Quelquefois tombe une pierre de l'ancien mur de la forteresse

Texte en hommage à mon grand-père, Paul Berriot, professeur d'allemand retiré à Chavignon chez qui nous passions les vacances de Pâques et le mois de juillet. Ou comment un village picard apparemment sans intérêt crée des souvenirs plus forts encore que ceux des belles plages charentaises...

 

Pour raccompagner nos petites-filles à Strasbourg, nous avons pris le chemin des écoliers et leur avons montré Chavignon, le Chemin des Dames, Reims où nous avons couché - la suite junior de l'hôtel leur a beaucoup plu, la visite de la cathédrale un peu moins - puis Verdun où nous avons passé la journée ; elles sont franco-allemandes et cette façon de comprendre leur identité les a fortement marquées.

 

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Herbebois, les Éparges, Chambrettes, Hardaumont, Tavennes, La Caillette, Morthomme, Froideterre, Souville, Louvemont... Comment un simple cadastre à flanc de colline s'est-il transformé en désastre intime ? La colline un jour devint frontière afin que chacun dans son style s'exercent les rédacteurs de communiqués à la recherche du nouveau, mot qui se mit alors à désigner le macabre. À l'ouest comme à l'est ! On avait oublié qu'en projection de soi la frontière esquisse le rêve.


Quel choix que Verdun pour s'y suicider ! Ville d'un traité fondateur de petites envies déchirées qui à force de croire à ses confins se fige en garnison enterrée. Les Allemands se jettent sur le symbole d'une Europe à refaire, les Français orchestrent le martyre. « Ici c'était Vaux », indique la pancarte, la forêt de sapins recouvre l'ancien village, seul demeure le mur du cimetière. Dix ans plus tard, l'enfant du pays rameute la France entière à son complexe de citadelle ensevelie, ce sera la ligne Maginot et quand Kohl et Mitterrand, la main dans la main, viennent apposer une plaque devant l'ossuaire de Douaumont, c'est à la fois beau et dérisoire parce que trop tard dans la sensibilité des peuples. Le chant à l'amitié franco-allemande est aujourd'hui dépassé par le sentiment d'une même appartenance. L'identité lentement se déplace. Le vieil habit des nations s'étrique au démodé, il n'y a plus que les imbéciles pour y gober et les politiques pour y miser leur ambition.


Des poilus à têtes de villageois s'étaient laissés entraîner dans un début de mutinerie. Repris en main par le commandement, ils repartent pour le front. C'est leur dernière soirée, ils ont bu, le théâtre aux armées fait partie du circuit de remotivation. Comme un placier de foire, le sous-off leur amène une prisonnière, chanteuse allemande, on la hue, on la traite de teigne, de pute, de charogne, c'est une boche. On se sent fort, on rit, on fait groupe. « Mais chante, salope... » À mi-voix, le visage tordu, les yeux en pleurs, elle commence sa chanson, en allemand. Les cris, les gestes lentement s'apaisent, la chanson boche est un air de village. Chacun chez soi l'a fredonné au retour du champ. Les paysans se mettent à pleurer eux aussi, ils viennent de comprendre tout à la fois l'absurde et le mensonge. Demain, par une de ces voies sacrées qui mènent au front, ils monteront au charnier... Le film est de Kubrick, il date de 1957, je l'ai vu une première fois à Genève pendant l'été 1958, il resta interdit en France jusqu'en 1972 puis fut retiré de l'affiche à cause des manifestations quasi viscérales qu'il provoquait. La haine née de la bêtise...


À Douaumont, au son de la trompe, des ventrus à Mercedes battent le sanglier tandis qu'au flanc du fort, le mortier de la cuirasse se recouvre lentement de sécrétions calcaires. Il n'y aura peut-être plus de sangliers mais le mémorial des boues de l'Europe ressemblera bientôt à une grotte inversée de plein air.


Paths of glory, signait Kubrick. Le rôle du sentier est essentiel dans la vaste archéologie de la guerre. Les forts, observatoires comme à Verdun ou centres nerveux comme au Chemin des Dames, ne vivent plus que par leurs sentiers. Paths of memory. Bien sûr, nous avions fait le détour par Chavignon.


Interrogez les villages, ils ont tous en tête une marque engageant leur destin. J'ai rencontré l'instituteur fou incendiant sa maison, le notaire assassin, l'auberge rouge, les naufrageurs de la côte... Scènes primitives. C'est au temps de Clovis, Rémy l'évêque de Reims vient à passer. Il demande à manger, on lui ferme la porte au nez. À la dernière maison du village, aujourd'hui bistro d'écluse, il demande à boire, on lui sert un seau de purin.


- Chavignon je te maudis jusqu'à la fin des temps, toutes les trois générations tes familles connaîtront le malheur.


Enfant j'écoutais mon grand-père me raconter le retour cyclique de la malédiction : 1917, la destruction complète du village ; 1815, le viol de soixante femmes par les Cosaques ; 1710, la famine ; 1628, la peste bubonique... Sa litanie continuait ainsi comme une histoire de France à rebours. Jusqu'au vase de Soissons... Il en avait même fait le thème de la seule monographie jamais parue sur Chavignon.


Comme lui, je crois aux correspondances entre les êtres et les lieux. Les êtres créent leurs paysages, les lieux façonnent le tempérament de leurs habitants. Le paysage c'est la psychologie des lieux et Chavignon dans cette lumière d'hiver qui faiblit ressemble à une fin de monde sans ressort qui continue de vivre machinalement parce qu'il est impossible de faire autrement. Il y existe encore trois baraquements de réfugiés du temps où les rentiers des dommages de guerre s'aigrissaient en fonction inverse de l'inflation. Dans le diorama sinistre du wagon de Rethondes, Chavignon en 1918 n'est qu'un tas de pierrailles informe ; « les oiseaux avaient déserté le village », répétait mon grand-père. Sept kilomètres séparent le Chemin des Dames des falaises de l'Ailette, sept kilomètres que les Français mirent cinquante mois à reconquérir. Au beau milieu Chavignon...


Mon grand-père boit du vin, il parle peu et vit la malédiction jusque dans ses propres angoisses. Moi je pêche le goujon dans l'Ailette, j'aime la course en vélo sur le Chemin des Dames. Mon terrain de jeux pourtant résonne d'une immense bataille. Chaque samedi, nous vendons le résultat de nos collectes dans les champs : le ferrailleur porte d'étranges chapeaux, il s'annonce par une corne éraillée. Neuf francs le kilo pour les éclats d'obus, soixante-dix francs pour le cuivre... J'en ferai plus tard le personnage du père Opportun dans un texte sur un Chavignon transféré à Chenaumoine.


Premier mythe de mon enfance : jusqu'à la fin des temps, la terre remontera à sa surface les éclats du souvenir. Il n'est pas rare que le soc d'une charrue y percute un obus et qu'ainsi les derniers morts de la guerre ne soient pas ceux qu'on croit. Deuxième mythe de mon enfance : parce qu'elle fut un suicide, aucun armistice n'effacera jamais l'empreinte de la guerre. Il suffit de voir l'oncle Jules. Depuis son retour, il boit pour oublier. Un artilleur au Chemin des Dames doit savoir pointer son canon jusque sur sa maison... Troisième mythe de mon enfance : quand on participe à une tuerie, on y laisse de soi ; aucun ennemi n'est évident, le camp adverse comprend toujours un peu de sa propre famille.


Coïncidence ou fait exprès, je soupçonne en mon grand-père, professeur d'allemand, un acte manqué magnifique : lorsque le front se fixe au Chemin des Dames, sa famille l'attend à Soissons en zone française, lui se retrouve en zone allemande. Guerre trouble d'interprétariat auprès de l'occupant, guerre tragique, Chavignon rasée, sa maison de Soissons incendiée, son honneur largement mis en cause. Après Rethondes, on déserte ses cours et on le reloge dans un campement provisoire. « Toute ma vie je serai un réfugié », disait-il à cette époque. La pièce unique de sa baraque enfumée, le cloaque des rues de la cité d'urgence semblent assouvir une nausée profonde. Le provisoire dure vingt ans. Jusqu'à sa retraite.

 

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La guerre qu'il sent proche à nouveau le paralyse, le faisant une fois encore douter de lui, de ses attaches. L'Europe est devenue un immense baraquement parcouru de préparatifs sourds, comme un ciel noir fouillé avec hésitation par de longs faisceaux anti-aériens. Son déménagement date de juillet 1939 vers un Chavignon reconstruit dans le style colonial des pignons outrepassés. L'argent vient de l'Empire, l'architecte de Haïphong, la ville-marraine.


Au Chemin des Dames, comme adossé à l'ancien fort de la Malmaison, la Wehrmacht établit un petit cimetière de ses morts de 1940. Dès la libération, mon grand-père le complète avec ceux des fosses communes de la guerre d'avant. De sa guerre... C'est un de ces espaces betteraviers qui trament le plateau de désolation, entre la ferme de la Malfoutue et le bois de l'Homme mort. Il y achète un bout de champ. On le croit fou, certains disent même qu'il collabore avec retard, tous les jours il monte au Chemin des Dames pour fouiller les fosses communes, là où on a jeté les soldats allemands. La plaque d'identité militaire ouvre le courrier avec les états civils de l'Allemagne entière. Les soldats portés disparus trouvent enfin leur mort officielle. Grâce à lui...


Le cimetière entouré d'aubépines devient vite une institution. Il l'agrandit. Puis le gouvernement allemand le rachète et le déclare propriété nationale. Des chantiers de jeunesse s'occupent du lieu, on y construit une chapelle votive, la fonte remplace bientôt le bois pour les croix. Question d'Allemagne industrielle...


Derrière, la Malmaison s'affirme mon jeu favori. Des ronces, des lianes, des branches folles recouvrent son trou immense. Un sentier court à la ronde, étroit, dérobé, escarpé, juste esquissé au bord du précipice. Je connais ses dangers par cœur, je les aime, ils sont la preuve de mon intimité à lui. Je sais aussi ses secrets, culs-de-sac imperceptibles, issues lumineuses...


Caché par un fourré, un souterrain y conduit. Quelquefois tombe une pierre de l'ancien mur de la forteresse, là où le lierre ne s'est pas encore agrippé aux bossages. D'ici le monde semble caverneux, troué d'arcades sans but, ouvert à des impasses. Les appareils splendides de la discipline y ont perdu toute rectitude, les arbres explosent comme chez Van Gogh, un sable lourd mêlé de glaise glisse insensiblement, ensevelissant les ouvertures, les portes, les fenêtres, le moindre soupirail, enveloppant l'histoire dans son manteau de solitude. Côté français, il avait fallu plus de trois cents trains de munitions pour venir à bout du fort. En réponse aux sonneries de la victoire à venir, la mutinerie s'était emparée du Chemin des Dames.


De ce théâtre, je perçois les recoins, celui où l'écho répond à ma voix, celui où je vois sans être vu, celui où j'ai peur d'être seul, celui surtout que jamais je ne retrouve... Les lianes y sont les plus épaisses, les plus folles, on se pend sans risque à leur mouvement mais elles obstruent l'ancienne porte du monde. De ce côté fuit la plaine, le chemin n'existe plus. La seule issue possible passe à nouveau par les raidillons en dévers du sentier subreptice. Là-haut, le vent balaie le plateau, je retrouve d'instinct le lacis étrange des tranchées du Chemin des Dames. Un soir, je montre à mon grand-père un casque allemand trouvé dans un éboulis. Il me fait toucher du doigt le trou à hauteur de tempe.


- Tu vois, lui aussi est mort, peut-être est-il ici, peut-être ai-je retrouvé son nom, peut-être son numéro est-il inconnu des registres...


Sur les croix de bois, les plaques Unbekannt hantent mon grand-père. Ce fut mon premier mot d'allemand. Quand on cache son suicide en croisade, on ne sait jamais comment on en ressort, connu ou inconnu.


Nous visitons le cimetière aux croix de fonte repeintes à neuf, j'emmène mes petites-filles à travers les lianes sur le sentier qui mène au cœur du souvenir. Rien n'a changé depuis mes dix ans, rien n'a changé alors que partout ailleurs 1914 vire au monument et à l'aire à pique-nique. Baïonnettes de Verdun, chars de Berry-au-Bac... Le Souvenir français se refuse à réhabiliter la Malmaison. Trop dangereux pour les ouvriers, prétend-on en haut lieu. Il me semble réentendre mon grand-père chantonner la Madelon inversée des mutins du Chemin des Dames. À nous voir franchir les interdits, les gardiens du cimetière s'inquiètent, leur chien aboie, il est plutôt rare qu'une fin d'après-midi des visiteurs passent ainsi entre les tombes, du côté justement des Unbekannt et disparaissent dans le sentier aux lianes.


Au retour, je les sens rassurés, elle petite et rabougrie, prise de toux grasse, lui presque géant, rouge du plein vent. Il s'appelle Fritsch. Ancien médecin légiste exhumateur de l'armée allemande, il se retrouve en pré-retraite gardien de cimetière. La plupart des morts sont maintenant identifiés, « sauf en Russie, précise-t-il, mais on n'a pas le droit d'y travailler ». Il lui en arrive bien encore quelques-uns, une dizaine par an pour le seul Chemin des Dames, découverts au hasard d'un labour ou du creusement d'un fossé. Rien à voir avec les centaines des années fastes. Il a parcouru la guerre entière, de Norvège en Afrique, il a reconnu les boutons, les couleurs de drap, mesuré les cadavres.


- Dans les fosses communes, vous retrouvez toute l'Europe. Et tout est mélangé... le Français, l'Anglais, le Belge, l'Italien même... On croit toujours que j'identifie seulement des Allemands, c'est fou ce que la mort, ça enchevêtre. Quand ils étaient vivants, ils étaient forcément séparés. Un vrai travail d'archéologue.


Le fonctionnaire bientôt reprend le dessus : entre les croix, on a planté des noyers d'Amérique et les pelouses doivent être entretenues sans désherbant ni pesticide, précise le règlement adopté sous influence des Verts.


- Les noyers d'Amérique, qui en a pris la décision ? Je pense à mon grand-père dont il était l'arbre préféré...


Le préretraité fait la moue, il l'ignore. Son unique problème maintenant est l'envahissement des taupes. Il y aurait bien la vieille technique de les saigner en coupant leurs galeries de branches d'aubépine, la taupe est hémophile. Il s'y refuse. Il préfère les inonder en les poussant graduellement vers le haut du cimetière. En deux ans, il a réussi à les déplacer d'une centaine de mètres. Il lui reste deux autres années à ce rythme pour que leurs tranchées rejoignent celles de la Malmaison.
Il fait nuit. Nous nous séparons. Madame Fritsch est d'ailleurs rentrée depuis longtemps.


- Elle est des Charentes. Alors le climat d'ici !... À l'époque, j'exhumais dans l'ancienne poche de Royan. Je faisais enterrer au cimetière de Berneuil, près de Saintes. Là-bas, le terrain est tout blanc, ici il est rouge mais il conserve mieux.


- Vous n'auriez pas aussi exhumé un Allemand sur les hauteurs de Royan, il y a une quinzaine d'années ? On avait retrouvé son corps en creusant pour une piscine...


- Une piscine ? Pour un marchand de meuble qui habitait Semussac ? Oui, je me souviens. Un Unbekannt...

 

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