La véritable école de Barbezieux

Article écrit pour La Saintonge littéraire, 2000.

 

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Couverture du livre Maman MadeleineEn 1911, sortait le premier numéro d’une revue appelée à devenir l’une des expressions les plus intimes du sud charentais : la Revue barbezilienne. Organe de la Société archéologique, historique et littéraire de Barbezieux tout juste créée, elle connut son apogée durant l’entre-deux-guerres et continue d’exister, à éclipses, sous la forme d’un simple bulletin dactylographié. Il en est de ce genre d’écrits comme de toutes les manifestations de l’identité locale : des périodes d’endormissement succèdent à des moments de vigueur, selon l’ardeur militante de ceux qui en deviennent les porteurs.


A cette date, aucun problème, Barbezieux se contemple à travers sa nouvelle société et sa nouvelle revue avec le plaisir évident d’une petite ville sûre de ses liens et de sa culture. Et si, trente ans plus tard, lorsque paraîtra le Bonheur de Barbezieux, on commencera à parler d’une « école de Barbezieux », les premiers pas de la Revue barbezilienne sont loin d’y être pour rien. On réduit toujours l’école de Barbezieux à la génération de Chardonne et aux prix littéraires glanés par les Fauconnier. Il convient de ne jamais oublier qu’elle n’est pas née d’elle-même et qu’elle dénote une dépossession de l’élan culturel proprement charentais au profit de Paris, plutôt qu’un enrichissement local. En effet, elle hérite d’une tradition dont la Revue barbezilienne est le signe le plus visible ; elle prend racine en elle, elle s’appuie sur elle, comme si la génération précédente, celle des parents et des alliés de Boutelleau-Chardonne et des Fauconnier, en avait constitué l’élément fécondant ; et c’est cet élément fécondant qu’elle transporte à Paris…


Relisons le Bonheur de Barbezieux : son texte entier et le concept même de bonheur se réfèrent à la génération d’avant 1914 et proviennent d’elle. Mieux encore, les premières pages de Claude, le roman de Geneviève Fauconnier, qui exhalent sans doute moins de style, de ce style grimant la mémoire au point de l’esthétiser, expriment avec plus de force cette vérité du bonheur, cette vérité d’une Belle Epoque certaine de son éternité dont Barbezieux va devenir le symbole.


Dès 1895, la ville, alors sous-préfecture, possède un « grand écrivain », c’est-à-dire un écrivain publié et reconnu à Paris. En l’occurrence Marcelle Tinayre. Elle fait partie d’une ancienne lignée du sud charentais, dont les ramifications sont nombreuses entre Saintes, Jonzac et Barbezieux. Parmi ses ancêtres et ses alliés, ce qui alors établissait les familles mieux que toute autre considération, on trouve de riches minotiers de Barbezieux, des entrepreneurs de travaux-publics d’Archiac et une série de cousinages allant du député saintais Mestreau au négociant en eaux-de-vie barbezilien Boutelleau, le père de Chardonne, ou encore du grand historien du droit Esmein au maire de Barbezieux, le très moderniste docteur Meslier. Dans ces parages familiaux, la réussite sociale et financière s’allie à un républicanisme bon teint, au sens des affaires et à un goût certain pour la culture.


Si la branche de Marcelle Tinayre possède un incontestable goût pour la culture, sa réussite sociale et financière est loin d’être au rendez-vous. Avec son père, peintre du dimanche aux ambitions ratées, et sa mère, Louise Chasteau, pédagogue et romancière populaire mais sentant le soufre pour ses positions affichées de suffragette, Marcelle Tinayre est la « cousine fauchée » à la vie trop bohême, depuis qu’elle a épousé le prix de Rome, Julien Tinayre, pour se voir d’emblée acceptée au sein de son monde saintongeais. Mais, comme elle obtient très vite une renommée littéraire de premier plan et qu’elle reste attachée à la Saintonge, y revenant chaque été, entre Oleron et Barbezieux, elle devient vite un des personnages qui comptent dans les milieux culturels charentais.


Son ancrage préféré à Barbezieux est une grande belle maison du centre-ville dans elle possède « sa » chambre, chez sa cousine Madeleine La Bruyère. Cette dernière est plus âgée qu’elle, d’une vingtaine d’années, et souffre du drame qu’a représenté pour elle le suicide de son mari, ancien notaire à Jonzac.


Une amitié se noue entre les deux cousines, vite magnifiée par la littérature. Car Marcelle pousse Madeleine à écrire ce qu’elle sait si bien raconter de ses souvenirs familiaux – il en naîtra une œuvre de plus de trente romans, publiés pour la plupart en feuilletons à succès dans la presse parisienne -, et Madeleine intègre Marcelle dans son « salon » dont elle devient vite une des focales. Notoriété littéraire contre reconnaissance locale et familiale, l’échange est équilibré : il durera une bonne vingtaine d’années, jusqu’à ce que Madeleine, donc Marcelle, quittent Barbezieux, en 1917.


Ce « bonheur de Barbezieux » dont le salon de Madeleine La Bruyère est un des épicentres, devient un lieu, une figure idéale de cette Belle Epoque brutalement terminée en 1914. Les après-midi littéraires du petit cercle regroupent en effet ce que Barbezieux compte alors de plus éclatant : on y écoute Georges Boutelleau réciter ses poèmes parnassiens qui conservent encore le charme d’un bouquet d’immortelles, on y rencontre James Meslier, le maire, et on aime la façon savoureuse dont il raconte ses aventures d’automobiliste, le premier de Barbezieux, on tombe sous le charme de la mère de Madeleine, Almérie Philipon, qui n’ignore rien des alliances familiales saintongeaises, et on commence à admirer la profonde culture d’un adolescent, Yvon Bizardel, celui qui deviendra le fameux conservateur du musée Galliéra… En été, dans l’ombre de Marcelle dont on se régale des anecdotes parisiennes, est aussi présent un beau marin qui éblouit son auditoire grâce à ses longs voyages dans les mers chaudes ; il est le fils de Madeleine et on sussure qu’il est l’amant de Marcelle !


De plus en plus les après-midi littéraires se diversifient. On monte des saynètes, on organise des bals, notamment chez Georges Boutelleau et on s’extasie que Pierre Loti s’y montre une fois, invité par une tante de Madeleine et de Marcelle, on donne des concerts de musique de chambre, on publie des recueils poétiques, on organise des excursions archéologiques, chacun y va de son initiative jusqu’au jour où le docteur Meslier suggère de créer une véritable société culturelle mêlant littérature, histoire et excursions, et ayant sa propre revue pour en rendre compte. L’idée séduit, le petit salon de Madeleine se transforme en association et le premier numéro de sa revue comprendra bien évidemment un hommage appuyé, sous la forme d’un long article, à celle qui en était devenue l’âme.


Cela se passait trois ans avant la Grande Guerre, comme le dernier feu de la Belle Epoque barbezilienne, celle du bonheur. Car, pendant que parents tenaient salon, les enfants faisaient de même. A Musset, une maison en sortie de Barbezieux, Henri Fauconnier organise, avec son cousin Jacques Boutelleau, le futur Chardonne, un véritable théâtre d’enfants où, là aussi, on joue la comédie, on compose de la poésie et on se met même à publier un journal humoristique, Le Louphoque, qu’on distribue dans les boîtes aux lettres de la ville.

 

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Ces après-midi d’enfants, qui répondent si magnifiquement aux aspirations les plus intimes de leurs parents, deviennent, on l’a compris, le terreau de trois vocations littéraires de premier plan, celles de Jacques Chardonne, de Geneviève et de Henri Fauconnier. Devenus adultes, ils se fondent aux Delamain, de Jarnac, qui, eux aussi, constituent un milieu familial particulièrement fécond. Tandis que sa sœur devient l’épouse de Jacques Delamain et la traductrice préférée des éditions Stock pour ses romans anglais, Jacques Chardonne devient le directeur littéraire des mêmes éditions, plus tard reprises et dirigées par Maurice Delamain. L’école de Barbezieux est née, mais elle a quitté la rue Sadi Carnot où Madeleine tenait salon, ou même la place du Château où Georges Boutelleau donnait des bals, pour s’installer place du Théâtre français, à deux pas du Palais royal, à Paris, dans les bureaux de chez Stock, et ses manifestations charentaises seront dès lors tournées vers Jarnac plutôt que vers l’ancienne sous-préfecture…


Etrange destinée que celle de cette école : le nom de la ville de Barbezieux ne lui est associé qu’à cause d’un livre fétiche publié en 1938 et traitant du « bonheur »… Notoriété et dépossession s’y côtoient en une sorte d’abandon à la fatalité. La ville devient soudain célèbre mais tout se passe désormais en dehors d’elle : Henri Fauconnier obtient son Goncourt avec sa Malaisie et Chardonne donne ses premiers romans en même temps que la sous-préfecture est supprimée (1926) ; seule Geneviève exprime son enracinement obstiné avec son roman, Claude, qui oppose la réalité du sud charentais à la réussite éthérée du « grand écrivain » devenu parisien. S’il ne devait demeurer qu’un texte de cette « école », il est évident que pour moi ce devrait être ce très beau roman de Geneviève Fauconnier ; nettement plus vrai jusque dans ses doutes que le texte de Chardonne sur le bonheur, il relativise son authenticité et le transforme en un témoignage idéalisé, « vu du Palais royal », avec un « je ne sais quoi d’édulcoré », pour reprendre une formule de Chardonne lui-même, qui rend sa lecture moins crédible.

 

La véritable école de Barbezieux ne correspond pas à la seule éclosion du Bonheur, bien qu’elle en tire son nom ; ayant pris corps dès la fin du XIXe siècle, profondément ancrée dans son univers barbezilien, elle trouve sa grande notoriété durant l’entre-deux-guerres, mais ayant pris ses distances avec Barbezieux : sa seconde génération, dorénavant parisienne, idéalise la Belle Epoque associée pour elle aux charmes d’une petite ville d’enfance, en plein sud charentais. Dans l’imaginaire local, Jacques Chardonne remplace Marcelle Tinayre et celle qui, authentiquement, fait le lien, demeure Geneviève Fauconnier.

 

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