Mes parents, Michel et Marcelle (2013)

Michel et MarcelleLe « post-scriptum » du Rendez-vous de Lesterps se compose de quatre parties « familiales » qui tentent d'expliquer la phylogenèse de ma sensibilité extrême à tout ce qu'exprime la Shoah. Combien de livres ai-je lu à son sujet ? Combien de films ai-je vu, dont bien sûr celui de Claude Lanzmann (trois fois) ? Combien de camps ai-je visité ?

La troisième partie de ce post-scriptum est consacrée à mes parents, Michel Julien-Labruyère et Marcelle Berriot.

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Le couple dans sa bulle

Marcelle naquit en 1914 dans une cave de Péronne d'où l'on entendait le canon et d'où, à travers la lucarne, on voyait les projecteurs balayer l'horizon. Une religieuse aida à l'accouchement. Marcelle était la fille de Paul et de Maria. Elle mourut en 2001 à Alès où sa fille Anne patiemment l'aidait à supporter son âge délabré. Elle avait toujours été angoissée à l'idée du « naufrage » que représente la vieillesse ; elle tenait le mot du général de Gaulle et souvent s'y référait. Elle avait quatre-vingt-sept ans. Ayant fait Normale sup' lettres, en octobre 1938 Marcelle fut nommée pour son second poste professeur de français-latin-grec au lycée de Montauban. Elle était déjà clairement de gauche, participant aux nombreux meetings occasionnés par la guerre d'Espagne et le recrutement des Brigades internationales.

Michel naquit en 1910 à Triel-sur-Seine, dans une chambre douillette de l'imposante maison de son grand-père, l'agent de change. Un médecin accoucheur était présent, assisté d'une sage-femme. Michel était le fils de Jacques et d'Alice. Il mourut d'une rupture d'anévrisme à Jonzac en 1949. Il venait tout juste d'avoir trente-neuf ans. Sportif par nature, escrime et cheval, un brin artiste avec son violoncelle et, pour amuser les copains, sa scie musicale, pas intellectuel pour un sou, Michel choisit la médecine militaire, d'abord à Bordeaux, puis à Lyon. Ses années d'études laissent le souvenir de celles d'un joyeux noceur, préférant courir les filles dans sa petite auto décapotable que préparer ses examens.

Nommé lieutenant en 1937, en charge du service de santé du 7e Spahi stationné à Montauban, il rencontra Marcelle au café Sans Souci un dimanche après-midi d'octobre 1938, puis il lui proposa de lui apprendre le Lambeth Walk, la nouvelle danse à la mode, au Club nautique de la ville. Deux mois après, ils se mariaient.

Rien, si ce n'est le hasard des nominations administratives, ne prédisposait l'intellectuelle de gauche, fille d'un misanthrope brisé par l'existence, à épouser un fils de général, médecin militaire bon vivant habitué à goûter les plaisirs de la vie. Qui plus est fiancé à une héritière des bouchons bordelais... Deux mondes, deux façons d'être, une sorte d'attirance des contraires, le coup de foudre et le scandale ! Ils invitèrent leurs parents à un simple mariage civil à Montauban, ceux de Chavignon effrayés à l'idée que leur fille épouse un spahi marocain, ceux de Bordeaux avant tout soucieux de leur situation mondaine après des fiançailles rompues. Puis, dès la fin du déjeuner, ils filèrent pour romantiquement se
marier à l'église d'Argelès en présence de quelques amis. Commençait ce qu'ils appelaient leur bulle*.

Les années qui suivirent, jusqu'à la fin de la guerre, furent de la plus grande insouciance, comme répondant au nom du café où ils s'étaient connus. « Enfin, étiez-vous si insouciants, si inconscients après Munich et pendant que tonnaient sur toutes les ondes les mots hitlériens ? (...) Nous étions jeunes, nous avions envie de vivre, de rire, d'aimer. C'était notre avant-guerre. (...) Et Michel croyait vraiment ses propres mots : "Nous sommes une petite cellule bien abritée du monde que rien ne peut atteindre". (...) Ainsi avons-nous vécu notre destin, sûrs, follement sûrs que nous étions tous les deux à l'abri, hors du monde... La bulle de savon... » Plusieurs fois, dans ce texte de Marcelle qu'avant de sombrer elle donna à chacun de ses enfants comme pour compenser sa retenue de toute une vie à leur égard, elle évoque ses « années Michel » comme celles d'une petite cellule protectrice qui, seulement après-guerre, éclatera comme une « bulle de savon »3.

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Après le Lambeth Walk, on fait du cent à l'heure en traction-avant, on monte à cheval, on skie, on joue, on écoute de la musique, on achète un meuble au nom anglais du dernier chic, on reçoit, on est reçu, on déménage souvent mais peu importe, on fait des enfants qu'on emmène en promenade dans le Vercors et dont on montre la photo... À aucun moment de cette tranche de vie n'apparaît la guerre.
Et pourtant, elle avait commencé pour eux avec l'Espagne. Après l'ouverture des frontières décidée par le gouvernement français en vue de la chute de Barcelone, en décembre 1938 Michel fut nommé médecin du camp d'Argelès en charge de l'installation de son service de santé. Il y resta à peine trois mois, le temps d'y épouser Marcelle, et se vit affecté au camp nouvellement ouvert de Judes à Septfonds où, là aussi, il établit le service de santé. Argelès et Septfonds étaient destinés l'un et l'autre à être des camps d'internement des républicains espagnols, hâtivement élaborés sous la pression de l'afflux des réfugiés et pour lesquels les spahis assuraient une grande part du service d'ordre. Judes, dont la construction commença en février 1939, ouvrit le 10 mars : le camp situé dans une ancienne lande à moutons avait pour mission de dégager celui d'Argelès, surpeuplé ; il devait recevoir quinze mille miliciens espagnols répartis en quarante-quatre baraquements. Le service de santé en comprenait cinq : un réservé aux douches et aux latrines, quatre à l'infirmerie. Ces derniers étaient les seuls au début à bénéficier de châlits superposés aux bat-flancs inférieurs à 20 cm et supérieurs à 150 cm, alors que dans les autres baraquements les réfugiés dormaient sur de la paille à même le sol. En outre, l'intendance militaire leur mettait à disposition des « fournitures de couchage auxiliaire », autrement dit des couvertures, en plus de la paille constituant le matelas.

Fin août 1939, quarante-huit heures avant la mobilisation générale, le 7e Spahis et son service de santé au grand complet furent secrètement envoyés à Annemasse puis à Valentigney et Pfetterhouse. Michel fut ensuite affecté en avril 1940 au camp de Livron à Caylus auprès du tout nouveau régiment d'infanterie légère où étaient regroupés les « joyeux », c'est-à-dire les droits communs ayant purgé leur peine ou la terminant en prison centrale. Le 17 juin 1940, lorsque pour la première fois le maréchal Pétain parla à la radio pour annoncer « le coeur serré » qu'il allait demander l'armistice aux Allemands, Michel et Marcelle se trouvaient dans un café à Caylus, au milieu d'une foule de gens, plutôt jeunes. Applaudissements, rires, embrassades, la salle fut soulevée d'un enthousiasme sans pareil. On allait cesser le combat, la guerre était terminée. Assis dans un coin, un vieux couple pleurait. Lui, surtout. Il avait combattu en 1917 sous les ordres de Pétain. Le calme revenu, quelqu'un lui demanda pourquoi ces larmes. Il répondit seulement : « On a perdu la guerre, on va souffrir énormément et notre vieux maréchal n'y pourra rien. » Ce jour-là, ils apprirent aussi la débâcle du 7e Spahis qui se résumait en une fuite vers la Suisse avec armes et bagages, comme au temps de ces « bourbakis » occultés par l'histoire officielle, car honteux pour l'armée française*.

En octobre 1940, Michel fut nommé médecin du nouveau chantier de jeunesse 14, dit le Camp des maréchaux, situé à Sauveterre-de-Comminges, à quelques kilomètres de Saint-Gaudens, où lui naquit un fils. Il y resta trois mois, le temps d'y créer un service de santé, et fut envoyé au chantier de jeunesse 29 de Formiguères. Deux mois après, ce fut Grignan pour un nouveau chantier de jeunesse, le groupement 14, dit Le Coq... Chaque fois, tant pour les camps que pour les chantiers, tous nouveaux et souvent improvisés, donc sans grands moyens, son rôle consistait à établir l'infirmerie puis un service de santé en bonne et due forme. Grignan se révélant insuffisant à regrouper l'ensemble des jeunes de huit départements du Sud-Est, dont les Bouches-du-Rhône qui en était le pourvoyeur principal avec Marseille*, il fut décidé de transférer le groupement 14 à Die et de fortement le développer. En juin 1941, Michel prit la direction du grand service de santé projeté. À cette occasion, le chantier 14 changea de nom, devenant « Duguesclin », plus valorisant que le naïf « Le Coq ». En août 1941, le chantier était au complet : dix sous-groupes disséminés dans le massif voisin du Vercors pour des missions d'aménagement forestier et de travaux de défrichement, les services centraux installés à Die. Notamment celui de santé. Son rôle se divisait en deux : une tournée sanitaire trois fois par semaine auprès des infirmeries rattachées à chacun des dix sous-groupes et la gestion de l'hôpital.
Dès son arrivée à Die, Michel commença par organiser l'hôpital du chantier, d'autant que la visite prévue pour le 9 août de « Deladu », le général de La Porte du Theil, devait être un succès. Chacun s'activa à astiquer le moindre bouton de guêtre, tant au propre qu'au symbolique : on installa un grand mât à l'entrée du poste de commandement et chaque service et sous-groupe dut se trouver une appellation. Pour l'hôpital, ce fut « Capitaine Jean Vial » du nom d'un compagnon de Bournazel, le fameux spahi mort dans l'Atlas en 1933**.
Installé dans un bel hôtel du XVIIIe siècle en plein centre-ville, l'hôpital Capitaine Jean Vial comportait quatre-vingts lits en plus des quarante lits répartis dans les dix sous-groupes ; outre Michel, il comprenait trois médecins, un pharmacien, un dentiste et cinq infirmières, sans compter les « chantiers » en charge de l'entretien, au nombre d'une vingtaine4. « Les médecins étaient tous très jeunes, à peine sortis de l'école et à peine plus âgés que nous, les jeunes du chantier. D'où la bonne atmosphère qui régnait entre eux et nous, alors qu'on aurait pu les considérer comme des planqués. Parfois, on se moquait d'eux en disant qu'ils étaient des "médecins de chèvres" ; mais comme chez Pagnol***, c'était pour rigoler », évoque Armand Andreotti****. Il conserve de Michel un souvenir assez précis, celui d'un « chef bon vivant à l'esprit baraque », autrement dit d'un homme affable, très attaché au chantier. « De lui, on parlait en bien. Son hôpital était impeccable. La cuisine y était tellement magnifique par rapport à nos gamelles qu'on se serait volontiers porté malade ! »

« À Die, nous habitions dans une vieille maison dans une rue très calme, raconte Andrée, la femme de Gilbert Pradoura, un des médecins de l'équipe du chantier de jeunesse. Un jour, j'ai entendu des bruits bizarres de l'autre côté de l'esplanade ; il s'agissait du marché aux cochons : chaque année, les éleveurs venaient y vendre de jeunes porcs aux paysans du Diois afin qu'ils les engraissent. En fin de marché, je suis descendue, j'ai parlé à un éleveur à qui restait un petit cochon de soixante kilos. On ne mourait pas de faim mais on avait peu à manger... Il me dit qu'il avait un garage tout proche de chez moi et qu'on pourrait s'arranger. Discrètement, bien entendu. À cette époque, il fallait quand même faire attention ; les accusations de marché noir étaient courantes. Quand mon mari est rentré de l'hôpital pour déjeuner, je lui ai raconté ma folie... Et le lendemain matin, à la première heure, coup de sonnette. Ce n'est jamais bon à cette heure-là, ai-je pensé. C'était un jeune du chantier, il portait une lettre du médecin-chef, Michel. Je peux vous assurer qu'en ouvrant l'enveloppe, je n'avais nullement la conscience tranquille, je me disais que j'avais été découverte et que cela risquait de causer des ennuis à mon mari. La lettre était très courte : elle me demandait de négocier un autre cochon ! Une fois acheté, tous les quatre, aidés d'un charcutier, nous avons cuisiné les deux bêtes. Et nous avons bien mangé, bien bu et bien ri. Le marché noir, ce n'était peut-être pas bien, mais on en avait besoin ! C'est le seul souvenir que je garde d'un contact intime avec Michel et Marcelle. Sinon, on se rencontrait dans Die. L'atmosphère entre les gens du chantier était cordiale, sympathique même, mais nous étions plus jeunes et la hiérarchie jouait, il était médecin-chef... Surtout, Michel et Marcelle étaient tournés vers eux-mêmes et vers leurs enfants. Marcelle était belle et cultivée. Elle ne savait pas faire la cuisine. Ces cochonnailles pendant plusieurs semaines, ça l'arrangeait... »
Avec le temps, les chantiers de jeunesse se révélèrent une des institutions vichystes les plus ambiguës : groupes paramilitaires destinés à régénérer la jeunesse française (version pétainiste officielle) et à la préparer à prendre les armes contre l'occupant (version cryptée largement diffusée en leur sein), ils étaient dirigés par le général de La Porte du Theil*.

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La plupart des chantiers s'étiolèrent dès mi 1943 : certains furent purement et simplement dissous pour être vidés de leurs effectifs au profit du STO tandis que d'autres rejoignirent directement les maquis. D'où un jugement historique nuancé à leur égard que partagèrent tous les grands acteurs de la Libération et dont François Mauriac résume au mieux l'essence : « Je me suis dit souvent que la seule idée féconde qu'il eût fallu retenir de Vichy c'était les chantiers de la jeunesse. Sous un régime où tout finissait par pourrir, il y eut pourtant, de ce côté-là, un commencement de réussite, une amorce de formation dont certains demeurent encore marqués.5 »

Gilbert Pradoura était donc un des adjoints de Michel. Lors de la dissolution du chantier Duguesclin le 16 novembre 1943, il décida de rester à Die et de s'y installer comme médecin libéral. Les plus nombreux parmi les jeunes du chantier ayant rejoint les maquis du Vercors et certains d'entre eux connaissant parfaitement le terrain des environs, ils décidèrent de faire sauter un train remontant des Alpes vers Valence. Un vieux train aux wagons de bois plein de permissionnaires allemands allant passer Noël à la maison. L'attentat eut lieu à quelques kilomètres de la gare de Die. Le nombre des blessés par fractures et surtout celui des grands brûlés se monta à plus d'une centaine, les médecins de Die furent immédiatement réquisitionnés par la préfecture, ainsi que les religieuses de l'hôpital civil de la ville et les infirmières encore en poste au chantier de jeunesse. L'évacuation et la prise en charge des blessés s'effectua en quelques heures, les officiers allemands en restèrent ébahis. Un médecin-capitaine remercia tout particulièrement Gilbert Pradoura en lui donnant un petit mot manuscrit en allemand pour attester son « incroyable dévouement ». Parallèlement à sa clientèle privée, ce dernier créa alors un centre de soins pour résistants dans une ferme située en sortie de Die. Sans doute dénoncé dans le cadre des opérations du Vercors, il fut arrêté par la Gestapo en juillet 1944 ; il sortit alors le petit mot de son collègue allemand et se vit vite relâché.

Quelques jours avant l'attentat, Michel et Marcelle avaient quitté Die pour rejoindre Jonzac. Michel fut affecté à l'hôpital de La Rochelle. Que cela soit d'ailleurs avant ou pendant les huit mois de la poche, quasi chaque semaine il revenait à Jonzac où Marcelle s'habituait facilement. « Il y avait tout le beurre qu'on voulait sur la table », avait-elle coutume de dire en rappelant son arrivée chez ses beaux-parents. « Et les boutiques étaient normalement approvisionnées. »
Un jour de courses, pour acheter des chaussures, elle rencontra madame Ombre, une veuve de la première guerre et son fils Élie. Ils étaient arrêtés sur le pont, manifestement fatigués et perdus. Ils traînaient avec eux une vieille valise sanglée...
Avec les Ombre, Die soudain envahit le calme de Jonzac, cette ville teintée pour elle de bourgeoisie locale et de marmaille à élever. Chaque fois qu'il faisait beau, Michel et Marcelle prenaient la voiture et montaient dans le Vercors. La ferme des Ombre était leur promenade préférée. Ils leur achetaient du miel et du fromage, ils montraient les agneaux aux enfants, savourant le plein bonheur de la montagne. Une photo d'été de Marcelle et de ses trois bambins exprime au mieux la plénitude qu'ils trouvaient là, à quelques pas de la ferme des Ombre. Ils en étaient tellement fiers qu'ils la firent tirer en de nombreux exemplaires qu'ils envoyèrent à toute leur famille...

Le fils aîné des Ombre était facteur à Die et franc-garde de la milice ; le cadet, simple d'esprit, s'occupait des moutons. Dans les jours qui suivirent l'attentat, la montagne fut fouillée dans les moindres recoins. Et Élie, qui ne comprenait rien et riait d'un air bête, fut arrêté par les Allemands. Comme beaucoup d'autres... Ils les jetèrent dans un train. Juste avant le départ prévu, un sous-officier ouvrit la porte du wagon où se trouvait Élie et le fit descendre pour le relâcher. Il remonta à la ferme en criant partout que son frère l'avait fait libérer. Deux jours plus tard, un groupe du maquis mit la ferme sens dessus dessous, sans trouver Élie parti descendre du foin de la grange qu'ils tenaient dans les alpages. Le soir même, madame Ombre s'assura de l'essentiel, du pain et quelques billets, libéra les bêtes et décampa à pied à travers la montagne, jusqu'à la gare de Crest, cherchant à tout prix à éviter Die. Élie portait la valise.

Ce récit, Marcelle l'apprit en plusieurs jours, tellement madame Ombre se montrait craintive. Mais, sa vie durant, Marcelle le racontera à ses enfants, leur disant chaque fois qu'elle avait rencontré la guerre sur le pont de pierre de Jonzac. Madame Ombre et Élie restèrent chez Michel et Marcelle, ou plutôt chez les parents de Michel, jusqu'au printemps 1945, lui au jardin, elle à la cuisine. Jacques prit l'habitude de parler d'Élie comme de « notre crétin des Alpes », ce qui faisait rire ses amis mais crispait fortement Marcelle...

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Survint entre temps la Libération. Pour préparer son défilé, un rassemblement se fit place du Champ de foire. Ce fut le jour qu'Élie choisit pour repiquer un semis d'oignons bien que ce ne fût guère la saison. Le potager de la maison de Jacques se situait légèrement au-dessus du champ de foire, derrière un mur qui, vu de la place paraissait très haut. Quelques résistants furent alertés par les mouvements d'Élie qui sans cesse se baissait puis se levait. Ils sonnèrent à la porte : « Mon général, il y a un espion dans votre jardin. - Vous n'y êtes pas, c'est notre crétin des Alpes, il repique des oignons ! »

Rencontrer la guerre face à une fermière marquée par les ans, voilà qui oblige au dépassement de soi ; prendre conscience de sa laideur devant un imposteur rendu hystérique par les dérèglements du moment entraîne le dégoût. Juste après la scène de l'espion du potager, le défilé s'organisa entre la place de la République et celle du Château. Avec force bleu-blanc-rouge, il était mené par le groupe des maquisards arrivés des Pyrénées, la colonne Soulé à qui Jacques venait d'apprendre à manier leur canon autrichien. Suivaient quelques rares prisonniers allemands et plusieurs jeunes femmes tondues. Au premier rang du marais des spectateurs, un des trois pharmaciens de Jonzac se montrait déchaîné à crier des « Qu'on les fusille ! » ou encore « À poil ! ». Il était connu dans les salons de la ville pour avoir toujours tenu des propos plus que favorables à la collaboration, sans toutefois s'y être jamais mouillé. Écoeurée, Marcelle lui jeta à la figure : « Vous n'avez pas honte ! »

Puis elle rentra chez elle. Autant le souvenir de madame Ombre de son fils lui voilait la gorge, autant celui du pharmacien ivre de lui-même la mettait dans un état d'évident mépris qu'elle partageait avec ses enfants. De retour à Die, madame Ombre trouva sa grange incendiée. Le pharmacien continua de parader dans son petit monde. Et Marcelle s'engagea dans l'action sociale.

Jusqu'à ce qu'elle quitte Jonzac à la mort de Michel, elle s'occupa d'enfants de la Ville en bois, un quartier de La Rochelle parmi les plus défavorisés, où régnaient le taudis et le pire des dénuements, celui de la misère morale. Elle organisait leur placement dans des fermes du Jonzacais et leur alphabétisation durant leurs jours de repos. Elle se montrait aussi très fière de couvrir quelques actions illégales comme le détournement de sacs de charbon ou l'accueil de jeunes femmes prêtes à avorter. Ce qui plusieurs fois provoqua de vives critiques de la part de Michel qui manifestement ne comprenait plus sa femme.

Ce raccord au factuel n'éclaire pourtant qu'en partie la question du comment Michel et Marcelle vécurent leur guerre. Entre l'anecdote du cochon et « l'esprit baraque », entre les déplacements incessants dus aux services de santé à créer qui donnent un sentiment de véritable goût au métier et l'attirance manifeste vers Jonzac qui ressemble à un retour au nid, les contradictions sont manifestes.
Michel, le texte inédit écrit par Marcelle, mentionne rarement leurs opinions durant ces années. Elles sont toujours enfouies au plus profond de leur bulle d'optimisme amoureux. La politique ? Michel ne cachait pas qu'il ne s'en était jamais vraiment préoccupé. Il laissait Marcelle le guider. Ce qu'elle fit sans excès afin de ne pas le mettre en position délicate envers son métier. La religion ? Marcelle avait hérité de son père Paul un mépris ostensible à son égard qu'en bonne normalienne elle nourrissait d'une pincée d'opium du peuple. Michel, lui, s'en tenait aux rites de la messe, comme Jacques, avec un goût particulier pour la musique religieuse qu'il considérait comme une des expressions les plus belles de la culture européenne. Face à ces divergences, Marcelle se mit du bout des lèvres à la messe et dès avant la création du fameux festival, elle accompagna Michel aux master-classes que donnait Pablo Casals dans une école de Prades*, non pas tant qu'elle aimât Bach mais pour leurs promenades en montagne qui lui rappelaient Die.
« Non, ni Michel ni moi n'étions inconscients. Depuis février 1934, lui de son côté, moi du mien, nous avions pris résolument parti contre tout mouvement fasciste, (...) nous avions vibré à la victoire du Front populaire, en opposition l'un et l'autre d'ailleurs avec nos familles. Sans doute cette joie, l'enthousiasme au moment des premiers congés payés en particulier, nous avait un peu masqué l'approche imminente de la guerre. La guerre d'Espagne nous y avait ramenés cruellement. Personne ne pouvait raisonnablement croire qu'on éviterait la guerre avec les nazis. Après tout, chaque être humain est mortel. Chacun de nous le sait et cependant vit sans être obsédé par cette idée. Ainsi savions-nous avec notre raison, notre intelligence, qu'une guerre était inévitable. Mais à ce savoir n'adhéraient pas notre influx vital et notre sensibilité. Peut-être étions-nous davantage poussés à prendre de la vie tout ce qu'elle pouvait nous donner ?»
» "Je voudrais être un dur", disait souvent Michel. Bien sûr, c'était exactement ce qu'il n'était pas et ne pourrait jamais être. Trop sensible, trop compréhensif, trop analyste de ses sentiments, trop tendre pour être jamais un "dur", trop humain en un mot. Deux fois, je l'ai vu croire qu'il pouvait devenir un dur. Au moment de la débâcle espagnole, quand il s'est heurté à tout ce qu'une armée en déroute, après plusieurs années de guerre atroce, peut traîner de bassesse, de violence, de brutalité bestiale. Parce qu'un Espagnol avait osé manifester, en me voyant, qu'il me trouvait à son goût, Michel s'était jeté sur lui et l'aurait étranglé (...) par mépris pour cette frange de sous-humanité que le camp d'Argelès mettait en évidence. Au début du régime de Vichy, j'ai vu ressortir en lui les rancoeurs qu'il avait connues en médecine hospitalière où les étudiants juifs s'octroyaient la part du lion. Je l'ai vu prêt à adopter toute la pensée pétainiste d'anti-démocratie, de mépris, de violence et de racisme. J'ai eu très peur, car tout cela m'avait toujours fait horreur. Cela a duré des jours, même pas des semaines, et je l'ai retrouvé avec ses nuances, sa pensée critique, tout sauf un "dur".6»


Très probablement, son métier confronté aux réalités de la guerre dans les camps d'internement puis de façon plus sereine et plus scout dans les chantiers de jeunesse devait amener Michel à une vision des choses moins idyllique que celle à laquelle - peut-être - il avait rêvé aux temps du Front populaire, mais aussi plus modérée que celle de sa femme qui, manifestement le dominait en ce domaine. Couple étrange que tout aurait dû séparer, l'armée et l'organisation des camps qui plus tard serviront à parquer les juifs contre Normale Sup' et les manifestations pour les brigades internationales ; couple uni grâce à l'isolement du monde dans lequel il se niche. Même devant le désastre des camps dont Marcelle retient la « sous-humanité ».
Après la guerre, Michel et Marcelle s'inscrivirent un moment au MRP, le parti démocrate-chrétien, puis vite en furent déçus et le laissèrent tomber. Lui pour se consacrer à une troupe de scouts et à un club de football, elle pour rejoindre le chantier d'insertion monté par un Jonzacais d'origine, prêtre ouvrier docker à la Ville en bois. C'était là leur tempérament : lui en retrait par rapport aux duretés de la vie ; elle mettant son énergie à s'y plonger. Il croyait probablement encore à leur bulle d'autrefois, elle le rassurait, elle le protégeait. Elle n'y croyait probablement plus. Sauf sans doute à l'égard de ses enfants...
Michel avait dix ans de moins que Sylvain Lévy et Marcelle trois ans de moins qu'Erna. Les deux couples se trouvèrent « réfugiés » en Charentes. Mais pour un parcours de guerre opposé. D'un côté, la précarité de l'existence, les lois anti-juives, une cache et une angoisse permanente rendant quasi impossible le concept même de cocon familial protecteur. Pire, la seule façon que les Lévy eurent de le concevoir aboutit à le désagréger par la séparation d'avec leur fille. Plus tard, une fois la guerre terminée, ce cocon désiré et manqué de Montbron explique leur rêve américain et sa réalisation. Au moment où celui-ci prit corps, où très concrètement ils obtinrent un passeport sur lequel figuraient côte à côte la mère et la fille, c'est-à-dire en 1947, en plein début de ce qui allait devenir la guerre froide, Michel et Marcelle entreprirent des démarches d'émigration. Leurs raisons étaient probablement similaires à celles des parents de Josie : la crainte de nouveaux débordements et le sentiment régnant à l'époque en France d'un pays sans avenir. Ce fut d'abord l'Australie. Mais le diplôme de médecine de Michel n'y étant pas reconnu, ils se tournèrent vers l'idée d'un kibboutz en Israël. L'affaire en resta au niveau du rêve. On les vit ensuite fréquenter la communauté utopiste de Lanza del Vasto à La Genétouze, en pleine lande du sud charentais, une autre bulle, communautaire cette fois. La longue absence d'une bulle protectrice avivait la volonté des Lévy, sa longue habitude affaiblissait la détermination de Michel et de Marcelle... Au point de l'annihiler.

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3 Marcelle Simoneau, Michel, inédit, mai 1990, pp. 11, 15, 21, 28.
* Ce texte consacré à Michel et Marcelle tire l'essentiel de ses sources d'un écrit inédit de Marcelle destiné à ses enfants : Michel, 33 pages dactylographiées, mai 1990. Sources complétées par quelques recherches d'environnement, dont plusieurs entretiens avec des personnes les ayant connus.
* 87000 soldats en déroute durant le terrible hiver 1871... Leur chef, le général Bourbaki ne trouva d'autre solution à sa défaite que de se réfugier en Suisse dans des conditions pitoyables. « La différence essentielle, une affaire de saison : l'été pour le 7e Spahis, l'hiver pour les bourbakis », aimait à répéter Michel. De longues négociations entre Vichy et Berne aboutiront finalement au rapatriement du 7e Spahis au tout début de 1941. L'été précédant sa mort, en 1949, Michel emmena sa famille visiter le fameux panorama de Lucerne qui met en scène l'hiver des bourbakis.
* Alpes-Maritimes, Ardèche, Bouches-du-Rhône, Corse, Drôme, Hautes-Alpes, Var et Vaucluse. Les indications qui suivent concernant le chantier 14 sont tirés de la brochure établie par Pierre de La Bretèque, un grand chimiste marseillais : Le Groupement 14 Duguesclin, histoire du groupement racontée par les anciens, Amicale des Anciens du 14e CJF, 1995.
** Cavalier passionné, ancien de l'école du Service de santé des armées de Lyon et toujours sentimentalement attaché au burnous rouge des spahis, Michel est à l'origine du nom car le médecin-capitaine Jean Vial sortait de Lyon, comme lui. Il s'était rendu célèbre en donnant les derniers soins au « cavalier rouge », Henry de Bournazel, avant de s'assurer un grand succès de librairie avec la biographie qu'il lui consacra, puis de mourir au combat en 1940. Voir Jean Vial, Le Maroc héroïque, Hachette, Paris, 1938.
*** L'expression « médecin de chèvres » apparaît chez Pagnol quand Fanny enceinte se décide à consulter !
**** Âgé de quatre-vingt-cinq ans, président de l'Amicale des anciens du chantier de jeunesse Duguesclin, il possède une faconde mi-partie italienne et marseillaise qui lui vient de son grand-père toscan installé marchand de charbon après avoir épousé une poissonnière du Vieux Port ; lui-même était tailleur après avoir hésité à se lancer dans le music-hall grâce à un premier prix de chant obtenu à l'Alcazar à sa sortie du chantier de jeunesse.
* Joseph de La Porte du Theil (1884-1976) reste l'exemple même du caractère équivoque de la période : démis de ses fonctions en janvier 1944, arrêté par la Gestapo et interné en Allemagne puis en Autriche, il fut se voit condamné à l'indignité nationale par la Haute Cour de justice après la Libération. Comme quoi les belles ambiguïtés ne résistent pas aux mouvements extrêmes du balancier politique !
4 Pierre de La Bretèque, op. cit., p. 101 sq.
5 François Mauriac, De Gaulle, Grasset, 1964.
6 Marcelle Simoneau, Michel, op.cit., pp. 12 et 25.
* Pablo Casals (1876-1873) est le plus grand violoncelliste de son temps qu'aujourd'hui certains considèrent comme le précurseur du renouveau de la musique baroque en Europe. Réfugié à Prades à la fin de la guerre d'Espagne, il y donna des cours d'interprétation avant de fonder le fameux festival de Prades en 1950.