Mon grand-père Jacques (2013)

Jacques-vers-1940Le « post-scriptum » du Rendez-vous de Lesterps se compose de quatre parties « familiales » qui tentent d'expliquer la phylogenèse de ma sensibilité extrême à tout ce qu'exprime la Shoah. Combien de livres ai-je lu à son sujet ? Combien de films ai-je vu, dont bien sûr celui de Claude Lanzmann (trois fois) ? Combien de camps ai-je visité ?

La première partie de ce post-scriptum est consacrée à mon grand-père Jacques Julien-Labruyère.

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Le général déterminé

Jacques naquit en 1871 à Jonzac, en Charente-Maritime, alors inférieure. Il mourut également à Jonzac, en 1949, à la suite d'une longue maladie, comme on dit aujourd'hui. À quelques jours près, il aurait eu soixante-dix-huit ans.

Jacques fut nommé général en 1929. Son dernier commandement d'active fut la garnison de Bordeaux. À partir de 1936, il fut affecté au cadre de réserve et au début de la guerre, on lui confia la direction des services de défense passive de la 18e région militaire, rue Vital-Carles, à deux pas du Grand Théâtre auquel il était abonné pour la saison d'opéra. Lorsque le lieutenant général Moritz von Faber du Faur prit possession de l'hôtel de région en juin 1940, les services de défense passive y furent maintenus quelques mois, le temps pour Jacques d'apprécier son collègue allemand : ils avaient l'un et l'autre le goût de l'opéra et du bridge, Wagner en particulier dont Jacques connaissait tous les leitmotiv. Un de ses grands succès mondains était d'en expliquer le sens tout en les illustrant au piano.

À plusieurs reprises, Moritz von Faber du Faur vint d'ailleurs chez Jacques jouer au bridge. « Il descendait d'une vieille famille de Landoux ayant émigré à Stuttgart après la révocation de l'édit de Nantes. Son arrière-grand-père avait combattu dans l'armée du Wurtemberg sous les ordres du maréchal Ney ; un de ses tableaux est au Louvre, il représente le Passage de la Bérézina. De tradition dans sa famille, l'éducation des enfants se faisait dans les deux langues, le français et l'allemand. Lui était d'une éducation parfaite, à la hauteur de son français. En plus il était drôle. Il aimait se déguiser en berger des Landes avec une peau de mouton ; il participait même aux courses folkloriques avec échasses ! » Ainsi, longtemps après la mort de Jacques, se justifiait Alice, sa femme, lorsque son petit-fils lui posait des questions, à vrai dire peu innocentes, sur leurs années de guerre à Bordeaux.

Période brillante marquée par les concerts et les opéras du Grand Théâtre ainsi que par les bridges où les tables mêlaient volontiers officiels français et officiers allemands. Par atavisme anti-anglais conforté par Dunkerque et Mers-El-Kebir, également par aversion physique du bolchevisme, Jacques considérait l'alliance franco-allemande comme inéluctable, même si elle ne lui plaisait qu'à moitié en vertu de ses souvenirs de 1914. Convaincu dès sa signature en août 1939 que le pacte Molotov-Ribbentrop ne tiendrait pas plus d'une saison, la collaboration lui semblait le seul rempart contre Moscou. L'engager avec un descendant de huguenot, homme du monde et cultivé qui plus est, tout se présentait sous les meilleurs auspices.

Fin 1942, Moritz von Faber du Faur fut muté en Autriche et, en accord avec la préfecture, son successeur décida de changer la structure de la défense passive. Du haut en bas... Officiellement atteint par la limite d'âge et surtout ébranlé par les convictions pro-alliées de son gendre, un des dirigeants du Comité des forges, qui lui conseilla fortement de quitter Bordeaux à l'annonce de la chute de Stalingrad, Jacques finalement se laissa convaincre. Il n'en continua pas moins à y entretenir des relations ambiguës, en correspondant régulièrement avec Philippe Henriot* qu'il avait bien connu à l'époque où il était député de la ville, élu sur un programme d'une grande simplicité : « Antiparlementaire, anticommuniste, antimaçon et antisémite » ! Ayant souhaité donner l'exemple en adhérant à la milice dès janvier 1943, un an après il devint secrétaire d'État à l'Information et à la Propagande dans le gouvernement Laval. Flatté d'avoir un membre du gouvernement parmi ses amis, Jacques redoubla d'ardeur avec des lettres de plus en plus fréquentes.

Malgré les conseils répétés de son fils à se consacrer à ses recherches sur les hiéroglyphes égyptiens, puis sa « gentillesse » à lui poster son courrier et à déchirer ses lettres à Henriot, Jacques ne comprit - peut-être - l'ambiguïté de sa correspondance qu'à l'annonce fin juin 1944, de l'exécution de son ami milicien.

Le père de Jacques était notaire à Jonzac, notable entre les notables : conseil municipal, fabrique de la paroisse, une belle propriété à la campagne, presque un petit château en bord de Seugne... Un immense réservoir de souvenirs pour Jacques. Depuis la faillite suivie du suicide de son père en 1894, alors qu'il était tout juste aspirant sorti de Polytechnique, Jacques n'était jamais revenu à Jonzac, préférant se réfugier dans ce qu'il appelait ses « ombres de jeunesse ». Après de longues réflexions, il décida de transformer ses ombres en matière tangible. Il quitta Bordeaux et s'installa à Jonzac.

« Mon général », le saluait-on dans la rue. D'abord avec réticence... Certains même refusaient de le voir. Était-ce le fait du suicide qui avait entraîné des pertes chez de nombreux clients de l'étude ? Ou son rôle à Bordeaux qui suscitait des rumeurs ? À la libération de la ville, le climat changea du tout au tout.
Le 3 septembre 1944, des maquisards de la colonne Soulé, celle qui quelques jours plus tôt s'était accrochée aux Allemands de Barbezieux, traînaient avec eux un gros canon autrichien de 105 millimètres monté sur roues qu'ils avaient installé sur la benne d'un camion gazogène. Problème, ils ne savaient pas comment régler son angle de tir ! On leur indiqua l'adresse d'un vieux général, artilleur qui plus est. C'est ainsi que repris par la technique de son métier, le correspondant de Philippe Henriot, anti-communiste viscéral, participa à la libération de Jonzac auprès d'un groupe FTP largement dominé par des républicains espagnols ! Deux caractéristiques, communistes et espagnols, qu'il considérait comme la lie de la société...

Jacques fut dès lors de toutes les commémorations au monument aux morts, toujours en grand uniforme et, à son enterrement le 3 août 1949, un détachement de la musique militaire de Bordeaux vint lui rendre les honneurs en exécutant sur la place de l'église la marche funèbre de l'Héroïque, alors que la sortie de son cercueil s'était faite au son de la « Marche des pèlerins » de Tannhäuser jouée à l'orgue par son cousin Robert Musso.

Parcours étrange quand on l'analyse plus d'un demi-siècle après, parcours pourtant d'évidence lorsqu'on lui associe quelques clefs propres à son temps. De l'enfance de Jacques, on ne sait pas grand-chose : excellent élève chez les pères, attiré par l'armée dès son plus jeune âge, sa personnalité disparaît derrière ce qui reste du souvenir des années heureuses d'avant le suicide. Comme si l'enfance de Jacques n'était que l'ombre projetée de ce qui se passait autour de lui. La seule couleur que souvent il en exprimait était celle du collège Stanislas où il était pensionnaire, « Stan » dont il évoquait l'émulation avec émoi.

Jacques, soudain déclassé par la faillite de son père, avait une cousine qui s'appelait Alice. Une cousine dont tout indiquait la fortune, entre modernisme parisien et aisance personnelle. Elle jouait au tennis, avait été une des premières jeunes filles à passer son permis de conduire et pratiquait le patin à glace ainsi que la gymnastique suédoise... Son père, agent de change, avait réussi à se créer un joli magot fait de plusieurs propriétés et d'un réseau mondain où il recrutait sa clientèle. Son salon tenu par sa femme à la gorge épanouie, toujours pleine de bijoux, était fréquenté entre autres par la belle Otero, José-Maria de Hérédia et de nombreux étrangers. Jacques, à la fois impressionné et rebuté, les appelait volontiers d'un mot datant de ces années 1880, des « rastaquouères », assimilés à des Espagnols de tripot. Parmi eux, quelques mondains juifs...

Jamais Jacques ne parlait de juifs ou d'israélites en les évoquant ; il disait d'un ton rieur « vos amis les bons bretons... » et faisait suivre la formule de leur nom ! Entre Jacques et sa cousine Alice, existait non pas une différence de famille, mais tout simplement un écart de mentalité et de choix de carrière. Jacques était le premier dans sa lignée à sortir de Jonzac, il était encore empreint des préjugés de sous-préfecture et son choix ne pouvait qu'être orienté vers le service public, en l'occurrence l'armée. La migration vers Paris de la lignée d'Alice datait de loin : d'abord locale avec son arrière-grand-père quittant Baignes-Saint-Radegonde, gros bourg du sud charentais, pour devenir médecin-chef des hôpitaux d'Angoulême, puis parisienne avec son grand-père qui termina sa carrière comme chef de service à la trésorerie de la Seine, enfin brillante et surtout opulente avec la charge d'agent de change de son père, et la chaire de médecine de son oncle qui était en même temps un amateur immodéré de courses automobiles, d'où l'étonnant permis de conduire de sa nièce.

« Mes parents étaient peu favorables au mariage avec ton grand-père, mais ils me laissèrent le choix. Lui n'était pas non plus très à son aise dans ce qui allait devenir sa belle-famille. Pour montrer sa réserve, il décida de ne jamais profiter de mon argent, qu'il provienne de ma dot ou de ma part d'héritage. Et il tint parole », racontera Alice à son petit-fils. Non sans ajouter avec malice que cela n'avait pas favorisé l'évolution du patrimoine ! Alice était de son temps, elle adorait les litotes.

Mis à part les bons bretons, sujets de quelques bisbilles sans importance, l'apparition des juifs, ou plutôt d'un juif, provoqua un drame dont Alice ressassa sans cesse la gravité pour elle et son mari. Le 14 janvier 1898, des crieurs de journaux parcoururent Paris en annonçant le J'accuse de Zola. Alice et Jacques étaient mariés depuis l'été précédent et, comme première application de la décision de Jacques de vivre de sa solde d'officier, ils avaient loué un petit trois-pièces en étage, rue des Abbesses. Alice était enceinte de quelques mois et quand Jacques remonta à l'appartement, un numéro de L'Aurore à la main, le visage comme démesuré par la colère, « ce sont les juifs » criait-il, elle fut soudain envahie par la panique, se mit à trembler et fut prise d'une fausse couche. Ce souvenir, le seul qu'elle ait conservé de l'affaire Dreyfus, la poursuivra jusqu'à la fin de sa vie.

C'est sans doute la seule fois où Jacques, pourtant si réservé et sans rien en lui d'hystérique, hurla le mot « juif ».

Quarante-cinq ans plus tard, Jacques reçut une photo de ses petits-enfants autour de leur mère. Parce que tout en elle évoquait un moment de sérénité, de béatitude familiale même, cette photo essaima partout dans la famille de Jacques, jusque chez des cousins lointains, à la façon d'un symbole dont chacun tirait sa propre leçon. Elle éclairait en tout cas un aspect de la guerre, heureux pour ceux qui l'avaient vécu, et l'adhésion sans doute naïve de Jacques aux thèses de la race pure.

Une prairie tout juste fauchée, un paysage de montagnes dont on devine une vallée à la fois profonde et sombre, au premier plan une jeune femme assise avec ses enfants... Elle en tient deux dans ses bras, un nourrisson sans cheveux et un gros bébé bouclé, tandis que l'aîné encore en barboteuse regarde la scène d'un air attendri. C'est l'été, la jeune femme est en robe à fleurs, elle porte un chignon bas et des chaussures à petits talons qui laissent penser que la voiture n'est pas loin, probablement derrière celui qui tient l'appareil. La belle-fille et les petits-enfants de Jacques dans le Vercors, photo prise durant l'été 1943 par son fils, médecin du chantier de jeunesse de Die...

Ce portrait de famille trônait dans un cadre posé sur le bureau de Jacques ainsi que sur la table de nuit d'Alice et sur l'étagère du cosy-corner dont leur fils et leur belle-fille étaient fiers de dire qu'il faisait moderne. Surtout, pour le valoriser, Jacques racontait qu'il l'avait envoyé à son ami Philippe Henriot pour qu'il le publie dans Gringoire* comme exemple d'une « famille française régénérée » ! À l'opposé de tous ces rastaquouères dont la France avait tant souffert, aimait-il ajouter !

Personne dans la famille de Jacques ne sait si l'envoi de la photo au « Goebbels français » est un fait avéré ou s'il relève d'une simple moquerie familiale à l'égard d'un général hors d'âge ; toujours est-il que la tradition s'en est transmise avec le temps et qu'elle est devenue une des dimensions de la photo elle-même, transformant le souvenir d'un simple après-midi dans la montagne en symptôme des ambiguïtés de la collaboration et de son antisémitisme latent.

La source principale de ce texte concernant Jacques provient des nombreuses confidences qu'Alice, sa femme, fit à son petit-fils. Elle considérait en effet de son devoir de transmettre ce qu'elle savait de la tradition familiale et de la vie de son mari. Elle pensait même que ce passage de relais serait une assurance à retrouver Jacques dans la grande foule peuplant le paradis. Ne pas y parvenir était son inquiétude majeure devant la mort. Elle vivait sa religion de façon simple et naïve, presque primitive, où l'enfer, le purgatoire et le paradis possédaient la même vigueur que celle des jugements derniers des fresques médiévales. Jacques s'en moquait gentiment. Rien n'y faisait, elle continuait d'être angoissée à l'idée du jour de la Résurrection des morts. Jacques était certes croyant, mais d'une foi éthérée, quasi mathématique. Son Dieu ressemblait à un infini lumineux ou à un point d'orgue parfait ; quant à sa religion, elle tenait comme chez Wagner d'une sorte de mythologie, plus biblique qu'évangélique, rendue nécessaire pour faire adhérer à cet infini dans lequel, de toute façon, l'homme était destiné à se fondre. En dépit de ces visions aussi opposées, ils pratiquaient ensemble, respectant les rites avec une conviction empreinte de mondanité.

 

* Philippe Henriot (1889-1944), professeur, se lance en politique, d'abord sur un programme de droite catholique et devient député de Bordeaux en 1932. Puis il radicalise son programme vers l'extême-droite pour l'élection de 1936 qui le voit réélu. Dès les premiers mois de Vichy, il se consacre principalement au journalisme dans des chroniques régulières à Radio Paris et à Gringoire, devenant un des soutiens les plus brillants du régime. Il se voit nommé en janvier 1944 secrétaire d'État à l'Information et à la Propagande, tout en poursuivant sa production journalistique en accentuant ses positions contre le « complot judéo-bolchevique ». Le 28 juin 1944, il est exécuté dans son propre ministère par un commando de résistants déguisés en miliciens. Le gouvernement lui organise des obsèques nationales à Notre-Dame de Paris : ce sera la dernière grande manifestation du gouvernement Laval, avec une messe solennelle dite par le cardinal Suhard (ce qui lui vaudra d'être écarté deux mois plus tard des cérémonies de la Libération).

* Gringoire est le principal hebdomadaire de droite pendant l'entre-deux-guerres. D'abord lié aux mouvements de la droite catholique, son repliement sur Vichy en 1940 correspond à une évolution progressive de son contenu vers un collaborationnisme actif. Il cesse de paraître en mai 1944.