Lieux

Couverture A la recherche de la Saintonge Maritime

 

 

 Texte inédit qui introduisait un roman refusé par tous les éditeurs à qui je l'ai présenté et dont le Croît vif, par pudeur, n'a pas voulu ; il évoque mon attachement à Chenaumoine devenu - comme par hasard - Chavignon... Juste après la parution de mon mon premier titre, A la recherche de la Saintonge maritime, nous avons acheté une maison de Chenaumoine où nous sommes restés plus de dix-sept ans.

 

 

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Seul ici compte le marais. À la façon d'une gouverne. Ou plutôt, seul comptait le marais... Gorgé d'eau, l'hiver le transformait en un lac froid peuplé d'arbres nus. Chavignon sortait ses barques plates et ses filets serrés, commençait la pêche à la piballe. Un lent ballet d'ombres lointaines animait la brume du matin.


Au printemps, on ouvrait les vannes. En grand. Le marais se vidait. On retapait les chenaux qui le drainent. L'argile à la pioche puis à la pelle, les rouches à la faux, chacun se faisait un devoir d'être là. Travail immense, le moindre fossé se voyait recreusé, les étiers du centre et des ceintures étaient limés de leurs vases, on entassait les roseaux faucardés dans de longues files de bateaux pour les lier en javelles ; on en fabriquerait des nattes ou bien on les brûlerait dans un four à pain. Venait ensuite l'élagage des têtards. Tous les sept ans, ils retrouvaient leur grosse tête meurtrie d'individu contraint par l'uniforme. Quand ils avaient fait leur temps, leur bois noueux était apprécié pour ses veinures ; les ébénistes aiment la loupe aux cicatrices de marbre.


En quelques jours, le marais retrouvait son effusion. Au premier soleil, il se mettait à grouiller. Une flore intrigante, une faune complice à tout multiplier... On fixait la date du lâcher des animaux. La veille, une grande fête réunissait la jeunesse dans les dunes de Grand-Royan, près du phare aux lapins. On dansait, on buvait, on riait, on courait la sarabande, on s'aimait au coin d'un fouret... Pétillait le vin de sable. Au pied des palombières, la forêt protégeait l'intimité.


Figures d'été, les chemins s'évanouissaient sous des voûtes de verdure. Le long des fossés, les iris jaunes enluminaient les parcelles d'un éclat en saillie. Les vaches envahissaient les herbages... Les jeunes au nom studieux d'élèves parquaient au plus loin, les mères occupaient les clos proches du village. Le rythme lent des laitières menées matin et soir à l'écurie mesurait un temps immobile.


Le père Opportun en représentait le symbole. Aussi loin qu'on remontait dans le souvenir, Chavignon l'avait toujours connu ainsi, lunettes rondes et favoris blancs de rêveur attardé dans la fripe. À longueur d'année, il portait la même vieille canadienne que selon les saisons il amputait ou non de sa peau de mouton. Ses chapeaux surtout étaient célèbres. Le haut de forme évasé décoré d'une plume de faisan ou le grand bousingot de cuir bouilli cristallisaient les fantasmes de l'hiver. Banquier victorien saisi par la débauche, poète vieilli d'avoir trop convoité quelque acquit... L'été, un fez austère laissait deviner que ses achats se perdaient dans le souk immense de l'insolite. Personne ne savait très bien qui il était vraiment, chaque samedi le voyait envoûter Chavignon de sa vieille camionnette à la trompe éraillée. Son père avant lui faisait la même tournée. Avec les mêmes chapeaux. Un grand mulet au poil long tirait sa carriole, mais Chavignon n'était jamais parvenu à dater le changement, à le fixer. Comme s'il n'existait pas...


Le père Opportun achetait tout, peaux de lapins, duvet, ferrailles, vieux habits... Il traînait les villages des environs comme les greniers de Grand-Royan. Extraordinaire ce qu'il y débarrassait de fatras Belle Époque et colonies ! Le côté plumes d'autruche et baromètres à alcool, jeux de mah-jong et grands velours fleuris, une fois même un jeune perroquet de Sumatra à qui son maître, juste avant d'être saisi d'embolie, avait appris la sonnerie du Matelot lève-toi... Sa spécialité pourtant demeurait le marais. Les piballes au kilo, ces petites anguilles de friture dont raffolent les Espagnols, les cistudes à la douzaine, ces tortues d'eau qu'un labo de Bordeaux transformait en médicament pour les bronches, les vipères à l'unité qu'on envoyait sous carton spécial à l'Institut Pasteur... Et les oiseaux surtout. Morts ou vivants. Pourvu que la plume soit en état. Héron cendré, milan noir, vanneau huppé, hibou grand-duc, tous habitants du marais, de ses arbres creux, de ses berges où tout vit à faix, il les revendait à un empailleur de Cordouan, membre de la Société internationale de taxidermie. Et à la façon dont le père Opportun parlait de ses liens, Cordouan, Bordeaux, Grand-Royan, l'Espagne ou l'image du savant qui orne les livres d'histoire, Chavignon se rassurait. On souffre de solitude lorsque rien ne se distingue en dehors du village.

 

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Ils étaient pourtant nombreux ceux qui autrefois y passaient, le marchand de pipes en terre, le chaisier, le sardinier de Grand-Royan dont le triporteur était encore tiré par des chiens malgré l'interdiction, les vendeurs de trousseaux, trimardeux qu'on retrouvait posticheurs aux foires de Salignac... Seul, le père Opportun avait duré.


Le marais vivait ainsi, probablement depuis le début des âges. Du moins, chacun aimait à l'imaginer... Les vaches changeaient quelquefois de robe. On parlait de productivité laitière. Blanches maraîchines, normandes au tacheté marron clair, pies noires de Hollande... En vieillissant, chaque génération se mettait à regretter «le temps où le marais, c'était vraiment le marais», mais chaque année le père Opportun achetait tout autant. L'éternité elle-même est absente devant la mémoire d'un homme qui vieillit. Beau marais d'une jeunesse perdue, ton immuabilité nourrissait la nostalgie.
Avec la guerre, le rythme se troubla. La première année, faute de bras, le grand curage de printemps n'eut pas lieu. Puis on laissa aller... Les souches se multiplièrent, quelques rives s'affaissèrent, les eaux se mirent à stagner. C'est alors qu'un major de la Wehrmacht imagina d'intégrer le marais au système de défense de Grand-Royan : en bloquant la vanne, un lac protègerait le flanc sud de la forteresse des entrées de la Gironde !


Il faudra de multiples démarches auprès des archives du Génie conservées à Francfort pour que Robert Brion qui décrypte tout de l'histoire du village obtienne une photocopie de la note du major Meyer ordonnant la fermeture du marais de Chavignon : elle est datée du 9 avril 1943 et se trouve maintenant scotchée à la fin du grand cahier noir de l'ancien instituteur. Probablement une de ses dernières notations concernant Salignac...
Le marais s'éteint lentement, comme à contre-jour. Quelquefois un iris jaune ou un lucane échappés du reprofilement rappellent une idée d'autrefois. Depuis son accident, le père Opportun ne passe plus. Une syncope en plein marais, la camionnette abîmée sur un vieux têtard, après qu'elle ait renversé un poteau tout neuf du téléphone... Il demeure de l'autre côté, dans sa cour des miracles de plus en plus vide, l'air absent, se chauffant au soleil, assis devant l'ancien corbillard à cheval de Salignac qu'il réussit à négocier pour presque rien mais que personne, depuis au moins vingt ans, ne souhaite lui reprendre, muet, sauf pour laisser entendre qu'il eut mieux valu un grand gel le saisissant auprès d'une héronnière.


Les curiosités ne servent à rien. Elles deviennent transparentes avec l'habitude. Un soir, le père Opportun sacrifia son grand bousingot de cuir bouilli à une brocante de Cordouan spécialisée en vieux vêtements, chemisiers, camisoles, jupons de batiste et quichenottes des anciennes façons. Longtemps, il y décora la cheminée à côté d'un bouquet d'immortelles des sables. Lors de la liquidation de la brocante, à la salle des ventes, la bibliothécaire de la ville s'en enticha : depuis presque sept ans, elle préparait sa thèse, Théophile Gautier poète mondain. Elle le rapportait pieusement, un cabas à la main, pensant à l'effet qu'il produirait sur son chat aussi peureux que bleuté, quand un autonome à baskets s'en empara.
Ensuite ? On perd sa trace.

 

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