Mon grand-père Paul (2013)

002-Paul-Berriot-vers-1939Le « post-scriptum » du Rendez-vous de Lesterps se compose de quatre parties « familiales » qui tentent d'expliquer la phylogenèse de ma sensibilité extrême à tout ce qu'exprime la Shoah. Combien de livres ai-je lu à son sujet ? Combien de films ai-je vu, dont bien sûr celui de Claude Lanzmann (trois fois) ? Combien de camps ai-je visité ?

La seconde partie de ce post-scriptum est consacrée à mon grand-père Paul Berriot.

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L'objecteur de conscience égaré

Paul naquit en 1872 à Orgeval, dans l'Aisne. Il s'éteignit de sa belle mort en 1956 à Chavignon, un village se trouvant à quinze kilomètres d'Orgeval. Il avait quatre-vingt-quatre ans.

De la même génération que Jacques, avec un an de moins, Paul était tout son contraire. Autant Jacques était un petit sec à la coiffure lisse et lustrée, prenant soin de sa santé avec des régimes stricts et du vin - toujours de grand cru - limité à un fond de verre et uniquement le soir, autant Paul était plutôt corpulent et le dépassait d'une demi-tête qu'il avait ronde et frisée, souvent le cheveu fou comme pour accentuer une allure d'artiste bon-enfant ; il aimait la table, assis derrière sa serviette nouée autour du cou, et adorait le vin ou plutôt une piquette achetée au tonneau qu'il buvait à foison et qu'il compensait chaque jour par deux heures de marche. Leurs retraites respectives furent aussi très différentes : Jacques se mit à recopier de façon incessante, quasi maladive, des hiéroglyphes, Paul se donna pour mission d'identifier les cadavres des soldats allemands morts au Chemin des Dames. Une pulsion d'évasion chez Jacques, un besoin prégnant d'utilité et d'identité historique chez Paul. Lorsqu'il mourut sept ans après Jacques, il n'eut droit ni aux fanfares ni aux grandes orgues, mais à une quinzaine d'intimes suivant frileusement son cercueil sous une pluie froide de fin mars jusqu'au minuscule cimetière d'Orgeval qui n'avait pas vu autant de monde depuis des années.

Paul venait d'une famille de blatiers installée à Goudelancourt-lès-Berrieux, un village d'une cinquantaine d'habitants, au nom bouseux s'il en est. Son père y fit ses débuts comme instituteur avant de créer l'école d'Orgeval, à huit kilomètres... et encore moins d'habitants. Il y était une sorte de maître-jacques, tenant sa classe unique, assurant le secrétariat de la mairie et cultivant sans charrue un lopin de quelques gros sillons. Il eut trois fils, tous destinés à l'enseignement. Curieusement, Paul qui avait fait construire à Chavignon un caveau où reposait sa femme, insista pour être enterré à Orgeval, à même la terre, alors qu'il ne parlait jamais de ses racines et avait rompu avec ses frères aînés, comme s'il se considérait comme un fils prodigue revenant vers son père au dernier jour du voyage. Il avait pourtant conduit des recherches généalogiques sur sa famille, laissant de nombreuses notes manuscrites, aujourd'hui disparues, sur Goudelancourt et son grand-père Nicolas, comme sur Orgeval et son père Alphonse, dit Basile. Là encore, il différait de Jacques dont les cousinages, même lointains, étaient soigneusement et mondainement entretenus.

C'est à l'université de Lille que Paul devint « bi-licencié » car le doyen de sa faculté lui conseilla de ne pas tenter l'agrégation à cause de la modestie de ses origines. Bi-licencié en allemand et en lettres classiques, il patienta plusieurs années avec un poste de simple répétiteur à Laon qu'il brocarda toute sa vie en Laon-terne, tout en se présentant comme le Laon-pion de service ! En 1902, il avait trente ans ; dès qu'il reçut sa nomination à Tourcoing comme répétiteur en charge d'un cours d'allemand, il épousa Maria, une jeunesse de Chavignon de onze ans de moins que lui. Puis en 1908, il fut enfin nommé professeur de lettres classiques au lycée de Péronne. Là, il se décida d'abord à voyager principalement vers l'Allemagne où il avait conservé des amis du temps de ses études, puis à lui faire des enfants, deux filles, coup sur coup.

Le 27 août 1914, les officiels désertèrent Péronne et les militaires oublièrent de faire sauter comme prévu les ponts sur la Somme. Le lendemain en fin d'après-midi, les Uhlans de la 2e armée de von Bülow entraient dans la ville.

De ce jour d'été au printemps 1919, la famille de Paul vécut dispersée. Maria et ses filles furent vite évacuées vers l'arrière puis ballottées à travers des zones proches du front en fonction des offensives qui le faisaient avancer ou reculer. Évacuation puis rapatriement, administrativement les mots comptent... Leurs pérégrinations entre Picardie, Paris, Haute-Saône et Brie pourraient d'ailleurs constituer un bon baromètre de la confiance de l'état-major face aux mouvements prévisibles du front : plus les zones des armées s'agrandissaient en déplaçant les populations civiles vers le sud, plus le moral était au bas...

Quant à Paul, dès le 29 août, il se vit réquisitionné comme traducteur-interprète auprès de l'état-major de la 2e armée. Pendant cinq ans, il fut lui aussi ballotté d'une ville à l'autre, côté allemand, dans un mouvement de balancier inverse à celui affectant sa famille. Pendant cinq ans, personne n'eut la moindre nouvelle de ce qu'il devenait au point que Maria, considérée comme veuve de guerre, toucha une pension de réversion en provenance du ministère de l'Instruction publique ! Pendant cinq ans, le statut de Paul fut celui de « prisonnier civil », un cran en-dessous de celui des prisonniers militaires quant à ses droits.

Une fois les retrouvailles effectuées, le bon vin chaud installé sur la table et les furoncles guéris, vint peut-être le pire. Dès la rentrée scolaire de 1919... L'administration se méfiait de lui, comme de tous les prisonniers civils, alors que leurs compagnons militaires étaient portés aux nues. Considéré comme ayant été ce que vingt-cinq ans plus tard on appellera « collabo », on lui refusa un poste de traducteur-interprète en Allemagne occupée et surtout la reconduction de son poste au lycée de Péronne.

Sa fille, Marcelle, laisse un livre, Chétives Olives, consacré à la « vie tragique » de ses parents : « De graves déceptions les attendaient quand mon père se décida à aller voir leur maison de Péronne, espérant bien retrouver au moins les meubles. Il ne retrouva rien. Maison déménagée, en parfait état, juste une tasse à l'anse cassée sur le rebord d'une fenêtre. Dans les grands drames de la vie, il y a d'abord, quand on survit, un bonheur aveuglant qui gicle sur vous. Et puis la vie reprend, on se met à regretter les choses. Des choses qu'on aimait, du foyer qu'on avait créé, rien ne subsiste. C'est tout un pan de l'existence et de la personnalité qui s'écroule. Jamais mes parents ne s'en remirent complètement. J'ai vu leur souffrance encore, bien longtemps après. Quand ils vinrent à Jonzac pour les noces d'or de [Jacques qui] leur montrait les meubles qu'il aimait et en disait l'origine familiale. Eux n'avaient rien qui leur venait de famille. » Leur existence n'avait été et ne serait qu'« une chute sans fin d'existences chétives / Et qui tombent sans bruit ainsi que des olives.1 »

Paul fut affecté au Cateau, à un simple poste de collège, comme professeur de français. La maison qu'on lui avait réservée n'avait plus de carreaux ; les vitres avaient été remplacées par des plaques de mica... D'où des pièces sombres en plein jour... Il y resta deux ans puis obtint un poste - toujours en collège - à Soissons. Là, il fut logé dans un baraquement d'urgence pour sinistrés de guerre dont il ne voulut jamais déménager : « Nous sommes des réfugiés, nous le resterons toute notre vie. » Il parlait de moins en moins s'isolant dans son monde écroulé en une sorte d'égarement qui le conduisait tous les soirs au bistrot. Il fuyait, il se fuyait et rentrait à la maison les souliers pleins de boue...

Toute son énergie, tout ce qui restait de ses fins de mois et de ses dommages de guerre, il le mit dans la construction d'une maison à Chavignon, le village de sa femme, au fond d'une vallée qui se situe très exactement entre le Chemin des Dames et l'Ailette, à quelques centaines de mètres du fort de la Malmaison, autrement dit en plein milieu d'une double bataille qui dura d'avril 1917 à octobre 1918, sans surtout oublier l'épisode des mutineries qui y prirent naissance et y furent les plus durement réprimées.

Une fois la maison construite, il attendit sa retraite pour quitter le baraquement de Soissons. Ce fut l'époque où il commença à s'intéresser à l'histoire de Chavignon dont il publiera après-guerre la monographie, basée sur l'observation que le malheur frappe le village au moins une fois par siècle. Au début du Ve siècle, un enfant de Cerny-en-Laonnois, village
situé à huit kilomètres de Chavignon et à cinq d'Orgeval, passait par son pays prendre possession de l'évêché de Reims auquel il venait d'être élu. Il s'appelait Rémi et fut très vite sanctifié après sa mort, comme l'apôtre des Francs. Arrivé à Chavignon où régnait la canicule, il demanda à boire. On lui ferma plusieurs fois la porte au nez. À la dernière maison, on lui donna un gobelet plein de purin. Il le but, puis excommunia le village en le frappant d'anathème : « Chavignon, tu es maudit pour l'éternité ; toutes les trois générations, le malheur tombera sur les tiens. » Et en remontant l'histoire à partir de la destruction totale du village due à la bataille du Chemin des Dames, il parvint à reconstituer les effets de la malédiction.

Est-ce pour en atténuer le malheur ou plus vraisemblablement pour guérir en lui son sentiment de vie ruinée, toujours est-il qu'il commença à amasser des noms de soldats allemands tués au Chemin des Dames. Il les trouvait en fouillant les nombreuses fosses communes du plateau ; il récupérait les plaques d'identité, écrivait ensuite aux autorités allemandes pour leur signaler le corps retrouvé, et non plus disparu, Verschollen. Il fixait alors la plaque sur une petite croix de bois qu'il puisait dans les réserves qu'il s'était fait fabriquer, puis allait la ficher dans une bande de terrain bordant l'ancien fort de la Malmaison. Il faisait tout cela avec le cantonnier Devorcine, de cette famille qui, pendant les deux occupations de 1914 et 1940, se distingua comme la principale source d'information locale du commandement allemand... Rien à voir avec les cimetières militaires officiels richement entretenus par le Souvenir français, comme à Vauxaillon, à quelques kilomètres de Chavignon, son cimetière était pauvre et boueux, mais sa joie se manifestait chaque fois qu'il redonnait une identité à un Verschollen et qu'en retour il recevait une lettre de remerciement, qu'elle provienne d'un bureau militaire ou d'une famille qui retrouvait ainsi la trace d'un des siens. En revanche, les Unbekannt, les inconnus à cause d'une plaque absente ou détériorée, le rendaient profondément triste. La liste végéta pendant l'occupation allemande, même si de nouveaux morts étaient apparus en mai 1940. Puis elle prit de l'ampleur à partir de 1945. Ce qui valut à Paul une réputation douteuse de vieux fou aux nuances post-collabo, avant que, l'Europe prenant corps, il ne devienne après sa mort une sorte de figure tutélaire pour avoir été à l'origine d'un grand cimetière militaire allemand, dorénavant aux croix de bronze, faisant se déverser les marks, puis les euros, dans les quelques commerces de Chavignon.

Contrairement à Jacques qui se plaisait à raconter ses découvertes, ses rencontres ou ses émotions musicales, et le faisait fort bien, Paul avait la réputation d'être un « taiseux ». Certes en marchant, il fredonnait des airs d'opérette car sa femme en était friande et le traînait au théâtre de Soissons, mais il n'aimait pas les discussions et encore moins les confidences sur ce qu'il pensait. Sa fille le constate dans son livre et, sans doute par respect pour sa retenue, n'insiste pas. Elle évoque seulement à deux reprises des opinions fortement marquées à droite. Une droite résolue, « farouchement réactionnaire » mais, là encore contrairement à Jacques, une droite farouchement anticatholique, la messe selon lui n'étant bonne que pour les femmes. Il ne pratiquait pas, sauf pour les cérémonies familiales qu'il concédait à Maria, considérant la religion comme une hypocrisie sociale. Curieusement, il se plaisait à revenir sans cesse sur le sujet autour d'un pichet de vin, avec le curé dont il disait qu'il était la seule personne à Chavignon avec qui il était possible de vraiment parler.

Il reprochait à l'ensemble du monde politique français son intraitable anti-germanisme qui alimentait l'esprit revanchard allemand, il avait été contre le traité de Versailles mais détestait plus encore les hypocrisies de type faux pacifisme à la Briand ou les gesticulations engendrées par la Société des Nations. Ce dégoût des deux hypocrisies, politique et religieuse, était un de ses thèmes favoris et sa misanthropie, dans le peu de phrases dont il honorait son entourage, reste sans doute la marque intime de son personnage.

Brisé, frustré, aigri, « il ne désirait pas évoluer avec son temps », en dit sa fille. Il préférait se tenir à l'écart, Chavignon étant devenu son Aventin et son travail de mémoire dans les fosses communes sa seule ambition. Abonné à la très germanophobe Action française dont le fond de sa bibliothèque croulait sous les numéros, y ayant aussi conservé de nombreux exemplaires de Signal, la revue de propagande nazie, son tiraillement était évident. Il débouchait sur une claustration psychologique. Comme une sorte d'objecteur de conscience réfutant tout engagement hors de sa mission de résurrection, Paul était devenu à sa façon un pacifiste dont l'activisme muet contre la guerre demeurait essentiellement ambigu. Entaché de germanophilie trop oublieuse de la réalité, il s'aveuglait lui-même dans sa propre souffrance. Et son oeuvre ne prit sens qu'une fois débarrassée de ses équivoques.

Sa fille fut celle qui organisa cet épurement de la mémoire. D'abord, et cela dès le déménagement qui suivit la mort de Paul, en jetant à la poubelle ses revues et ses livres chargés de soufre. Puis en occultant dans Chétives Olives toute mention directe à des idées politiques qui pouvaient sembler compromettantes. Les rares fois où elle les évoque, c'est pour les prendre à son propre compte et en minimiser ainsi la portée chez son père. « Il avait horreur des francs-maçons » qu'il accusait d'être à l'origine de ses déboires pour l'avoir fait ficher au ministère, d'abord comme pro-allemand avant la guerre, puis comme prisonnier civil douteux après l'armistice. « Il allait jusqu'à haïr ceux qu'il appelait les "frères trois-points". Faut-il ranger cette répulsion parmi les idées préconçues dont je le disais dépourvu ? Ai-je, moi aussi, bien enracinée en moi, cette répulsion ? On se connaît si peu. À la rentrée scolaire 1939, au lycée de Montauban, comme pour tous les fonctionnaires de France, on nous a demandé de signer sur ordre de Vichy, une déclaration sur l'honneur affirmant que nous n'étions pas francs-maçons. J'ai signé en pensant : quelle horreur d'être franc-maçon. Personne n'aurait dû signer une pareille infamie. C'était une lâcheté destinée à singulariser et rejeter les francs-maçons. Une espèce d'étoile jaune. Aussi lâches avons-nous tous été en ne portant pas tous l'étoile jaune. Nous avons tous été complices. »

Cette claire apparition des juifs dans un texte qui n'en fait pas mention ailleurs et les trois « tous » soulignés par l'italique dirigent évidemment le regard vers Paul. D'autant qu'elle fait suite à un long paragraphe sur les « vertus » de sa « petite cellule familiale »« ne s'affichaient pas les vraies valeurs de la vie, mais où elles se vivaient ». Puis quelques lignes après : « Comment avait-il réagi au moment de l'affaire Dreyfus ? Je ne le saurai jamais. »

Lecteur assidu de Maurras dont le « nationalisme intégral » était fortement teinté d'antisémitisme, conservant également dans ses papiers personnels des numéros de Signal, le principal vecteur de la propagande nazie dans les pays occupés que, grâce à ses nombreuses photos, son petit-fils trouvait plus agréable à feuilleter que la grisâtre Action française, Paul n'échappait pas aux débordements de son siècle. Même si par la vocation qu'il s'était donnée d'identifier les morts occultés par l'histoire, il cherchait à s'en retirer... Au prononcé du verdict de 1945 qui le condamnait à la réclusion perpétuelle et à la dégradation nationale, Charles Maurras déclara : « C'est la revanche de Dreyfus !2 » Il y a quelque chose de terrifiant dans cette apostrophe qui résume une vie en impasse. Il y a quelque chose de terrifiant dans les silences obstinés de Paul et peut-être plus encore de sa fille face au grand oeuvre d'une vie qu'il convient de protéger de toute imperfection.

1 Marcelle Simoneau, Chétives Olives, hors commerce, Le Croît vif, 1992, p. 7.
2 Alain-Gérard Slama, notice Maurras du Dictionnaire des intellectuels français, Jacques Julliard et Michel Winock (dir.), Le Seuil, 1996.