

 

Ce jour-là, moi qui habituellement me faisait ratiboiser mes billes, et même mes marbres, ce qui m’obligeait chaque semaine à en renouveler le stock au minuscule bazar situé en face de la caisse d’épargne, en ne rendant pas toute la monnaie du pain ou du lait, moi qui, parce que je n’étais pas trop mauvais en orthographe, avais de petits doigts pour la patte et surtout ne réussissais quasi jamais le tique en plombé, moi qui aurais aimé cumuler de grandes mains pour le patte et le sans fautes à la dictée, ce 14 juillet je gagnai tous les coups ! Pourtant contre un grand dont la réputation était sérieuse : fils de carrier, donc champion du plombé, imprenable aux gendarmes et aux voleurs, le meilleur dribble de la cour devant un ballon, il collectionnait aussi les coups de règle en fer sur le bout des doigts, étant l’initiateur en chef de nos chahuts !


Il est des moments d’absence, de courts moments marquant une vie entière. Ayant gagné pour la première fois mon tique et patte, surpris d’avoir aussi facilement trouvé l’axe de visée pour le plombé, les poches pleines de billes, je me mis à plomber pour moi seul, derrière un tilleul. J’étais dans ce coin de la cour dit des grands, à l’opposé du préau, émerveillé de presque à chaque fois réussir mon coup. Quand soudain je m’aperçus que j’y étais seul.


Le rang s’était formé sans moi, et sans moi avait quitté l’école. Je courus à la grille, vis le rang longer ce qui allait devenir le jardin d’honneur de Jonzac, en souvenir du sabotage des carrières d’Heurtebise dans lesquelles les Allemands stockaient des munitions. Deux jeunes résistants, à l’évidence du genre garnement, avaient sauvé la face du mol abandon dans lequel s’étaient vautrés les salons jonzacais. Certes on ne présentait pas tout à fait les choses de cette manière, mais quand mes parents critiquaient ouvertement ces salons qui, le jour de la Libération, en rajoutèrent en invectives contre les prisonniers allemands, c’était cela qu’ils visaient.


Le rang s’éloignait lentement, j’aurais pu facilement le rejoindre, je décidai de rentrer à la maison. La scène aurait dû être marquée de l’expression d’une volonté, d’une assurance, d’une libération, à tout le moins de la fierté d’avoir pour la première fois gagné aux billes, je me souviens au contraire avoir été pris d’une sorte de vertige de désorientation, comme si je me retrouvais en dehors de moi et coupable de m’y être mis. Devenu autiste, réfugié dans un moi-même situé à l’extérieur de moi-même, une solitude semblable aux sables mouvants de l’identité… L’intuition d’une fin qu’enfant je ne pouvais formuler. La tête basse, je longeai l’école. Soudain comme par instinct, je jetai mes billes dans une bouche d’égout ; pas n’importe laquelle, celle qui fait face à la caisse d’épargne et se trouve juste devant le petit bazar où je venais m’approvisionner.


Mon père était mort à l’automne, je savais que nous devions quitter Jonzac, je pensais ne jamais y revenir.


Le salon de ma grand-mère, lui aussi, quitta Jonzac. Je le retrouvai à l’identique, moins le demi-queue, dans la maison de Versailles. À l’identique, mais comme recouvert d’une couche de cendre qu’on aurait soigneusement étalée pour y ensevelir tout souvenir. Comme si on avait greffé le cœur de Jonzac dans un lieu d’artifice et qu’aucun charme, aucun battement ne pouvait plus en sortir. Pendant cette éternité qui mène à l’adolescence, Jonzac demeura donc absent. Le petit livre était toujours dans la vitrine, je n’avais plus envie de le feuilleter. Comme si sa lecture était réservée aux bords de Seugne. Quant à la quiétude vaguement irréelle que le salon dégageait à Jonzac, elle s’était transformée en cet embarras sourd qu’on éprouve lorsqu’on se sent loin de chez soi. Il donnait du coup un sentiment de malaise, très semblable à celui qui émane d’une personne déplacée, peut-être même assignée à résidence, ayant perdu toute autre signification que celle de son origine. Ou était-ce moi, empêtré de mes premiers frémissements hors de l’enfance ? L’impression qui m’en est restée est celle d’un ensemble de vieilleries dont on voudrait se débarrasser alors qu’à Jonzac elles étaient plutôt des antiquités grâce auxquelles on trouvait du sens à la découverte de ses émotions.


Face à ces vieilleries, je me révoltais. Ma grand-mère ne le comprit pas. Sans doute était-elle également désemparée, comme démonétisée et elle aussi recouverte de cendre dans son rôle de générale dont le statut avait perdu toute importance. Le comble fut atteint au lendemain de la chute de Diên Biên Phu. Elle m’obligea à écouter au garde-à-vous le Te Deum diffusé par la radio tandis que me berçait le mythe de l’oncle Hô. Le soir même, je marquai ses meubles à la craie de plusieurs gros TDM, « tête de mort » ou « tas de merde » selon l’inspiration, comme les murs du lycée en étaient couverts, en révolte contre un pion qui nous terrorisait et n’admettait aucune entorse au quotidien.


Mort l’enchantement exotique des premières traversées, morte l’idée même de retour aux sources, mortes les parties de tique et patte, mort le petit livre rouge, mort Jonzac…

 

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La dame au nez caché

Ma grand-mère décida pourtant d’y retourner. Dans une maison plus petite, mais toujours proche de l’église.


Comme si elle avait ressenti le besoin d’en nettoyer la couche de cendre et les traces de craie, elle rajeunit son salon. Elle fit retapisser les fauteuils et changer le feutre de la table de jeu. Du coup aussi, disparut la collection de clefs. Quant au vieux poste de radio, il fut remplacé par ce qu’à l’époque on appelait un pick up vernissé, complété d’un abonnement à la Guilde du disque. Les premiers temps du microsillon s’arrêtaient avant Satie et ma grand-mère se montrait de nouveau à la pointe.

 

Les retours sont toujours prosaïques. « Nous allons mettre la Bachelière en chemin de fer ; elle retournera avec nous au Maine-Roux par cette voie, moins pittoresque mais plus sûre. » Le train de Bordeaux, arrêt à Jonzac, ravitaillement en eau pour la locomotive, perle possible pour le voyageur à l’hôtel Terminus et fumée sur le pont pour réveiller l’Amérique qu’on porte en soi… À partir du retour de ma grand-mère, commença ma seconde période jonzacaise. Plus distante car réservée aux vacances. La traction diesel avait remplacé la vapeur et depuis longtemps on ne trouvait plus de perles dans les huîtres de Marennes. Quelques-uns se demandaient même si les anciens voyageurs s’arrêtaient encore à Jonzac.


J’arrivais par le train du matin, après une nuit à me tourner sur la banquette et une demi-heure de correspondance à me goinfrer d’un chocolat-croissant en gare de Saintes. Si bien que mon premier matin jonzacais se montrait souvent nauséeux. Le premier de ces premiers matins fut un dimanche. Ayant accompagné ma grand-mère à la messe où elle avait droit à deux chaises et deux prie-Dieu marqués d’une plaque de cuivre à son nom, je fus pris d’un vomissement qui m’obligea à quitter l’église en panique sans pouvoir distinguer s’il s’agissait d’une simple conséquence du chocolat ou d’un malaise d’écœurement à ce que Jonzac figurait pour moi de passé mal digéré. Comme si je revivais le vertige de mon départ et s’avivait à nouveau la souffrance de la séparation…


Cette difficulté que connaissent tous les émigrés correspond à la replongée dans un univers qu’on connaît parfaitement mais qui n’est plus le sien, où tout semble changé alors que tout est resté immuable, parce que son propre regard a évolué à la façon d’un personnage de Pirandello en quête de ce qu’il aurait pu devenir, un Mathias Pascal dont on annonce la mort par erreur et qui, après une période de libération et d’exaltation, éprouve toutes les peines du monde à ainsi survivre au destin qui aurait dû être le sien.
La personne juste devant moi était une vieille dame que ma grand-mère trouvait respectable mais ennuyeuse : elle avait le nez rongé par je ne sais quelle maladie et portait une pièce de tissu blanc attachée à ses oreilles grâce à deux cordons. J’avais toujours été intrigué par ce nez caché ; quand, enfant de chœur, je distribuais le pain bénit ou faisais la quête, je ne pouvais faire autrement que de la dévisager. J’en étais arrivé à considérer la dame au nez rongé comme une des caractéristiques de Jonzac ; sa gueule cassée me semblait un stigmate de renoncement, tout comme les lentilles d’eau du pont de la Traîne. Pourquoi elles, je l’ignore, sans doute parce que chaque jour je m’attardais à essayer de deviner la rivière sous leur pièce de tissu vert. On nous apprenait la différence entre eaux courantes et eaux dormantes, la Seugne compliquait tout : son eau courait puisqu’on savait qu’elle s’éloignait vers les abattoirs mais vue du pont de la Traîne, elle dormait comme jamais je n’ai vu depuis dormir une rivière. Signes saturés de mémoire et d’histoire personnelle accumulée, ils débordaient d’émotion sans que je puisse m’expliquer pourquoi ce réveil des sensations s’était fixé sur eux. Elle n’avait plus de nez, la Seugne paraissait n’avoir plus d’eau : ce manque, cet inconnu s’y engouffraient à la façon d’une force obscure qui chaque fois me faisait peur.


Puis j’oubliais…

 

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La vitrine avait repris du service

Grâce au sentiment de possession de moi-même qui alors me regagnait, je feuilletais de nouveau avec plaisir Ma Première Traversée. Non plus comme un rêve d’enfant, mais comme un objet du souvenir me rattachant à Jonzac. Les canotiers et les culottes de golf de l’équipage de la Bachelière me faisaient sourire, de même la gouvernante anglaise et les fils de châtelains ; quant aux rêves coloniaux embourbés dans la cuvette de Diên Biên Phu, ils avaient plutôt tendance à me donner une leçon de philosophie. Mais cette plongée dans le passé me projetait vers des destins actualisés qu’il me paraissait impossible d’atteindre. La vitrine avait repris du service ! Les médailles du grand-père ayant été distribuées à ses petits-enfants (j’eus droit au Grand Soleil d’Abyssinie que je plaçai près d’une tête de mort que j’avais transformée en lampe de chevet, on est l’adolescent qu’on peut et j’adorais Lautréamont !), le mah-jong s’étalait librement sur l’étagère du haut, nous permettant plus facilement de l’en sortir. Sa « muraille de Chine » et ses grands jeux aux noms de chimères, les « treize lanternes merveilleuses », les « quatre bénédictions sur la maison » ou le « grand carré d’apôtres », transformaient le salon en un lieu d’exotisme. Les codes avaient changé. J’avais vécu l’ancien salon comme enfermé par les clefs de la collection, le nouveau paraissait conçu pour s’en évader. Et quand l’un d’entre nous terminait sa partie en beauté, « picorant la lune au fond de la mer », nous étions comme saisis de cette esthétique de l’ailleurs. Et de ses rêves associés…


Les affiches d’Yvette Guilbert assuraient la profondeur historique de l’atmosphère tandis que le pick up diffusait un des disques rapportés de Paris qui me donnaient tant de prestige. Nous apprenions par cœur les chansons nouvelles, Sixteen Tons ou le Déserteur de Boris Vian, la première parce qu’elle résonnait d’Amérique, la seconde parce qu’elle était interdite pour cause d’Algérie et que je me l’étais procurée sous le manteau. Je me souviens aussi du Lionel Hampton dédicacé lors d’un concert à l’Olympia, il aurait pu avoir droit à la vitrine comme pendant au programme de Lakmé !
Était-ce le retour du garnement ? Ce fut l’époque des boums (on disait d’ailleurs les surboums). Chaque saison me voyait ramener le dernier pas de danse accompagné le plus souvent du 45 tours qui le mettait à la mode. J’étais devenu parisien avec tout ce que le mot comporte de lustre et de réserve. Et comme si je voulais redevenir jonzacais avec tout ce que le mot implique d’intimité, je nous organisais à mes copains et à moi une véritable fringale de visites dans les moindres recoins charentais. Il n’y eut pas une église romane, un mégalithe, un château, un centre-bourg, une ancienne maison de famille ou même une plage qui ne reçut nos équipées. Par compensation, je m’intéressais à tout ce qui pouvait me raccrocher à Jonzac et Ma Première Traversée en devenait le gri-gri. Non sans une évidente exaltation… Plusieurs fois et ce n’était nullement un hasard, l’excursion nous mena, carte d’état-major en mains, vers les moulins de la Seugne,. Ils étaient tous abandonnés, ce qui ajoutait au petit livre un caractère de viatique vers un passé imaginaire. Dans le delta, il n’y avait plus ni rouches envahissantes ni rouchier latiniste ; de même, les oies avaient déserté Courtevue-Courcoury ; et le chemin de halage des gabares de Charente avait perdu ses rouliers. Quant à Rochefort, son arsenal était fermé sur ses ruines, aucun croiseur ne fréquentait plus ses radoubs, l’hôtel du Grand Bacha avait fait faillite et les espions ennemis exerçaient leurs talents bien loin de ses rives. Loti était mort et Lakmé ne se donnait plus…


Je me mettais à aimer l’illusion du passé. Durant la répétition de ces petites vacances, cinq ou six fois l’an, je m’entichais de quelques-uns des destins qui, façonnés dans un village charentais, avaient trouvé ailleurs leur grandeur, loin, loin : les deux fondateurs du Québec, l’inventeur du caoutchouc, le planteur d’hévéa qui décroche le Goncourt avec sa Malaisie, l’organisateur des croisières noire et jaune, le champion olympique d’escrime qui décèle un dragon chinois dans les grands-goules des porches romans, comme s’il avait appris la Saintonge en jouant au mah-jong ou, parmi mes cousins, le missionnaire condamné à mort par les autorités coréennes ou le médecin de la Marine qui rapporte de ses voyages océaniens une des plus belles collections qui soient d’art premier…


Plus je venais à Jonzac, plus je visitais les Charentes, plus m’habitait l’impression que c’était là mon ailleurs, et non ce qu’autrefois j’imaginais dans la fumée du train de Bordeaux. Que cet ailleurs fût avant tout un pays de souvenirs, un pays de passé, un pays construit par le fantasme, n’était pas pour me déplaire. J’en faisais ce qui me plaisait ! Il y avait dans le constat comme une médication au malaise d’étrangeté que je ressentais à y revenir. Ce qui forcément me conduisait à réprouver comme une agression tout changement qui heurtait ma mémoire : une nouvelle construction, une déviation de route, un magasin fermé ou un autre tout juste ouvert me faisaient chaque fois m’interroger sur la réalité de mes souvenirs. Lorsque je retrouvais un détail de ce qui avait tramé mon passé, le parfum de l’épicerie d’autrefois ou le nom du marchand de chaussures chez qui ma grand-mère avait livre ouvert pour ses petits-enfants, j’en éprouvais une profonde nostalgie : tout est changé, tout est foutu. Étrange ambiguïté des conditionnels passés, étrange dédoublement de ceux qui ont quitté leur clocher et acceptent mal que celui-ci les lâche : quand ils retrouvent le décor dans lequel ils auraient pu vivre, ils le voudraient identique à ce qu’il était, autrement dit figé à la date de leur départ ; mais figé voulant dire mort, cela signifierait qu’une part de leur âme a disparu, morte à jamais celle-là même qui fait leur richesse intérieure.


Lors de mes premiers retours, je balançais plutôt côté figé ; plus tard, beaucoup plus tard, je pris conscience de ce qu’un Jonzac vivant était de bien meilleur équilibre pour moi qu’un Jonzac immobile, étouffé dans mes souvenirs. L’histoire à Jonzac ne s’était pas arrêtée à Érik Satie et la densité de mes sentiments à son égard s’en trouvait renforcée. Parcours classique du rêve à la réalité, on perd une attache, on la désire, puis lentement on se rend compte qu’elle n’est plus que virtuelle, on cherche alors à la retrouver pleine et réelle.

 

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Le dernier acte eut lieu dans le salon drapé de gris

Je me souviens d’un séjour chez ma grand-mère, un des derniers ; la veille de mon départ, elle ne me demanda pas comme à son habitude de lui lire un poème de Hugo – la vitrine possédait aussi une édition princeps de la Légende des siècles – ou de lui mettre un disque de Chopin, elle me raconta qu’elle n’avait jamais vraiment trompé son mari mais qu’il ne l’avait jamais vraiment rendue heureuse. Surtout après la disparition de leur fils aîné, mort de péritonite à dix-sept ans (un des dédicataires de Ma Première Traversée). Elle me raconta aussi ses trois fausses couches, la première le matin de la sortie du J’accuse d’Émile Zola. Longtemps, elle avait cru au choc psychologique provoqué par la lettre ouverte ; mais quand survinrent les deux autres, elle se mit à croire à la malédiction des mariages consanguins : mon grand-père et elle étaient issus de germains, ils avaient été obligés de demander une autorisation spéciale à l’évêché. L’image la poursuivait de la rencontre qu’elle avait faite sur le quai de la gare d’Austerlitz avec la famille royale espagnole en exil ; comme dans un tableau de Goya où dominent les nains, les bossus et les mongoliens, elle figurait la dégénérescence des cousinages exclusifs. Des faiblesses de ses fils, morts l’un et l’autre avant l’âge, elle se sentait responsable, espérant seulement que l’éloignement des générations minore sa « faute ». Ce qui, pour la seconde génération que je représentais, valait son pesant de questionnement intérieur !


Puis elle sortit le petit livre rouge de la vitrine. C’était la première fois que je la voyais s’y intéresser. Je crus qu’elle souhaitait un peu de lecture. Non. Elle le conserva en mains et se mit parler de Jonzac. Elle n’aurait jamais pensé venir s’y enterrer si mon grand-père ne l’y avait poussée. C’était la seule façon d’effacer en lui ce qu’il considérait comme sa malédiction première, le suicide de son père. « Il voulait y revenir la tête haute. Sa carrière aurait pu le lui permettre. Bien avant sa retraite… Mais il ne l’a jamais voulu. Ne serait-ce qu’y passer un après-midi. Il se sentait exclu. Comme s’il risquait quelque chose. Une menace. Un danger. » Elle parlait de façon hachée, elle qui généralement savait affiner ses phrases et prenait plaisir à le faire.


Ayant finalement retrouvé le Jonzac de son enfance, il s’en était comme exclu, s’enfermant sur lui-même à coups de hiéroglyphes, alors qu’elle y avait finalement pris goût, elle la Parisienne, et jamais ressenti ce qu’elle avait craint d’un enterrement. Son salon, ses amis, le sentiment d’y être quelqu’un… Au moment où à nouveau elle rangea le petit livre rouge, elle me fit part de l’angoisse qu’elle éprouvait à l’idée que son âme ne pourrait pas retrouver celles de ses fils et celle de son mari, dans la foule immense peuplant le paradis. Son désarroi, ou plutôt son manque de paix intérieure, son inquiétude et même sa fragilité étaient manifestes ; sans qu’on puisse deviner ce qui dominait en elle des regrets et des remords concernant son existence passée ou des doutes sur la vie éternelle. « Au moins dans Jonzac, on s’y reconnaît », ajouta-t-elle.


Ma grand-mère allait mourir. Très certainement elle le sentait, mais il me fallut du temps pour m’en apercevoir. Le petit livre rouge aurait dû m’alerter ! Longtemps après seulement, je me suis rendu compte de ce que signifiait la scène. Pour elle qui avait besoin d’apaisement car elle s’apprêtait à passer le miroir… Elle s’appelait Alice et affectionnait tout particulièrement son prénom de merveilles. Pour moi aussi à qui elle transmettait une sorte de mission, un rôle de passeur devant éviter que tout se résume en des âmes mortes. Elle me demanda de l’aider à monter l’escalier puis en me souhaitant bonne nuit, elle ajouta : « Tu es mon seul filleul, on possède toujours une fibre de sa marraine. »


Elle s’était toujours présentée comme fragile alors qu’on la considérait comme une femme forte. La légende de sa jeunesse la parait encore d’une aura de sportive. N’avait-elle pas pratiqué la gymnastique suédoise alors qu’elle était tout juste recommandable pour les jeunes filles de son temps ? N’avait-elle pas été championne de tennis ? N’avait-elle pas été une des premières à passer son permis de conduire alors que son futur mari y avait échoué, et ne l’avait-elle pas emmené en cabriolet faire le tour des cousinages lors de leur voyage de noces à Barbezieux, ce qui avait frappé la famille car, si les voitures étaient rares, les conductrices l’étaient encore plus ! Et une fois devenue Madame la générale, ne disait-on pas d’elle qu’elle avait plus d’autorité que son mari et ne faisait-on pas remarquer d’un air malicieux que, même sans talons, elle était plus grande que lui ? Mais peut-être pour ne pas en rajouter côté jeune fille moderne ou plus tard chef du ménage (d’autant qu’elle « avait l’argent et lui une simple solde »), elle aimait se dire frêle, quelquefois même maladive, alors qu’aucun symptôme jamais ne l’eût gênée.


L’âge avançant, elle prit l’habitude de se faire ausculter chaque semaine à domicile et de se bourrer de toutes sortes de pilules au point d’en devenir la plaisanterie de chacun parmi ses amis. Il y avait surtout en elle une peur de solitude. Sa demoiselle de compagnie lui lisait Hugo, sa cuisinière lui préparait ses médications, sa couturière travaillait pour les orphelins d’Auteuil, sa secrétaire le samedi après-midi complétait ses semaines du Crédit lyonnais en lui tenant ses comptes, sa femme de ménage la levait le matin et je me souviens que son jardinier faisait semblant de s’affairer car il venait trois fois par semaine pour à peine plus qu’un lopin ; il lui fallait aussi son taxi pour les courses et son médecin pour l’angoisse. Elle donnait aussi à toutes les associations, même au moto-cross, ce qui nous valait des billets gratuits ; cela, je crois, pour le seul plaisir de recevoir une lettre de remerciements au nom de Madame la générale… Le soir, elle se faisait installer une carafe d’eau et des biscuits secs sur sa table de nuit, plus quelques truffes en chocolat. Au matin, seules les truffes avaient disparu !


À la fin d’un été, les truffes se mirent de plus en plus à rester dans l’assiette. Et ma grand-mère à prendre des somnifères. Elle commença aussi à avoir froid dans l’église. Le curé de Jonzac ayant refusé de dire la messe à domicile, celui de Saint-Germain-de-Lusignan accepta, trop heureux de doubler ainsi son denier du culte ! Le samedi soir, la demoiselle de compagnie recouvrait donc les meubles et les tableaux du salon de toiles grises qu’il avait fallu commander rue Sainte-Catherine à Bordeaux. Au début, fut surtout visé le trumeau où une bergère se laissait dénuder le sein par un joueur de luth à l’air plutôt benêt. Puis peu à peu, l’ensemble du salon se tendit de gris et ma grand-mère ayant exigé plusieurs messes par semaine, ce devint son état le plus habituel. De nouveau recouvert de cendre… Au printemps suivant, elle mourut.


Le dernier acte eut lieu dans le salon drapé de gris, lorsque mon frère et moi soulevâmes le corps étrangement léger de ma grand-mère pour l’installer dans le cercueil. Une odeur fétide s’empara de la pièce, chacun savait que depuis quelques mois elle souffrait d’escarres dans le dos, chacun pourtant vécut l’instant comme la trace de l’au-delà. Marquant la fin du lien à Jonzac. La fin de Jonzac…


Les meubles allèrent à une de mes tantes, elle aussi dédicataire du petit livre rouge, le reste fut vendu aux enchères. On retrouva Yvette Guilbert dans les couloirs du château d’un des amis de la famille et, les ayant récupérés lorsque la vitrine fut à son tour toilée de gris, je conserve encore le beau mah-jong qui nous faisait nous évader aux quatre vents de la Chine, ainsi que le tableautin de faïence où Diogène renvoie Alexandre à sa vanité. « Ôte-toi de mon soleil… » Comme un triptyque dont on retrouve les prédelles éparpillées dans des musées lointains, le salon démembré n’était plus qu’un puzzle théorique à qui sa fragmentation ôtait toute signification. Le petit livre rouge avait dû être vendu en un même lot avec Fracasse, la Légende des siècles et les Impressionnistes, je pouvais tout juste imaginer un bouquiniste dépeçant les eaux-fortes de Duret pour les vendre à meilleur compte ; quant à Ma Première Traversée, elle me semblait destinée à demeurer en stock invendu des années durant !

 

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Jonczak, John Zak et Arkadas

Je pensais définitive la coupure avec Jonzac. On dit d’un membre amputé qu’il continue de faire mal comme s’il existait encore ; je me mis à ressentir des sortes de crampe ou de frisson dans ma façon d’être, tout en cherchant à me rassurer à l’idée que le détachement de ses racines est nécessaire à l’accomplissement de sa propre personnalité. L’éloignement comme laboratoire des émotions où s’épanouissent les sentiments de leur torpeur habituelle… Facile à théoriser, plus difficile à vivre !


Je me suis alors inventé un Jonzac fantasmé. Un Jonzac image de moi-même, carte de visite symbolique et virtuelle comme l’était la gare de Perpignan pour l’homme des montres molles. Une sorte de mi-chemin entre l’ancrage psychologique et le jeu mondain, tenant de l’un son équilibre, de l’autre son clin d’œil. Une sorte de territoire intérieur dont je me servais pour apaiser les tiraillements dus à l’amputation, en les extériorisant en petit théâtre de moi-même ! Qui me rencontrait plus d’une heure à Tokyo, Prague ou Buenos-Aires, apprenait l’existence de Jonzac, ce qui immanquablement déclenchait en lui son propre Jonzac, au sens où chacun possède sa Première Traversée enfouie quelque part au tréfonds de soi. Des Jonzac, j’en croisais des dizaines à travers le monde, tous différents parce qu’ici le terrain est de maremme ou là de montagne, parce qu’ici la lumière est transparente et là chargée d’un ciel humide, parce qu’ici les crépis sont ocres et rêches ou là lisses et chaulés. Tous différents mais tous semblables en leur écho. Chaleureux, émouvant, personnel, vivant, attirant, le contraire des contacts frigides et fonctionnels que réserve le métier. Comme un premier pas vers la permanence d’un attachement concret à Jonzac.


Je devenais une sorte de « vieux midship », comme mon oncle René, fuyant Jonzac pour le transporter ailleurs. Et j’avais peur d’être Jacques.


À seize ans, je disais connaître Honolulu et seuls me croyaient les plus idiots que moi ! Quand plus tard je me suis rendu compte de l’inanité assourdissante des resorts hawaïens, Jonzac est venu à mon secours. Long cheminement ébauché dans un certain salon, autour d’un certain petit livre rouge, il s’imposa lentement en tropisme essentiel. Il me fallut du temps pour saisir que Loti se révèle bien meilleur écrivain dans sa Maison des Aïeules qu’à essayer de tromper son ennui avec Madame Chrysanthème. Pour comprendre aussi que son véritable charme vient de la rencontre entre son exotisme débridé et l’enfermement de Rochefort. Est-il plus belle image que le décor d’Aziyadé mis en conserve entre des murs charentais ? Comme une Première Traversée portée à l’extrême et au génie de soi.


Bien sûr, je souriais de mon désir de rencontrer Jonczak, l’électroménagiste de Gdansk à l’enseigne duquel ma banque avait émis sa première carte de crédit polonaise, ou quand j’appris qu’un des (minuscules) déclencheurs du recrutement de notre chef d’agence de Saõ Paulo, seconde génération d’émigrés polonais, fut son nom : John Zak ! Plus profondément, je ne souhaitais nullement transformer Jonzac en gadget de convenance. Je conserve en mémoire le divorce immense et la désillusion qui en résulta pour quelques cadres sup’ d’Istanbul, très climatisés par la piscine, le golf et les centres commerciaux, qui soudain décident de passer un week end dans leur village d’origine. Ils ont tout ce qu’il faut pour l’équipée, belle mine bronzée, blouson mode, appareil photo en bandoulière et grosse berline allemande (comme on dit !) ; arrivés au village, ils n’y reconnaissent rien ni personne, pas même leurs propres cousins, voyant tout à travers leurs lunettes de soleil griffées et leur objectif grand écran. C’était dans Arkadas, l’ami en turc, un film splendide de Yilmaz Guney que j’avais vu à Royan, à l’époque de mes premiers retours adultes en Charentes. Une Première Traversée ratée, car rien ne compte plus que le retour. « Heureux qui comme Ulysse… »


L’été suivant, je reçus trois chocs, coup sur coup. Trois fois à peine une minute. Le premier eut lieu près de Canton. J’étais dans un car de touristes, c’était encore le temps où Yu Kong déplaçait les montagnes et la Révolution culturelle commençait d’ouvrir les portes pour montrer ses réalisations. La guide nous fit arrêter près d’une rizière, les femmes qui y travaillaient nous firent de grands sourires, prêtes à expliquer le repiquage, quand l’un d’entre nous voulut les prendre en photo ; leurs visages s’assombrirent, ostensiblement elles se retournèrent et s’éloignèrent !


Quelques jours plus tard, revenu en Charentes pour la suite de mes vacances, j’essayais d’interpréter le cahier de comptes d’un meunier qui exploitait deux moulins à Meursac à la fin du XIXe siècle. Je me rendis sur les lieux. Le premier moulin était à eau, sur un canal de dérivation de la Seudre ; ayant garé ma grosse berline (française, mais métallisée), je m’avançai, bien bronzé avec mon blouson mode et mes lunettes de soleil griffées, une vieille femme en noir, chaussée de sabots découpés dans des bottes de caoutchouc, attendait au bout du chemin ; je lui racontai ma recherche concernant l’ancien meunier, elle ne dit pas un mot et s’en retourna comme elle était venue, à petits pas. Je repris la voiture pour cinq cents mètres, vers le second moulin, celui-ci à vent et envahi par le lierre, situé dans un hameau en cul de sac. Tout semblait abandonné, sauf l’ancienne maison du meunier transformée en cagibi sale et fétide, digne d’une description de Ma Première Traversée. Je frappai à la porte, un vieil homme en vareuse l’ouvrit, il me regarda et me dit : « Il n’y a rien à vendre ici. » Puis il referma la porte. Implacable et définitif. Remontant dans la voiture, je calai deux fois !


Ce fut comme un écho du petit livre rouge : après la faillite de Jacques décelée dans ce que m’avait raconté ma grand-mère de l’isolement de son retour à Jonzac, ces vacances entre Chine et Meursac signaient celle de René, le midship masqué sous les artifices de l’ailleurs. Dans cette Bachelière symbolique qu’était devenue mon existence, je devais réconcilier en moi Jacques et René, leur fuite, leur peur et leur renoncement.


De ce jour préparé par Arkadas, je décidai de me ré-apprivoiser à Jonzac. Non comme un voyeur, même déguisé en érudit, mais comme un enfant qui s’émerveille parce sa Première Traversée lui a ouvert l’esprit. À force de fréquenter ce qu’on croit être le monde, celui-ci se retourne et se banalise ; en un effet de balancier, Jonzac redevenait à la fois nécessaire et envoûtant. Non que Jonzac, pris dans un sens plus métaphorique que réel et élargi à l’ensemble du pays charentais, soit devenu un nouvel ailleurs, lieu de vacances et d’illusion, mais tout simplement à la façon d’un élan vital de ré-enracinement. J’avais fini de descendre la Seugne, il me fallait la remonter.
J’aurais pu alors m’inventer un pays de nostalgie, une pure résidence secondaire où tout est soigneusement ordonné à la façon d’un médicament de l’âme, le paisible du paysage comme le chaleureux des souvenirs de famille. J’aurais pu ensuite le transformer en objet littéraire où on se souvient de ce qui n’a jamais existé pour mieux exprimer ce qu’on ressent. Je ne sais pourquoi, je ne sais comment, ma remontée de la Seugne se refusa à cette mièvrerie kitsch du clocher d’origine qui affadit tout à force de le rendre idyllique. Je me mis même à aimer ses mochetés et ses médiocrités devenues miennes !


Tout cela, bien sûr, je l’ignorais. Il est facile d’écrire l’histoire en l’interprétant au vu de ce qu’elle a produit ! Je l’ignorais mais quelque fibre en moi devait le ressentir.


Je revins à Jonzac pour une exposition réalisée par un autre émigré : Jean Glénisson avait connu Brazzaville, Saõ Paulo et Paris, l’exposition qu’il consacra au « millénaire de Jonzac » (avec peut-être dans son esprit un léger point d’exclamation) fut celle de son retour au pays en même temps que le point de départ d’une véritable école historique jonzacaise. Je revis le pont du chemin de fer et l’immeuble abandonné du négociant en vins auprès duquel je pêchais le triton, je revis la première et la seconde maisons de ma grand-mère, je revis la mare du docteur B., celle qu’habitaient les anguilles, je revis l’ancienne boutique du marchand de chaussures et l’hôtel Terminus qui, lui, n’avait pas changé parce qu’une légende de perle garantit l’éternité, je revis le parvis de l’église où on avait célébré les enterrements de mon grand-père, puis de mon père, puis de ma grand-mère, je revis l’école où le dernier jour je réussis mon tique et patte.


Apparemment, plus rien n’était comme avant, un système de sens interdits avait été mis en place qui me rendait soudain la circulation opaque, l’épicerie aux odeurs de souk et la boucherie de l’amateur de jupons avaient disparu, la prison n’existait plus, la piscine avait été agrandie, la maison pleine de charme qui appartenait à la veuve du sénateur avait été transformée en hospice pour vieillards, et pour la mettre aux normes, on l’avait rénovée façon caserne, de nouveaux quartiers s’étaient construits, plutôt ordinaires comme partout, et l’ancien jardin de ma grand-mère s’était vu rogné par le garage d’en face. La grue de la gare qu’il nous plaisait tant de manœuvrer était maintenant rouillée et demeurait immobile, les rives de la Seugne étaient nettoyées et une zone artisanale s’y était installée, le pont de la Traîne lui-même était repeint de neuf si bien que le rond de fer forgé que je m’amusais à faire tourner en rentrant de l’école restait fixé à la rambarde, ce qui, si j’en avais encore eu l’âge, m’aurait empêché d’expliquer mes retards répétés de garnement grâce au jeu du « çakéron » dont on comptait les tours sur lui-même, hypnotisés par les lentilles d’eau.


Tout avait changé mais Jonzac restait étonnamment semblable au souvenir que j’en avais. Une ville égale à elle-même, comme si le temps n’était qu’une courbe qui revient à son point de départ et se soude à lui. Jonzac n’avait pas changé, moi non plus. Sa matière sensible possédait toujours le même ascendant, j’en étais toujours fasciné.


Dans cette exposition du « millénaire », ce qui pourtant me frappa le plus fut de revoir les quatre portraits d’ancêtres dont ma grand-mère laissait entendre qu’ils étaient d’origine douteuse. Ils figuraient un des éléments décoratifs de l’exposition. J’aurais pu en tirer la conclusion que Jonzac se fourvoie dans l’équivoque, j’y vis le signe que décidément, douteux ou pas douteux, j’avais toujours été jonzacais. J’étais de nouveau plongé dans le salon qui peu à peu s’était recouvert de gris. Ma vie que je croyais faite de hasards prit soudain le sens d’une filiation. Cette fibre que je tenais d’Alice, ma marraine, cette confiance qu’elle avait mise en moi, ce rôle de passeur devant éviter que tout se résume en des âmes mortes… C’était comme si j’avais récupéré mes billes, je pouvais revenir à la maison la tête haute…


Le reste s’inscrit dans la continuité. Je retrouvai Ma Première Traversée à la Bibliothèque nationale, j’en fis établir des photocopies, voilà comment renaît un livre, voilà comment la Seugne s’échappe de ses lentilles d’eau du pont de la Traîne.

 

PS : C’est grâce à Ma Première Traversée que la cheminée qui fait face à mon bureau s’orne d’un portrait à la plume de mon arrière-grand-mère par Bérénice Cleeve, c’est grâce à Ma Première Traversée que j’ai publié sa biographie, Maman Madeleine, mémoire d’outre-Saintonge, c’est grâce à Ma Première Traversée que le cloître des Carmes s’est enrichi de son buste sculpté par Jack Bouyer, c’est grâce à Ma Première Traversée que l’Académie de Saintonge décerne chaque année un prix Madeleine La Bruyère, c’est grâce à Ma Première Traversée qu’existe une petite épicerie de campagne qui porte ce nom curieux de Croît vif. Mais à Jonzac, tout le monde sait cela.

 

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